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Violences faites aux femmes : la mémoire courte des journalistes

par Pauline Perrenot,

Comme nous l’écrivions dans un précédent article, « la masse de témoignages [publiés sur Twitter à la suite du hashtag « BalanceTonPorc » et de l’affaire Weinstein] – ciblant l’espace public, les lieux de travail, la sphère privée ainsi que tous les milieux sociaux et professionnels – a poussé et contraint médias et journalistes à rendre visibles les violences faites aux femmes comme un phénomène structurel et politique. »

Cette « prise de conscience » mérite cependant d’être interrogée. Car si les plaintes et les témoignages visant des hommes issus des classes dominantes et des sphères de pouvoir (Weinstein, Ramadan, Lassalle, etc.) ont eu un retentissement médiatique certain, les mêmes médias continuent dans le même temps à survoler et à « mal-traiter » les cas de violences sexuelles et de féminicides émergeant dans l’actualité, abordés comme des faits divers et déformés selon des biais langagiers trop bien connus. La permanence de ces travers, alors même que progresse, parallèlement, l’appréhension de la question comme un fait social montre la résistance des clichés sexistes au sein des rédactions. Des clichés sexistes hérités d’une méconnaissance sur le sujet, et des travers accentués par des logiques professionnelles et des conditions de travail néfastes à l’information en général (manque de temps et de moyens pour enquêter, bâtonnage de dépêches AFP sans recherches complémentaires, racolage du lecteur, etc.). [1]

Le 13 novembre, un cas de violences conjugales est entraperçu dans la presse nationale et régionale. Seulement entraperçu, car la mort d’une femme suite aux coups de son conjoint est reléguée au rang d’information secondaire dans nombre de médias, au profit d’une autre information : celle du suicide du conjoint, survenant deux jours plus tard. Comment, en plein débat sur les violences multiformes subies par les femmes, un tel glissement a-t-il pu se produire ?
Le vendredi 10 novembre au soir, une femme, policière, est hospitalisée au CHU de Limoges. Différents articles comme celui de Ouest-France, citent « des sources concordantes » et des « sources proches de l’enquête » avançant « des blessures graves vraisemblablement consécutives à des violences conjugales ». Elle meurt le dimanche des suites de ses blessures. Son conjoint, policier, se suicide le même jour.
Dans la presse, c’est la mort du policier qui semble constituer l’information principale : l’essentiel des titres usent de tournures et d’un registre sémantique qui, au mieux, minimisent les violences – jusque dans des proportions invraisemblables –, au pire, désinforment sur la mort de cette femme. Qu’on en juge à travers cette série de titres relevés en ligne le 13 novembre 2017 entre 13 h et 17 h 30, s’appuyant tous sur la même dépêche AFP, et que nous avons hiérarchisés selon de degré de déformation de la réalité :

Palier 1 (Sud Ouest)



Le même titre est utilisé par Paris Match, Le Courrier Picard, Midi Libre, Europe 1, LCI et La Charente Libre. On remarquera que ce titre, qui restitue à peu près l’information, omet de mentionner que la victime était policière elle aussi et accorde la priorité au « suicide d’un policier » [2]. Un choix qui renvoie à des préjugés sexistes, et qui s’explique sans doute aussi par la volonté de « coller à l’actu », après qu’une série de suicides dans les forces de l’ordre eurent déclenché un débat public et médiatique sur la question.


Palier 2 (Le Parisien)



Palier 3 (BFM-TV)



Palier 4 (France Info)



Un titre flou et ambigu qui sera largement repris sur le service public (France Bleu Limousin et France Bleu, France 3 Nouvelle Aquitaine), ou encore Ouest-France.


Palier 5 (L’Est républicain) [3]



Palier 6 (20 Minutes)



Palier 7 (La Montagne et Le Populaire du Centre)



Palier 8 (Le Figaro)



Outre la classique relégation de cette affaire dans la rubrique « Faits divers », que nous dit la construction des titres de presse ?

