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Le Monde contre La face cachée : fin de partie ?

par Henri Maler,

Le Monde daté du 7 juin 2004 publie, sous le titre « Une médiation judiciaire met un terme à l’affaire de "La Face cachée du Monde" » [1], le « protocole » auxquels ont souscrit les protagonistes de « l’affaire », certes, mais de l’affaire strictement judiciaire.

Bilan : qu’un « journal de référence » essaie de réduire un livre à l’inexistence ne conforte pas son crédit. Mais qu’il le fasse, sans répondre aux problèmes qu’il soulève, après qu’ils aient été portés sur la place publique par une diffusion considérable est pathétique. Ebauche d’analyse de texte.

La parole à l’accusation :


« Attachés à la liberté d’expression, à la liberté de la presse et au débat public, les responsables de la publication, de la rédaction du Monde et les journalistes en cause admettent que, en tant qu’organe de presse, sur ses orientations, ses méthodes et le contenu de ses publications, leur journal puisse être librement et vivement critiqué, tout comme les sociétés de l’entreprise de presse et leurs dirigeants acceptent que la stratégie économique et financière de celle-ci, son développement, ses comptes et ses résultats puissent être discutés [.. ] »

Formidable ! La critique est « admise ». Mais... Car il y a un « mais » :
« [...] mais les uns et les autres estiment avoir dû réagir à un livre qui, selon eux, est animé d’une volonté de nuire au journal, tend à abattre ses dirigeants et à anéantir le groupe de presse en voie de constitution. »

Rien que ça !

« C’est pourquoi ils ont engagé des actions en diffamation dans lesquelles ils ont choisi de ne relever que les imputations d’infractions pénales qui visent personnellement ses responsables et collaborateurs. » ...
... Et de ne répondre qu’en biaisant aux critiques de fond qui sont au cœur du livre ...

La parole à la défense

Les auteurs et l’éditeur récusent fort justement cet acte d’accusation :
« S’ils assument évidemment leur ouvrage, l’éditeur et les auteurs affirment, de leur côté, que leur dessein n’a pas été de compromettre la pérennité d’un organe de presse auquel ils restent attachés et qu’ils estiment indispensable à l’information complète du public ; leur propos n’a pas été de dénoncer de quelconques infractions pénales dont se seraient rendus coupables ses dirigeants et journalistes, mais d’ouvrir un débat public sur un organe de presse, à partir de faits tels qu’ils les interprètent et des critiques qu’ils expriment, sur le journalisme d’investigation et ses conséquences, les méthodes journalistiques, la ligne éditoriale du journal, ses orientations politiques, sa stratégie de développement, ses relations avec ses filiales, ses partenaires et ses actionnaires, la communication sur sa situation et ses résultats, enfin l’influence politique exercée par ses dirigeants. »

Quiconque a lu le livre sait que c’est essentiellement de cela qu’il s’agit. Et que les actions judiciaires avaient surtout pour but de le faire oublier. Dans ces conditions, les auteurs et l’éditeur peuvent à la fois présenter des excuses et plaider la bonne foi.

Pour mémoire, (lire " Face cachée " : Le Monde réclame un million d’euros), il faut rappeler que, selon l’AFP, Le Monde, en avril 2003, « considère que "chacune des pages du livre pourrait être poursuivie en diffamation" - le livre en totalise 637 - et ne vise dans son assignation "que les seuls passages qui leur imputent une participation à une infraction pénale". ».

Et Libération publiait l’extrait suivant de l’assignation :
« Les auteurs prétendent : que le Monde ferait écouter les conversations de ses salariés ; que, dans le domaine de l’édition, il pratiquerait "trafic d’influence" et "corruption rampante" ; qu’il aurait organisé et protégé la fuite des assassins du préfet Erignac, et notamment d’Yvan Colonna ; qu’il afficherait régulièrement dans ses colonnes sa "haine de la France" ; qu’en adressant une facture d’un million de francs aux NMPP, il aurait commis un "larcin" qui aurait pu être poursuivi pour abus de biens sociaux ou détournement de fonds publics ; qu’à raison du rôle qu’il aurait eu dans le journal 20 Minutes, son directeur pourrait être poursuivi pour trafic d’influence ; qu’il présenterait des "comptes à la Enron" ; qu’il dresserait un véritable rideau de fumée autour de la diffusion du journal ; et qu’il pillerait les autres journaux regroupés sous sa bannière. »

