Observatoire des media

ACRIMED

Actualité des médias n°5 (mai 2017)

par Benjamin Lagues, Jérémie Fabre, Pauline Perrenot,

Avec cet article, nous poursuivons notre série d’information mensuelle sur l’actualité des médias [1].


I. Du côté des journalistes, des médiacrates et de leurs œuvres

- « Mercato » médiatique : les sommités journalistiques échangent leurs postes – C’est parti pour le mercato médiatique annuel. Certains médias se réjouissent d’ailleurs déjà que le « mercato des médias démarre fort  » (Le Point). Une séquence tout à fait banale en réalité : comme chaque année, les têtes dominantes des médias dominants (Anne-Sophie Lapix, Yves Calvi, Patrick Cohen…) intervertissent les postes qu’ils occupent. En 2011, nous avions déjà relevé que « les médiacrates passent d’un titre, d’une station ou d’une chaîne à l’autre, comme si travailler pour le public ou le privé, pour la radio ou la presse écrite, ou pour tel ou tel titre, après tout, importait peu. » C’est ainsi, d’après Le Monde, qu’Anne-Sophie Lapix, jusqu’ici présentatrice de l’émission de « C à vous » sur France 5, va remplacer David Pujadas, licencié par Delphine Ernotte, Présidente de France Télévisions. Dans l’imbroglio qui a suivi, Michel Field a de son côté déposé sa démission de directeur de l’information de France Télévisions, sans que l’on sache où il va rebondir. De son côté, Patrick Cohen, qui animait la matinale de France Inter, part pour Europe 1. Il est remplacé, toujours d’après Le Monde, par deux inconnus de la radio : Léa Salamé et Nicolas Demorand. Selon Le Point, Yves Calvi, après avoir quitté France 5 pour LCI l’année dernière, rejoint cette fois-ci Canal+. Ainsi, comme nous l’écrivions en 2011, « ce n’est plus le profil ou la ligne du média qui compte, mais bien les retombées médiatiques, pour le média, de tel ou tel “transfert”. Les “grands journalistes” ne s’identifient pas à une chaîne, une station ou un titre. Ils sont prêts à aller partout où le mercato les conduira, exprimant et renforçant l’uniformisation du paysage médiatique.  »

- Activisme inquiétant des patrons de télévision auprès du président MacronD’après Cbnews.fr, lors d’un colloque organisé par le cabinet de conseil NPA et Le Figaro, « les principaux patrons de l’audiovisuel en France ont demandé (...) à Emmanuel Macron de libéraliser le secteur ». Parmi les demandes les plus inquiétantes, l’ouverture à l’audiovisuel de la publicité ciblée (qui change en fonction des habitudes de navigation et d’achat des téléspectateurs) et l’autorisation d’une troisième coupure de publicité pendant les films. Le président du directoire du groupe M6, Nicolas de Tavernost résume ainsi parfaitement cette opération de lobbying : « On attend des pouvoirs publics qu’ils réduisent les lois, qu’on facilite notre métier d’entrepreneur ». Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, y a pour sa part vanté le principe de la libéralisation et de la dérégulation du secteur, en parfaite adéquation avec les projets du président Macron pour le groupe public.

- L’homophobie de Cyril Hanouna provoque un boycott de la pub sur C8 – Auteur d’un « canular » homophobe pendant son émission « Touche pas à mon poste », Cyril Hanouna a provoqué un boycott de la part d’un grand nombre d’entreprises diffusant de la publicité pendant cette émission de la chaîne C8 (ex-D8), du groupe Canal+ – groupe appartenant, est-il besoin de le rappeler, à Vincent Bolloré via Vivendi. À l’heure où nous écrivons, la grande majorité des annonceurs avaient décidé d’arrêter leurs campagnes de publicité. Cyril Hanouna, après s’être défendu d’être ou de tenir des propos homophobes, a finalement publié une tribune dans Libération pour « présenter encore une fois toutes [ses] excuses. » Bien que problématique pour la chaîne C8, tant l’émission de Cyril Hanouna rencontre un certain succès d’audience, ce boycott pourrait cependant ne pas durer, selon France Inter. Ainsi, la journaliste Sonia Devillers explique-t-elle que « les acheteurs d’espace publicitaire ont toujours eu des « blacklists » qui… ne durent jamais longtemps. Pourquoi ? Parce que le réalisme économique prend vite le dessus et que les scandaleux d’hier sont les pères la morale d’aujourd’hui.  » De son côté, après avoir reçu plus de 25 000 plaintes individuelles, le CSA a engagé une procédure de sanction.