1. La mort de la policière est toujours un événement « périphérique » qui vient seulement expliquer l’affaire principale : le suicide du policier. Elle est même inexistante dans le cas du Figaro.

2. Les violences conjugales sont minimisées voire totalement passées sous silence. Un « meurtre » probable devient un « décès », atténuant complètement la responsabilité de l’auteur du meurtre : « mort suspecte de son épouse », « décès de sa femme », « mort suspecte d’un couple », « décès de deux fonctionnaires ». Il pourrait tout aussi bien s’agir d’une mort par crise cardiaque, par accident, d’un double assassinat, etc.

Seul Le Républicain Lorrain publie deux articles (le lendemain et le surlendemain de la publication de la dépêche, soit le 14 et le 15 novembre) en précisant les faits :




Sauf erreur de notre part, aucun des titres de presse cités précédemment n’a depuis ni rectifié son titre [4], ni documenté davantage cette affaire.


La persistance du « drame familial »

Au cours du mois de novembre 2017, une autre « affaire » a été particulièrement médiatisée au niveau national et cette fois-ci, signalée pour ses travers. Il s’agit de « l’affaire de Sarcelles », habilement décortiquée par le site Buzzfeed et critiquée, entre autres, par le collectif de femmes journalistes Prenons la une :


Le sujet ? Un policier tire sur sa conjointe dans la rue après que cette dernière lui a annoncé vouloir rompre. Elle est grièvement blessée. Le policier assassine ensuite deux témoins puis le beau-père de la jeune femme avant tirer à nouveau sur sa mère et sa sœur, grièvement blessées elles aussi. Buzzfeed montre comment un certain nombre de médias ont qualifié les faits, à la suite d’une dépêche AFP, de « drame familial ». Et de citer pêle-mêle le Journal du dimanche, Le Parisien, Franceinfo et France inter, allant jusqu’à mentionner un « drame sentimental ».

Le « drame familial » – notion qui n’existe nullement en droit et qui occulte généralement des féminicides, comme nous l’avons pointé dans notre « Lexique de la condition féminine » – poursuit ainsi son chemin dans les titres et les articles de presse [5]… Échantillon :

- Sur le site de France Bleu Isère, le 29 novembre 2017, un « couple retrouvé mort » et un « drame familial » servent de périphrase pour désigner un homme qui tue sa compagne à coups de couteau avant de se suicider :



- Des périphrases récurrentes dans la presse : le 24 décembre, le titre du Télégramme conduit à la même désinformation en usant des mêmes tournures, au sujet d’un homme tuant sa compagne avec un fusil de chasse :



- Le 1er novembre, Le Parisien, avait cherché à renouveler le lexique consacré en qualifiant de « tuerie familiale » le meurtre d’une femme et de ses enfants au fusil de chasse par le conjoint/père – lequel était évidemment remisé dans la rubrique « Faits divers » :


Ainsi renvoyés à la singularité des relations intra-familiales ces crimes sexistes apparaissent à chaque fois comme le produit de situations hors-normes, comme des évènements uniques et isolés, incommensurables entre eux. Ils échappent ainsi à toute espèce de mise en perspective qui permettrait de les réinscrire dans un panorama plus global et de saisir qu’ils n’ont rien d’exceptionnel [6].


La Dépêche, journal engagé dans la cause féministe… ou pas !

Certains journaux et journalistes revendiquent, depuis le mois d’octobre, une prise de conscience. Mais il est frappant de constater à quel point certaines déclarations ne sont que des postures de principe et n’entraînent, sur le plan éditorial, aucune amélioration quant à la manière de rapporter des faits de violences faites aux femmes. Le cas de La Dépêche est en ce sens exemplaire. Le 26 novembre, le rédacteur en chef du quotidien, Jean-Claude Souléry, se fend d’un éditorial au titre encourageant…


… où l’on peut notamment lire ceci :

Tous les trois jours en France une femme meurt sous les coups d’un homme. Presque tous les deux jours en France, une femme subit une tentative de meurtre. Ca suffit à mesurer l’ampleur d’un drame quotidien, celui des violences faites aux femmes, qui dépasse désormais le cadre des faits divers avec ses classifications bien connues – « crime passionnel », « drame de la mésentente conjugale », « victime de la jalousie » [7] –, qui, par leur répétition simpliste, finissent par banaliser une sinistre réalité. Non, ce n’est pas un fait divers ! Ce drame, sous toutes ses formes – meurtres, viols, agressions et harcèlements sexuels, proxénétisme, brutalités diverses –, est un drame « politique », celui d’une société qui ne parvient pas à résoudre de façon civilisée les rapports entre l’homme et la femme.

