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« La face cachée du Monde » (6). Questions sans réponses : les revenus de Colombani

par Henri Maler,

Après avoir concentré sa riposte sur la « haine » dont il serait l’objet, en tirant argument des présupposés politiques de Pierre Péan et de Philippe Cohen et des attaques personnelles dont ils abusent, Le Monde s’est enfin résolu à donner quelques réponses aux questions soulevées par l’enquête de Pierre Péan et Philippe Cohen : réponses biaisée à des questions parfois mal posées, mais qui soulèvent de très sérieux problèmes. Ainsi à propos des revenus de Jean-Marie Colombani [1].

Les revenus de Jean-Marie Colombani

Parmi les répliques que Le Monde publie en son numéro du 7 mars 2003, figure un article d’Olivier Biffaud intitulé « Le salaire de Jean-Marie Colombani ».

Les lecteurs du Monde qui voudraient savoir quelle est la raison de ces révélations soudaines devront lire le chapitre 23 du livre de Pierre Péan et Philippe Cohen (« Beuve, la paille et la poutre », pp.551-561), où les auteurs essaient d’établir que Jean-Marie Colombani est mal placé pour donner des leçons de morale sur les questions d’argent, lui qui prendrait tant de libertés avec la vertu que Le Monde prétend enseigner sur ce point.
La question du salaire de Jean-Marie Colombani est abordée aux pages 559-561.

En répondant sur cette dernière question, Jean- Marie Colombani et Le Monde se gardent bien d’apporter des éclaircissements sur d’autres point litigieux, qu’ils réservent peut-être aux procès en diffamation qu’ils se proposent d’intenter.

Mentionnons, pour mémoire :

- L’argent perçu pour un « travail virtuel » (selon l’expression de François Camé qui révèle « l’affaire » dans Charlie Hebdo du 16 avril 1997) pour l’émission « L’Heure de Vérité » sur France 2 (pp. 553-554) ;

- Les séances de « training » auxquelles Jean-Marie Colombani aurait participé, si l’on en croit Pierre Botton [2] et Jean-Michel Boucheron, ainsi que des invitations au festival de Cannes dont il aurait bénéficié (pp. 556-559) ;

- Les tentatives qu’aurait effectuées Jean-Marie Colombani d’établir sa résidence fiscale en Corse.

Ces libertés prises avec la morale et la déontologie, si elles devaient être vérifiées, ne sont pas particulières à Jean-Marie Colombani. En particulier, les « ménages » sont monnaie courante (et trébuchante…) dans l’élite du journalisme et elles sont, dans quelques cas avérés, beaucoup plus graves, que dans le cas évoqué ici, bien que Le Monde les traite avec une certaine désinvolture  [3].

Reste donc la question des revenus. Quels sont les faits ? Où sont les problèmes ?

Quels sont les faits ?

Selon Péan et Cohen, les revenus de J.-M. Colombani excèderaient trois millions de francs par an. Et les seuls salaires perçus approcheraient les 35 000 euros par mois.

Le « chat » mémorable du 28 février 2003 donne lieu à l’échange suivant :

- Will : « M. Colombani, est-il exact, comme l’écrivent vos détracteurs, que vos émoluments provenant du Monde s’élèvent à quelque 35 000 euros mensuels ? Si oui, au nom de quelle éthique, tant politique que morale ou citoyenne, justifiez-vous de tels revenus ? Sinon, merci de préciser vos réponses aux deux éléments de ma curiosité : revenus réels et éthique personnelle quant à l’argent. »

- Jean-Marie Colombani : « Hélas, hélas ! Comme j’aimerais pouvoir vous donner raison. Mon salaire, et je suis le seul dans ce cas, fait l’objet, chaque année, d’une délibération d’un Conseil de surveillance à laquelle participe bien évidemment l’actionnaire principal. J’ai une part salaire directeur du Monde et une part directeur du Groupe. Mais vous me donnez l’idée de ce que je vais pouvoir revendiquer ! ».

Outre le démenti sur le montant des salaires et la désinvolture dont témoigne la remarque finale, on notera la non-réponse totale aux deux questions posées : «  revenus réels et éthique personnelle quant à l’argent », pour reprendre les expressions de l’interlocuteur.

Or quels sont, selon Olivier Biffaud, les revenus en question, si l’on en croit les chiffres fournis dont il n’y a pas lieu de douter a priori ?