- L’organisation de la communication d’Emmanuel Macron critiquée par les médias dominants – Seize rédactions françaises, par l’intermédiaire des sociétés des journalistes, ont adressé une lettre ouverte à Emmanuel Macron pour critiquer sa volonté de sélectionner les journalistes qui peuvent le suivre lors de ses déplacements. La tribune, publiée entre autres sur LeMonde.fr, affirme notamment qu’aucun des prédécesseurs du nouveau Président « ne s’est prêté à ce genre de système, au nom du respect de la liberté de la presse.  » Selon l’argument avancé par l’équipe de M. Macron, il est préférable de privilégier les rubricards (défense, éducation, économie…) aux journalistes politiques afin de privilégier le fond des sujets. À côté des protestations légitimes des sociétés des journalistes, Laurent Joffrin s’est, lui, illustré par son attachement au journalisme de bavardages. Ainsi, Arrêt sur images relève que, dans un billet publié dans Libération, « Joffrin se morfond de la fin du "règne des petites phrases.” » – ces confidences de couloir qui n’informent sur rien d’autre que les petites mesquineries et détestations personnelles du monde politique professionnel. Il est vrai que si le journalisme politique est privé de sa matière première, on se demande à quoi ses « grandes signatures » vont bien pouvoir consacrer leurs chroniques et autres éditos...


II. Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

- Fusion de Vivendi et Havas : un danger pour les libertés ? L’opération était annoncée depuis des mois : le groupe multimédia Vivendi, contrôlé par le milliardaire français Vincent Bolloré, vient de racheter 60 % du groupe publicitaire Havas… à Vincent Bolloré ! À la fois régie publicitaire et propriétaire de médias, de maisons de disques, de studios de cinéma, de jeux vidéo et de télévision ou encore de sites de partage de vidéos en ligne, le nouveau groupe se trouve dans une situation de conflit d’intérêt évidente. La situation n’est pas entièrement nouvelle, puisque Havas a déjà appartenu à Vivendi entre 1998 et 2002. À cette différence près qu’avec l’émergence de l’économie des big data, ce mélange des genres peut aujourd’hui se transformer en un véritable danger pour les libertés. Ainsi, pour Martine Orange de Mediapart (article payant), « le croisement des données numériques recueillies dans les différents domaines va donner au groupe une puissance et une capacité d’influence sans précédent. » Une affaire à suivre...

- Le ministère du Travail annule le licenciement du créateur du « Zapping » – La ministre du Travail Myriam El Khomri a annulé ce mois-ci le licenciement de Patrick Menais de Canal+. Le créateur de l’émission Le Zapping avait été licencié pour « faute lourde » suite à la diffusion d’extraits d’un documentaire à charge contre Vincent Bolloré, propriétaire autoritaire de Canal+. Nous n’avions alors pas manqué d’applaudir l’impertinence de l’émission. D’après Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts pour Les Jours, « la faute invoquée par Canal+ n’est qu’un prétexte : Vincent Bolloré a fait du cas Menais une affaire personnelle ». Si Patrick Menais, qui travaille aujourd’hui à France 2, ne réintégrera pas Canal+, cette annulation ouvre pour lui la voie à une importante indemnité financière de la part de son employeur.