Un accès de lucidité qui n’aura pas duré, à en juger par un article publié une semaine plus tard dans le même journal, qui pourrait porter à croire soit que le rédacteur en chef est parti en vacances quelques jours, soit qu’il se paie de mots :


Nous noterons que l’article débute par la défense de l’agresseur dans un paragraphe empli de compassion pour ce « père de famille » :

« Je ne suis pas fier. J’avais appris une mauvaise nouvelle. Je n’arrivais plus à me raisonner. J’ai conscience de ce que je lui ai fait vivre », admet, tête basse, le prévenu. Ce père de famille de 37 ans, une seule fois condamné, était jugé hier en comparution immédiate pour des violences sur sa compagne.

Dans le journal en ligne, de nombreuses autres affaires continuent d’être classifiées dans la rubrique « Faits divers », à l’instar des deux articles suivants, respectivement datés du 12 et du 30 décembre :




Les violences faites aux femmes dans les médias : un éternel divertissement

En plus de déformer les faits, certains médias continuent de s’amuser des violences faites aux femmes et d’en faire du « buzz ». Le 14 novembre dernier, France Guyane s’illustrait par un article qui condense, à lui seul, nombre de « ressorts » journalistiques caractérisant le mauvais traitement des violences et ici en l’occurrence, d’une agression sexuelle et d’une tentative de viol, jamais nommées comme telles par le journaliste :


Il rentre ensuite dans la seule chambre de l’appartement où quatre personnes sont en train de dormir. Une jeune mère de famille avec ses deux enfants et son compagnon. Au pied du lit, sur un matelas posé à même le sol, une adolescente est endormie. Sur le lit, la jeune femme et son compagnon. Au milieu du couple, un bébé dort les poings fermés.
Alors que le cambrioleur utilise une lampe frontale pour fendre l’obscurité, son regard tombe sur la jeune femme qui porte ce soir-là une nuisette. Le cambrioleur est pris d’une érection fulgurante et décide de passer à l’acte. Il passe doucement sa main sous la nuisette de la femme et l’agresse. En entendant les gémissements de sa compagne, le conjoint tend le bras en direction de sa promise et tombe sur le bras poilu du cambrioleur.

Cette mise en récit, romancée jusqu’à l’indécence, édulcore les faits et présente l’agression sexuelle, reléguée au second plan, comme une sorte d’« accident de parcours » et de « dommage collatéral » du fait principal (le cambriolage) qui introduit et occupe d’ailleurs la première partie de l’article. Par ailleurs, le récit de l’agression elle-même, ponctué d’expressions aussi bien choisies que « pris par une érection fulgurante » ou « son regard tombe sur la jeune femme », semble déresponsabiliser l’agresseur qui apparait quasiment comme… la victime de ses sens et de ses pulsions ! Le choix du titre, enfin, à la fois provocateur et racoleur, escamote totalement les violences subies par la victime. Pire encore : dans le fil d’info figurant sur la page d’accueil du journal, l’article apparaît sous un titre renforçant encore davantage ces deux phénomènes (racolage et invisibilisation) :


C’est sans doute par goût du divertissement et dans une course folle au titre le plus scabreux que les mêmes faits sont ainsi qualifiés par un autre site présenté comme d’« information locale (Martinique, Guadeloupe, Guyane) » quoique vraisemblablement confidentiel :


Si les deux sites remportent la palme, d’autres médias ne sont guère en reste, tour à tour minimisant, excusant et banalisant les violences faites aux femmes : la mention de l’alcool comme élément de contexte [8], la reprise en titre de la parole/défense de l’agresseur, le rubriquage « Fait divers », la mise en avant d’un environnement décalé, etc.

