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« C à vous » : cuisine entre amis sur le service public

par Patrick Michel,

Un téléspectateur regardant, ou écoutant, un « talk show » sait en général ce qu’il va y trouver. En effet, que ce soit à la télévision ou à la radio, le genre est bien codifié : il s’agit de rassembler, d’un présentateur ou d’une présentatrice et d’une équipe de « chroniqueurs » et « chroniqueuses », différentes personnalités venues de divers horizons (essentiellement du monde politique et de celui de la « culture » – cinéma, musique, médias, spectacle vivant, littérature, etc. [1]), invitées à parler de leur « actualité », qui consiste le plus souvent en une opération de promotion autour d’un « produit culturel » (livre, film, émission de télévision ou de radio, spectacle, album, DVD, etc.). Si nul n’est dupe de l’aspect mercantile de ce genre de programme, il est plus ou moins implicite que les producteurs de l’émission n’ont pas d’intérêt direct dans cette opération commerciale, et que leurs motivations lorsqu’ils lancent une invitation sont avant tout éditoriales et journalistiques.

Dès lors, que penser lorsque la société qui produit quelques-uns de ces « talk-shows » est régulièrement mise à l’honneur dans ses propres émissions, à travers les invitations croisées des présentateurs et présentatrices de celles-ci ? Et qu’ajouter lorsque l’émission phare de ce système d’autopromotion est diffusée sur le service public à une heure de grande écoute ?

Créée en 2009 et diffusée sur France 5, l’émission « C à vous » est un talk-show des plus classiques : une présentatrice et son équipe de « chroniqueurs », reçoivent des invités venant faire la promotion de leur « produit culturel ». Depuis septembre 2014, l’équipe est principalement composée d’Anne-Sophie Lapix, Patrick Cohen, par ailleurs présentateur du « 7-9 » sur France Inter, Anne-Elisabeth Lemoine, par ailleurs présentatrice de « C l’hebdo », une déclinaison hebdomadaire sur le même principe que « C à vous », également sur France 5, et Pierre Lescure, par ailleurs président d’une société de production de cinéma, Annarose productions, membre des conseils d’administration de l’agence de presse CAPA (filiale de la société de production de programmes télévisés Newen), du groupe Le Monde, de Lagardère, de PrisaTv [2], de Kudelski [3] et de Mediawan, un fonds d’investissement spécialisé dans les médias [4], vice-président de Molotov, une plateforme de diffusion de télévision « à la demande », directeur du théâtre Marigny et président du festival de Cannes.

Les esprits chagrins pourraient penser que ces différentes activités à l’intersection du monde de la culture et de celui des médias sont difficilement compatibles avec un poste de chroniqueur culturel dans une émission de télévision (qui plus est sur le service public à une heure de grande écoute). Mais pour Pierre-Antoine Capton, le producteur de l’émission, les questions du conflit d’intérêt et de la connivence ne semblent pas se poser, au contraire, puisqu’il expliquait en mai 2015 [5] : « On a amené plus de crédibilité journalistique avec l’arrivée de Pierre Lescure […]. »


Un producteur sachant promouvoir

Il faut dire que le président de Troisième Œil, l’entreprise qui produit entre autres « C à vous » et « C l’hebdo » pour France 5, n’est pas vraiment obsédé par l’idée d’éviter tout soupçon de connivence. L’esprit critique n’est pas l’invité vedette de ces deux émissions, et les invités ont en commun d’être « formidables », « uniques », « courageux », « talentueux », « drôles », etc. Sous ce torrent de complaisance, les téléspectateurs retrouvent parfois, sans le savoir, les protégés du producteur de l’émission – tous aussi formidables que n’importe quel invité, évidemment.