- Le quotidien France-Antilles placé en liquidation judiciaire – La holding éditrice du quotidien France-Antilles, Antilles-Guyane Médias, a été placée en liquidation judiciaire le 11 mai dernier. Face à l’inquiétude des salariés, le directeur Stéphane César assure que cette décision vise à « faciliter la reprise ». D’après Le Point, trois candidats se sont fait connaître : une régie publicitaire, un membre de la famille Hersant, et Marc Laufer, ancien directeur général d’Altice Media, le groupe de Patrick Drahi. Marc Laufer, fidèle aux méthodes de son ancien propriétaire, prévoit notamment « la suppression de 89 postes, dont 16 postes de journalistes aux Antilles ».

- Facebook condamné par la CNIL – Le 16 mai, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a condamné le réseau social américain à une amende de 150 000 euros « pour de nombreux manquements à la loi Informatique et Libertés ». Il est notamment reproché à Facebook de combiner illégalement les données collectées sur ses utilisateurs, et d’être trop imprécis dans les informations qui leur sont transmises sur leurs droits. Cette amende de 150 000 euros, le maximum exigible par la Cnil, comparée aux dix milliards de dollars de bénéfices de la firme en 2016, et au regard de sa nocivité pour la presse française, pose sérieusement la question de l’efficacité de ce type de sanction face aux grandes firmes internationales…

- La télévision et la radio publiques israéliennes brutalement réduites au silence – Le 9 mai dernier, la présentatrice Geoula Even lit en direct de son journal télévisé un communiqué du gouvernement israélien annonçant la fermeture de sa chaîne, Channel 1 (Aroutz 1) le soir même. Un sort identique est réservé à la radio publique (Kol Israel). Si leur interruption était prévue, elle ne devait survenir que six jours plus tard (le 15 mai), dans le cadre d’une réforme du pôle audiovisuel public votée par la Knesset. Le parlement israélien ayant entériné le remplacement de l’IBA (Israel Broadcasting Authority) par une nouvelle structure (Kan). Fonctionnant respectivement depuis 1948 et 1968, la radio et la télévision publiques ont dû soudainement se contenter de « programmes d’archives et de musique », comme le relève Courrier International. Selon le journal Haaretz, « le liquidateur de l’IBA, David Han, a précisé que 440 des 1050 salariés avaient d’ores et déjà été réintégrés à Kan […] un quota qui pourrait s’élever à 510 personnes ». Le gouvernement de Benjamin Netanyahou invoque des raisons économiques afin de justifier la refonte de la radiotélévision publique. Or, si les problèmes économiques et d’audience du service public israélien sont bien réels [2] (baisse continue des audiences, mauvaise gestion, déficit etc.), on peut se demander pourquoi une réforme prévue depuis une dizaine d’années est devenue tout à coup si urgente et même précipitée. Comme le relate Libération, les syndicats de journalistes déclarent que « Nétanyahou et ses ministres, [s’agissant de la radiotélévision publique,] "la trouvaient persifleuse, incisive et indocile". […] Quant à la ministre de la Culture, Miri Regev (Likoud), elle s’est prononcée en faveur du contrôle de l’audiovisuel public par le pouvoir, à l’occasion d’une réunion organisée par son parti. Une ligne proche de celle du député David Bitan, coordinateur des partis de la majorité à la Knesset, pour qui "les journalistes bénéficient de trop de libertés dans le pays" ». Si le correspondant du quotidien ne peut pour l’heure dresser le portrait de la nouvelle structure, il précise tout de même que « le gouvernement y aura des représentants » et que [son] ombre [planera] sur les émissions informatives ». Une ombre qui déjà plane fort lourdement sur les journalistes étrangers.

Jérémie Fabre, Benjamin Lagues et Pauline Perrenot

 
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Notes

[2Pour un condensé historique de l’évolution de l’audiovisuel public, lire « Israël : l’audiovisuel public renaîtra-t-il de ses cendres ? » sur le site de l’INA.

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Actualité des médias n°10 (novembre 2017)

Du côté des programmes, des informations et des entreprises médiatiques.