Observatoire des media

ACRIMED

Actualité des médias n°4 (avril 2017)

par Benjamin Lagues, Jérémie Fabre,

Avec cet article, nous poursuivons notre série d’information mensuelle sur l’actualité des médias [1]

I. Du côté des programmes et des informations


- Public sénat veut virer Jean-Pierre Elkabbach, qui s’accrocheJean-Pierre Elkabbach s’accroche à son siège. Co-fondateur et salarié, via sa boîte de production, de la chaîne Public Sénat, M. Elkabbach est menacé de licenciement par cette même chaîne. En cause : l’éditocrate n’a pas annoncé au président de Public Sénat, Emmanuel Kessler, qu’il participera dorénavant à la matinale de CNews, le nouveau nom de la chaîne d’informations en continu de Vincent Bolloré (ex i-Télé). Une matinale considérée comme concurrente de Public Sénat. Malgré cette volonté de licencier l’éditorialiste, le départ d’Elkabbach n’aboutit pas pour l’instant, d’après Arrêt sur images, en raison de l’influence qu’aurait ce dernier sur les sénateurs, lesquels sénateurs composent le Conseil d’administration de la chaîne.

- Aymeric Caron a dû partir de “C l’hebdo” (France 5) parce que trop militant… du mauvais bord – À la télévision publique, tous les militantismes n’ont pas le même crédit. Aymeric Caron, ex-chroniqueur dans l’émission « On n’est pas couché », produite et présentée par Laurent Ruquier, a été embauché en début de saison 2016 / 2017 par l’émission « C l’hebdo » (France 5), une émission qui a pour objet de « décrypter l’actu de la semaine ». Après seulement trois numéros, M. Caron a quitté l’émission. Raison invoquée : le journaliste est militant. La présentatrice, Anne-Elisabeth Lemoine (par ailleurs chroniqueuse à “C à vous”), considérait en effet qu’Aymeric Caron « est quelqu’un qui a une opinion qui prime sur son envie de questionner ou d’interroger le monde.  » Ce à quoi Aymeric Caron a répondu : «  Oui, je suis végan, militant pour les droits des animaux, écolo, et partisan d’une société du partage et de la solidarité. Oui, j’ai déjà écrit sur ces sujets et je continuerai à le faire. Cela me discrédite-t-il en tant que journaliste ? Pour moi sont tout aussi militants les pelletées de journalistes et chroniqueurs que l’on entend du soir au matin sur toutes les radios et les télés nous vendre le même modèle néo-libéral, parfois mâtiné de racisme et de xénophobie. (...) Cela ne les a jamais empêchés de travailler, bien au contraire.  » Acrimed, qui chronique à longueur de colonnes l’anémie du pluralisme médiatique, ne pourra pas lui donner tort.

- Joseph Macé-Scaron, journaliste à Marianne, devient "plume" de François Fillon – Dans son édition du 19 avril, Le Canard enchaîné révèle que le journaliste Joseph Macé-Scaron collabore depuis plusieurs semaines à l’écriture des discours du candidat à l’élection présidentielle François Fillon. Or Macé-Scaron, entre deux plagiats, est l’ancien directeur de la publication de Marianne et jusqu’alors président de son comité éditorial. L’après-midi même, le directeur de la rédaction, Renaud Dély, publie une « mise au point » réaffirmant l’indépendance du journal. Quelques heures plus tard, la société des rédacteurs de Marianne publie à son tour un communiqué – beaucoup plus critique – déclarant que « la révélation de cette collaboration avec un candidat en campagne est une trahison, non seulement de la déontologie journalistique, mais également des valeurs fondamentales de Marianne. »

II. Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires


- Arnaud Lagardère prend la présidence d’Europe 1 L’actionnaire historique du groupe éponyme entend redresser lui-même les audiences d’Europe 1, en forte baisse d’après la dernière étude de Médiamétrie. Pour Le Point, « entre janvier et mars 2017, non seulement Europe 1 passe derrière RMC pour la première fois de son histoire, mais elle quitte aussi le podium des radios généralistes. En pleine campagne présidentielle, Europe 1 est distancée par RTL, France Inter et la radio désormais dirigée par Cécilia Ragueneau. Un véritable coup de tonnerre dans le monde de la radio. » Ce n’est pas la première fois qu’Arnaud Lagardère prend la présidence directe d’une partie en difficulté de son empire, puisqu’il avait déjà exercé la présidence de sa branche sport. L’objectif affiché est désormais de retrouver les mêmes audiences que la station concurrente RTL. Dans cette course à l’audience, Lagardère pourrait débaucher, d’après Le Monde, Frédéric Schlesinger, directeur des antennes de Radio France, pour le poste vacant de directeur d’Europe 1.