En effet, en regardant la liste des invités conviés entre la reprise de l’émission en septembre dernier et la fin de l’année 2016 dans « C à vous » et « C l’hebdo », on remarque qu’un certain nombre d’entre eux venaient promouvoir des émissions produites par Pierre-Antoine Capton :

- Le 3 septembre dans « C l’hebdo », la présentatrice de l’émission Anne-Elisabeth Lemoine, également chroniqueuse dans « C à vous », accueille Alessandra Sublet, ancienne présentatrice de « C à vous ». Cette dernière vient y parler de son émission « Action ou vérité » diffusée sur TF1, et produite par CAPSUB. Cette société, basée dans les locaux de Troisième Œil, a pour présidente Alessandra Sublet et pour directeur général Pierre-Antoine Capton. Hasard ou coïncidence : Alessandra Sublet recevra Anne-Elisabeth Lemoine dans « Action ou vérité » le 9 septembre [6], et Anne-Elisabeth Lemoine recevra Guy Carlier le 24 septembre dans « C l’hebdo » pour évoquer ses talents de chroniqueurs dans... l’émission de radio d’Alessandra Sublet, « La cour des grands » (sur Europe 1).

- Le 6 septembre dans « C à vous », Éric Zemmour venait inciter à la haine ou à la violence [7], mais également vendre son recueil de chroniques pour RTL [8]. Éric Zemmour est également co-présentateur de l’émission « Zemmour et Naulleau » diffusée sur Paris Première, et produite par Troisième Œil.

- Le 7 septembre dans « C à vous », Daniel Auteuil et Isabelle Gélinas venaient faire la promotion d’une pièce de théâtre, L’envers du décor, écrite par Florian Zeller et produite par CZ, filiale de Troisième Œil dont Florian Zeller est le directeur général.

- Le 7 septembre encore, toujours dans « C à vous », Julie Andrieu vient expliquer le bonheur qu’elle a de présenter l’émission « Les carnets de Julie » sur France 3. Une émission produite par Troisième Œil.

- Le 8 octobre dans « C l’hebdo », Éric Naulleau vient défendre son choix de co-présenter l’émission « Zemmour et Naulleau » avec Éric Zemmour, face à une présentatrice et des chroniqueurs pointant le danger de la diffusion d’incitations à la haine ou à la violence. L’occasion pour Anne-Elisabeth Lemoine, qui, comme on l’a vu, avait reçu le même Éric Zemmour un mois plus tôt avec l’équipe de « C à vous », de déplorer, en toute sincérité « la grande hypocrisie de la télévision ». Dans la suite de l’émission, Eric Naulleau vantera l’autre émission qu’il présente sur Paris Première, « Ça balance à Paris », également produite par Troisième Œil.

- Le 26 octobre, le rédacteur en chef du Canard Enchaîné Éric Emptaz est invité pour les 100 ans de son journal. L’occasion pour l’équipe de l’émission de diffuser des extraits (en guise de bande-annonce ?) du documentaire « Face au pouvoir : les 100 ans du Canard Enchaîné », diffusé le soir même sur Paris Première et produit par Troisième Œil.

- Le 28 octobre, Florian Zeller, associé de Pierre-Antoine Capton dans la société CZ, filiale de Troisième Œil, vient faire la promotion de sa dernière pièce dans « C à vous ». Pierre Lescure commencera son interview en déclarant à son invité : « Florian, vous confirmez cette saison que vous êtes décidément LE auteur de théâtre français ».

- Le 29 novembre, l’actrice Marine Delterme est dans « C à vous » pour promouvoir un téléfilm qui a été abondamment annoncé sur la page Facebook de Troisième Œil . C’est normal, Le mec de la tombe d’à-côté est une production maison dont Florian Zeller, compagnon de la comédienne invitée ce soir-là, est le producteur délégué.

- Le 16 décembre dans « C à vous », Cécile de Ménibus vante l’émission « Les mystères » qu’elle présente sur C8, produite par Troisième Œil.

- Le 19 décembre, « C à vous » reçoit l’équipe de l’émission d’Europe 1 « La cour des grands », présentée par Alessandra Sublet. L’associée de Pierre-Antoine Capton connaît bien Anne-Sophie Lapix qui la reçoit ce jour-là : elle lui avait passé le relais en tant que présentatrice de « C à vous » en 2013, et l’avait également reçue sur Europe 1 dans « La cour des grands » le 25 août dernier pour parler de… « C à vous ». Alessandra Sublet est invitée ce soir-là avec Jérémie Michalak, ancien chroniqueur de « C à vous », et Jean-Louis Debré, présentateur sur Paris Première d’une émission produite par Troisième Œil, « Conseil d’indiscipline ».