- Le salaire annuel brut serait de 341 945,40 euros (2 243 015 francs). Si l’on ajoute à cette somme les autres sources de revenu, les 300 000 francs évoqués par Péan et Cohen devraient être approchés ;

- le salaire mensuel brut s’élèverait depuis le 1er janvier 2003, à 28 495,45 euros, soit un salaire mensuel net de 24 285,81 euros. La somme évoquée par Péan et Cohen est nettement plus élevée puisqu’elle avoisine, il faut le rappeler, les 35 000 euros (soit près de 20% en plus).

Notons cependant que Péan et Cohen ne précisent pas s’il s’agit des revenus nets ou des revenus bruts : un tel biais rend très difficile les comparaisons entre les chiffres qu’ils avancent et ceux que, plus rigoureusement, fournit Olivier Biffaud.

Mais tout cela est-il vraiment si important, notamment quand on sait que ces revenus sont inférieurs à ceux de nombre de patrons de presse et de présentateurs de télévision ?

Où sont les problèmes ?

Pour n’être pas subalterne, la contradiction entre l’éthique professée et l’ampleur des revenus est peut-être secondaire. Plus intéressantes sont sans doute les réalités que masquent les chiffres et les sources de revenu, même si on laisse de côté les « ménages » éventuels.

- Premier problème qui ne concerne pas - loin s’en faut - le seul Jean-Marie Colombani : Est-il légitime, dans une profession précarisée, que des journalistes multi-cartes perçoivent, sous forme de « piges » multi-médias des revenus complémentaires, qui leur permettent d’asseoir non seulement leur notoriété, mais également le pouvoir du média qu’ils dirigent ?

- Deuxième problème, corollaire du précédent : Est-il légitime que de façon générale, on ignore le montant de ces « piges », en particulier dans le cas de France Culture, où Laure Adler a sous-traité des émissions à des responsables de presse au détriment des producteurs de la station, précaires et sous payés, dont certains furent licenciés pour faire de la place à plusieurs Colombani ? [4]

Les montants des « piges » ne sont mentionnés ni par Péan et Cohen, ni par Olivier Biffaud qui se borne à indiquer :

« Par ailleurs, France Culture et RTL versent une pige au Monde pour les émissions que Jean-Marie Colombani anime sur ces antennes. Le journal lui en reverse la plus grande partie. Il perçoit directement une pige pour sa fonction d’éditorialiste pour le magazine Challenges » (groupe Nouvel Observateur).

Nul doute que les personnels de France Culture, notamment, aimeraient en savoir plus…

- Troisième problème : De quels rapports hiérarchiques et de quelle échelle des revenus, les revenus de Jean-Marie Colombani sont-ils la traduction et le sommet ?

Nul doute qu’une telle question intéressera les Syndicats du Monde, et en particulier la section locale du SNJ-CGT (à laquelle Edwy Plenel a ré-adhéré il y a quelques semaines, en s’acquittant de son arriéré de cotisation…) : une section qui a poussé fort loin sa défense dévote de la direction du quotidien.

- Quatrième et dernier problème, de loin le plus important  : les revenus de l’élite du journalisme (dont Jean-Marie Colombani n’occupe pas le sommet le plus élevé) sont-ils sans effets sur la conception de la société véhiculée par l’information dominante ?

Comme l’annonce un sous-titre de l’article d’Olivier Biffaud, Jean-Marie Colombani perçoit « 25 fois le Smic ». Et l’on peut lire ceci, destiné à nous faire entendre qu’il est, en la matière, un digne successeur :

« A titre de comparaison, Hubert-Beuve Méry, fondateur du Monde, percevait, selon les archives du journal, une rémunération brute équivalente à 45 fois le salaire minimum interprofessionnel garanti (smig), à la fin des années 1960. En prenant sa succession, Jacques Fauvet, recevait 41 fois le salaire minimum de croissance (smic). Ce ratio a fortement diminué dans la seconde moitié des années 1970 jusqu’en 1981, en raison du doublement de ce salaire minimum. Jean-Marie Colombani perçoit, pour sa part, 25 fois le smic. »

Faut-il en déduire que cette échelle des revenus est légitime ? On se demandera donc avec intérêt à partir de quel seuil, Le Monde et ses confères commenceront à se livrer des commentaires indignés sur les inégalités sociales.

Cette question n’est peut-être pas celle de Péan et Cohen, mais leur livre permet à nouveau de la poser…

A suivre…

 
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Notes

[1Lire également : Le Monde et 20 Minutes

[2Voir le site de Pierre Botton (Note d’Acrimed). Site périmé (2-12-2012)

[4Voir notre rubrique France Culture (Note d’Acrimed).

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