- Trop de Macron à Challenges pour ses propres journalistesDans un communiqué relayé par Acrimed, la société des journalistes du magazine Challenges s’inquiète de l’équilibre politique du journal pendant la campagne présidentielle. Il est notamment question d’un déséquilibre pro-Emmanuel Macron flagrant sur les publications en ligne, et de pressions incessantes de l’éditorialiste Maurice Szafran. Une obsession de l’ancien dirigeant de l’hebdomadaire Marianne que nous n’avions pas manqué de remarquer. Ce parti pris n’est pas sans rappeler celui d’autres médias comme Sciences et Avenir ou le magazine L’Histoire, bien évidemment sans rapport avec les déclarations pro-Macron de leur propriétaire commun Claude Perdriel...

- Censure ordinaire au Figaro ? – Pendant le débat organisé par France 2 le 20 avril, le candidat à l’élection présidentielle Nicolas Dupont-Aignan a révélé en direct un échange de SMS entre lui et « un grand patron de presse français, industriel, au service d’un candidat » : « Le boycott de mon journal n’est que la conséquence de ton attitude contre Fillon et ce n’est pas restant dans ton coin que tu y arriveras mais en étant dans une équipe gouvernementale. Il vaut mieux manger une soupe que du pain rassis. (...) Cela n’arrivera plus quand tu cesseras de combattre Fillon. (...) Si tu changes d’avis, il n’y aura plus de censure je te le promets. » Interrogé par Marianne, Nicolas Dupont-Aignan confirmera que le patron de presse en question est bien Serge Dassault, propriétaire du Figaro. La société des journalistes du journal réfute de son côté cette accusation.

III. Du côté des institutions


- Le SNJ reste le premier syndicat des journalistes – Le syndicat national des journalistes (SNJ) est arrivé en tête lors des élections professionnelles de début avril avec 37,83 % des voix, devant la CGT (24,56 %), la CFDT (19,37 %) et FO (8,72 %).

- Dossier synthétique de l’INA sur le programme médias et numérique des candidats à la présidentielle – Quelles sont les propositions d’Emmanuel Macron et Marine Le Pen concernant les médias ? Le site de l’INA a synthétisé les programmes des deux candidats [2]. L’auteur de la synthèse distingue la presse de l’audiovisuel (qui comprend France Télévisions). En ce qui concerne la presse, M. Macron concentre ses propositions sur l’indépendance des rédactions et les droits d’auteurs. Pour préserver l’indépendance de la presse, le candidat d’En marche ! propose de « créer un statut de l’entreprise de presse inspiré des trusts anglo-saxons garantissant l’indépendance éditoriale via une fondation. » Rien sur les concentrations médiatiques, comme nous l’avions relevé en examinant les différents programmes. Quant à Marine Le Pen, elle propose « d’interdire aux groupes dépendant à plus de 30 % de la commande publique de posséder un média.  » Concernant l’audiovisuel, M. Macron propose de « simplifier la réglementation sur la publicité, ainsi qu’en matière de financement et de diffusion  » (suite à quoi le lecteur n’est pas plus éclairé). Nous avions supposé, en examinant les différents programmes, que cette simplification était envisagée pour « conforter les médias de service public en le livrant à une concurrence commerciale sans freins avec le secteur privé  », ce qui aboutirait inévitablement à un alignement des pratiques du secteur public sur les pires pratiques du secteur privé. M. Macron propose par ailleurs de « rapprocher les sociétés de l’audiovisuel public, dont les conseils d’administration (CA) seront chargés de désigner les dirigeants ». Sans préciser qui composera ces CA [3]... Enfin, Emmanuel Macron veut « accélérer la transformation numérique en concentrant les moyens sur moins de chaînes.  » Rien d’explicite, donc, sur le financement du secteur public. Un point sur lequel Marine Le Pen se prononce et préconise de « faire des économies sur les très hauts salaires, voire sur les effectifs » – c’est-à-dire de licencier des salariés, journalistes ou pas. Enfin, la candidate du FN souhaite la « création de trois collèges composés de représentants de l’État, de professionnels et de représentants de la société civile  ». Sur ce point, nous affirmions que « faute de précisions sur les missions d’un Conseil réduit à l’audiovisuel, et sur l’identité et les modalités de désignation de ses représentants, l’amélioration démocratique proclamée peut virer aux pires dérives bureaucratiques.  »

Jérémie Fabre et Benjamin Lagues

 
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Notes

[2Voir ici pour M. Macron et pour Mme Le Pen.

[3Aujourd’hui, le CA de France télévisions est composé par des représentants de l’État, du Parlement, des personnalités qualifiées représentant le CSA, et, minoritairement, des salariés de France Télévisions.

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