- Le 26 décembre, Alex Vizorek est l’invité de « C à vous » avec Charline Vanhoenacker pour la promotion de leur émission de radio « Si tu écoutes j’annule tout » sur France Inter. Alex Vizorek est également chroniqueur dans deux émissions produites par Troisième Œil : « C l’hebdo » et « Ça balance à Paris ».

Ce système d’autopromotion en vase clos, dans lequel des présentateurs de Troisième Œil viennent vanter leur(s) émission(s) produite(s) par Troisième Œil dans d’autres émissions produites par Troisième Œil, et notamment dans celles diffusées sur le service public, s’élargit parfois (légèrement). On a par exemple pu voir Bertrand Chameroy invité dans « C l’hebdo » le 24 septembre pour promouvoir son émission « OFNI » diffusée par C8, qui n’est pas produite par Troisième Œil. On notera tout de même qu’Adèle Galloy, chroniqueuse dans cette émission, est une ancienne assistante de production de Troisième Œil, et surtout qu’« OFNI » saura renvoyer l’ascenseur en recevant Éric Naulleau le 4 octobre et Alessandra Sublet le 18 octobre.


Dans la petite famille des dirigeants du monde médiatique

Pierre-Antoine Capton n’est pas seulement le dirigeant de Troisième Œil, il est également l’un des principaux investisseurs, et le gestionnaire opérationnel, du fonds d’investissement Mediawan, créé spécifiquement pour des acquisitions de l’univers des médias (médias eux-mêmes, sociétés de production, etc.).

Les deux autres principaux investisseurs sont les milliardaires Matthieu Pigasse et Xavier Niel, co-propriétaires du groupe Le Monde (avec le milliardaire Pierre Bergé). Pour mémoire, Xavier Niel est également le PDG de l’entreprise de télécom Free [9], et Matthieu Pigasse est principalement banquier, mais également actionnaire majoritaire, à travers sa holding « Les nouvelles éditions indépendantes », de la station de radio Radio Nova, du magazine hebdomadaire Les Inrocks, et de la société Vice France créée conjointement avec le groupe américain Vice Media. Et comme nous l’avons vu, Pierre Lescure a également investi dans Mediawan.

« C à vous », l’émission phare de Pierre-Antoine Capton, celle qui sert la promotion de toutes les autres (et vice versa), se trouve donc au cœur d’un écheveau de relations et d’intérêts croisés couvrant tous les secteurs des médias et des télécoms. Une configuration quelque peu baroque qui, si ses principaux acteurs n’y prennent pas garde, pourrait ruiner le crédit journalistique de tout ou partie des produits culturels et médiatiques élaborés dans cette nébuleuse. Que penser, par exemple, de l’hypothétique article d’un journaliste de la rédaction des Inrocks qui, par goût personnel, bien sûr, se piquerait de curiosité pour l’émission « C à vous », et qui, en toute objectivité, évidemment, la jugerait d’une qualité exceptionnelle ?

Hypothétique ? Ou pas. Que penser, ainsi, du long article paru dans l’édition du 15 juin 2016, dont le titre (« Comment le diner cosy de France 5 a damé le pion au Grand Journal. Reportage dans les coulisses d’un vrai succès de télévision ») donne le ton ? Pour expliquer les bonnes audiences de « C à vous », le journaliste des Inrocks a quelques idées (« Un dispositif télévisuel original et peu envahissant », « les invités se sentent souvent plus à l’aise, le climat est plus propice à la confidence et à la rencontre »), mais laisse aussi la parole à l’équipe de l’émission, notamment à Anne-Elisabeth Lemoine (« Les téléspectateurs me disent souvent “on a envie d’être à table avec vous” », « on a pas de cache-misère, […] ça laisse moins de possibilités à la médiocrité »), et à Pierre-Antoine Capton, qui amorce ainsi la conclusion de l’article : « On ne pensait pas un jour […] devenir le talk-show de référence. Mais notre succès, on le mérite amplement ». En résumé : une belle promotion pour l’émission de l’associé de Matthieu Pigasse, dans le journal de Matthieu Pigasse.