Ainsi de 20minutes, multirécidiviste en la matière [9] :





Bien d’autres expressions et qualificatifs, tels que « pervers », « propos crus », « actes malsains », régulièrement mis en avant dans les titres pour attirer le clic, renomment de façon « divertissante » des faits de violences, dont beaucoup sont pourtant caractérisés par la justice par d’autres termes jugés peut-être moins attirants, tels que « viols », « agression sexuelle », « harcèlement », etc.
Ainsi de Paris Normandie :


Selon le journaliste : un « beau-père pervers » commettant des « actes malsains »… sur une jeune fille de 13 ans. « Pervers » ou pédophile ? « Actes malsains » ou agressions sexuelles ?
Autre exemple, tiré à nouveau de 20minutes :



Selon le journaliste : « des propos trop crus » et un « langage fleuri » ou « curieux ». Selon cinq élèves femmes ayant porté plainte, et dont les témoignages sont cités dans l’article : des pratiques répétées et à caractère systématiquement sexuel.
Mais chercher un titre plus respectueux des faits (et des victimes) serait certainement moins amusant et moins à même de recueillir du clic…
Nous terminerons par un exemple tiré du Journal de Saône-et-Loire, jouant sur des ressorts « sensationnalistes » qui à nouveau, atténuent les violences conjugales :



Successivement publiés les 4 et 5 décembre dans la rubrique des « Faits divers », les deux titres masquent complètement l’existence d’une seconde victime : la mère du bébé. L’article du 4 décembre s’ouvre sur une de ces formules malheureusement récurrentes : « Des violences conjugales ont mal tourné, samedi 2 décembre à Mâcon ».
On ne cessera de poser la question avec âcreté : que sont des violences conjugales ayant « bien tourné » ?


Pauline Perrenot

 
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Souscription 2018Souscription 2018

Notes

[1Cet article a été initialement publié dans le Médiacritique(s) n°26, avec un dossier intitulé « Médias et sexisme ».

[2Alors qu’il aurait été aisé, plus logique et plus conforme aux faits d’inverser l’ordre des informations et de titrer par exemple : « Une policière vraisemblablement battue à mort par son mari qui se suicide peu après »…

[3Titre également choisi par Les Dernières nouvelles d’Alsace.

[4Sur les articles publiés en ligne : nous n’avons pas consulté les versions papier.

[5Rappelons que cette expression, comme celle de « crime passionnel » figurent comme deux exemples de termes à bannir dans la charte « Le traitement médiatique des violences faites aux femmes, Outils à usage des journalistes » élaborée par le collectif Prenons la une.

[6Rappelons, selon le site stop-violences-femmes.gouv.fr qu’en 2016 « 123 femmes ont été tuées par leur partenaire ou ex-partenaire intime “officiel” (conjoint, concubin, pacsé ou “ex”) ou non officiel (petits-amis, amants, relations épisodiques...). Que, parlant d’ « estimations minimales », « 225 000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de violences physique et/ou sexuelles commises par leur ancien ou actuel partenaire intime » au cours d’une année. Que « 84 000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de viols et de tentatives de viol » au cours d’une année.

[7Nous soulignons.

[8L’alcool est bien souvent mis en avant dans les articles comme un élément de contexte ou comme une « circonstance atténuante », tendant, une nouvelle fois, à la déresponsabilisation de l’agresseur (il était saoul) voire implicitement à la justification des violences. L’ivresse n’est que très rarement mise en avant pour ce qu’elle est aux yeux du Code pénal : une circonstance aggravante condamnant le viol à 20 ans de prison (au lieu de 15) et à 7 ans (au lieu de 5) toute autre agression sexuelle.

[9Nous reprenons nombre des exemples ci-dessous de l’excellent Tumblr « Les mots tuent », tenu par Sophie Gourion, et grâce aux signalements des internautes et lecteurs.

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