Ce résumé est tellement caricatural que, dans le « protocole », les auteurs et l’éditeur peuvent récuser sans difficulté toutes les intentions que Le Monde leur a prêtées, (notamment dans l’extrait que l’on vient de citer) et les interprétations malveillantes de quelques raccourcis et propos blessants. « [...] l’éditeur et les auteurs sont conduits à regretter certaines expressions utilisées et l’interprétation qui peut en être faite, de même que certaines affirmations et commentaires excessifs, pour quelques-uns injustifiés. ». Suite la liste des regrets correspondants : ils concernent quelques pages du livre...

... Qui cependant est interdit de reparaître.

« Concessions réciproques » ?

« Partageant la conviction que les procès engagés ne sont pas propices à un débat sur la presse et souhaitant dépasser le litige qui les oppose sur les imputations diffamatoires dénoncées, puis sur les réactions des dirigeants du Monde pendant la période de médiation, qui ont blessé MM. Péan, Cohen et Durand, les partis conviennent, à titre transactionnel, des concessions réciproques suivantes. »

L’essentiel consiste en ceci : en échange d’une renonciation à toute nouvelle édition et publication du livre, les plaignants du Monde se désistent de leurs actions judiciaire.

Autrement dit, ils battent en retraite en remettant à plus tard l’autodafé ! Une censure rétrospective et prospective qui prend la forme de l’engagement suivant :
« Pierre Péan, Philippe Cohen, Claude Durand, président et directeur général de la librairie Arthème Fayard, et la société Librairie Arthème Fayard renoncent à toute nouvelle édition et publication du livre La Face cachée du Monde. Les exemplaires composant les stocks existants seront vendus, sans publicité, accompagnés d’un insert reproduisant le texte du présent communiqué. » Les extraits publié par L’Express sont un peu moins maltraités : « Les extraits du livre ne feront l’objet d’aucune réédition et figureront avec le communiqué dans les archives télématiques de L’Express. » [2]

Et encore :
« L’abandon des actions engagées sera annoncé par la publication du présent protocole d’accord, sur lequel les parties s’abstiendront de toute déclaration, de tout commentaire comme de toute polémique au sujet du différend auquel elles entendent mettre fin. »

Le différend sur les propos controversés serait donc clos. Reste alors le débat sur le fond du livre, dont nous avions proposé ici même une critique sous le titre « Trois livres en un ». Et qui n’a pas encore reçu les réponses qu’il mérite...

Questions sans réponses

... Réponses que la direction du Monde n’a, semble-t-il, pas encore l’intention de donner. En effet, au détour d’une phrase, le « protocole » comprend la menace suivante : « Ils ne s’interdisent toutefois pas d’agir en justice à l’encontre de toute publication qui citerait ou reprendrait des passages du livre qu’ils estiment diffamatoires ou injurieux. »

Le Monde interdit donc non seulement les citations, mais aussi les reprises des passages qu’il estimera, à son gré , diffamatoires ou injurieux. Plus question ici de ne retenir que « les imputations d’infractions pénales qui visent personnellement ses responsables et collaborateurs ». La direction du Monde, si ouverte à la critique, se réserve ainsi le droit de recourir à de nouveaux procès, en établissant elle-même la frontière entre la critique légitime et l’attentat aux bonnes moeurs.

Nous avions ici même (avant que l’invasion de l’Irak ne rende ce travail très secondaire) commencé à dresser une liste des questions sans réponses que le livre de Péan et Cohen incite à se poser [3].

La direction du Monde nous dira sans doute s’il est injurieux ou diffamatoire de poser de telles questions et, comme le disent les auteurs et l’éditeur, « d’ouvrir un débat public sur un organe de presse, à partir de faits tels qu’ils les interprètent et des critiques qu’ils expriment, sur le journalisme d’investigation et ses conséquences, les méthodes journalistiques, la ligne éditoriale du journal, ses orientations politiques, sa stratégie de développement, ses relations avec ses filiales, ses partenaires et ses actionnaires, la communication sur sa situation et ses résultats, enfin l’influence politique exercée par ses dirigeants. » .