Sous la plume du même journaliste, on retrouve sur le site des Inrocks un portait d’Anne-Elisabeth Lemoine, daté du 10 septembre 2016, tout aussi louangeur. Un extrait du chapô de l’article suffit à s’en faire une idée : « Portait d’une femme joyeuse, d’une journaliste sérieuse, d’une insatiable rieuse. »

Plus tôt dans l’année, les lecteurs du site lesinrocks.com avaient pu lire une brève relatant la mise en service de Molotov, la plate-forme de télévision à la demande de Pierre Lescure. Cette brève faisait état des « avantages mis en avant » et des tarifs pratiqués, un peu comme une brochure publicitaire – mais dans un langage peut-être plus sobre.


***


Dans l’univers ultra-concentré des médias français, il semble que l’on retombe toujours sur la même poignée d’acteurs qui se répartissent les rôles clés de propriétaires et dirigeants de médias et de sociétés de production, souvent associés entre eux. Cela laisse toute latitude, même aux imaginations les moins fertiles, pour envisager que les pratiques de promotions croisées telles que celles décrites ici, ne sont pas le fruit du hasard mais bien de connivences et de renvois d’ascenseur.

Des pratiques détestables en elles-mêmes, qui contribuent de surcroît à saper la crédibilité de tout le journalisme culturel. Et si elles sont très répandues [10], dans le cas présent le conflit d’intérêt est structurel et se déploie à une échelle industrielle. Certains des principaux organisateurs et bénéficiaires de ces montages économiques et financiers privés, comme Pierre-Antoine Capton ou Pierre Lescure, disposent de suffisamment de surface et de relais médiatiques pour organiser eux-mêmes la promotion de leurs propres émissions, spectacles ou titres de presse dans leurs autres émissions, spectacles ou titres de presse. Dans le cas de « C à vous » et « C l’hebdo », ces pratiques autopromotionnelles sont d’autant plus choquantes qu’elles ont lieu sur le service public : la publicité clandestine pour les émissions de l’entreprise privée Troisième Œil est donc subventionnée par l’argent de l’audiovisuel public. Comme dans le domaine de l’information générale et politique, la culture telle que la diffusent presse, télévision et radio souffre d’un entre-soi qui crée une atmosphère de plus en plus irrespirable.


Patrick Michel

 
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Notes

[1À propos de ce mélange des genres entre politique et divertissement, voir le compte-rendu et la vidéo du Jeudi d’Acrimed : « La politique, un divertissement médiatique comme un autre ? ».

[2Premier groupe de télévision payante en Espagne, également important en Amérique du Sud.

[3Multinationale spécialisée dans les dispositifs de télévision payante et les accès sécurisés (selon sa page Wikipédia).

[4Voir plus loin.

[5Dans l’émission « La Médiasphère », sur LCI.

[6Arrêt sur images signalait déjà ces invitations croisées dans cet article.

[7D’après la mise en garde du CSA qui suivra cette émission.

[8Sur la tournée promotionnelle accompagnant la sortie de ce livre, voir notre article « Zemmour Superstar ».

[9Pour plus de détails sur ce personnage, consulter les articles rassemblés dans notre dossier « Xavier Niel ».

[10Voir par exemple le cas emblématique de la productrice/animatrice Colette Fellous.

CQFD : « SOS d’un canin en détresse »

Un appel à soutien du mensuel de critique et d’expérimentation sociales.

Le gouvernement s’attaque à l’audiovisuel public – Le Parisien en redemande

Un projet en forme de réduction drastique du périmètre ainsi que des moyens financiers humains et techniques de France Télévisions et Radio France.