A quoi il convient sans doute d’ajouter : le pouvoir d’intimidation que s’arroge la direction du Monde et dont elle vient, une nouvelle fois d’user... mais sans succès.

Répétons-le : qu’un « journal de référence » essaie de réduire un livre à l’inexistence ne conforte pas son crédit. Mais qu’il le fasse, sans répondre aux problèmes que ce livre soulève, après qu’ils aient été portés sur la place publique par une diffusion considérable est pathétique. Il n’y a pas de quoi s’en réjouir.

Henri Maler


Un correspondant d’Acrimed a adressé au courrier des lecteurs du Monde le message suivant :

L’arrangement

“Le Monde” vient d’inventer la censure des livres non plus par procès mais par consentement mutuel.

En plaçant à une hauteur vertigineuse la barre financière (plus de deux millions d’euros, d’après “Libération” du 7 juin) de ses procès en diffamation contre “La face cachée du Monde”, la direction de ce “Monde”-là obligeait donc les auteurs du brûlot paru en février 2003 à passer un accord “amiable” qui en fait aboutit à la disparition plus ou moins rapide de leur écrit.

Puisque maintenant ce livre ne sera plus réédité (200 000 exemplaires, ça suffisait amplement), et pas en livre de poche, mais diffusé, “sans publicité et accompagné d’un insert reproduisant le texte du présent communiqué” jusqu’à ce que les stocks soient mis à zéro.

C’est-à-dire jusqu’à disparition complète (sauf pour quelques lecteurs ou archivistes prévoyants) du libelle infâme dans les oubliettes de l’histoire de la presse.

Il faut croire que Pierre Péan et Philippe Cohen ne pouvaient faire autrement, leurs avocats et éditeurs non plus. Le protocole d’accord prévoit en outre que les parties “s’abstiendront de toute déclaration, de tout commentaire comme de toute polémique au sujet du différend auquel elles entendent mettre fin”. Vive la liberté d’expression !

Un bel “arrangement”, au sens Elia Kazan du terme.

Peut-être trouvera-t-on pourtant bientôt sur Internet le Péan-Cohen comme on pu trouver l’ouvrage du docteur Claude Gubler sur François Mitterrand ? Mais la Toile est également dans le collimateur avec la loi sur “la confiance” dans l’économie numérique qui désignera vite l’hébergeur du site comme responsable de cet acte incroyable : publier une opinion qui allait à l’encontre des intérêts qu’un journal établi estimait être les siens.

Ainsi, la liberté d’éditer vient de faire un grand bond en avant, grâce aux scrupules du “Monde”. Les livres ne sont pas brûlés comme dans le “Fahrenheit” ayant précédé celui du dernier festival de Cannes : on les laisse tout simplement mourir d’épuisement !

Votez John Kerry, allez voir le film de Michael Moore..., mais surtout ne vous plongez pas dans une critique du journal qui est le seul capable, en France, de distribuer des leçons bien senties sur la liberté de la presse, de l’édition (Ernest-Antoine Seillière, dorénavant numéro deux du secteur) et finalement de notre pimpante démocratie.

Dominique Hasselmann

 
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Notes

[1Lien périmé, 30-11-2012.

[2Le communiqué figure donc sur le site Internet de L’Express (lien périmé), mais l’hebdomadaire l’a aussi publié dans son édition papier du 14 juin 2004. Dans les deux cas, il est précédé d’un "chapô" informatif et précisant que L’Express, qui avait publié des bonnes feuilles de La Face cachée du Monde, n’avait pas été assigné par Le Monde ou ses journalistes mais uniquement par M. Deleplace. Cependant, afin que les lecteurs soient totalement informés, L’Express a décidé de publier l’intégralité du communiqué issu de la médiation intervenue ". Si le livre lui-même est interdit de réédition, les extraits sélectionnés par L’Express (20 février 2003) restent accessibles sur le site de L’Express (lien périmé). A propos de Bernard Deleplace, voir parmi ces extraits " Plenel et la police " (lien périmé) et, ici-même, Le Monde : la chronique censurée de Daniel Schneidermann (note d’Acrimed, juin 2004).

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