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Mai 68 - 10 millions de grévistes, un seul survivant : Daniel Cohn-Bendit ?
La commémoration du quarantième anniversaire de mai 68 est partout. Elle sature notamment un espace médiatique qu’envahissent les témoignages d’« anciens combattants ». En effet, pour évoquer une grève générale d’une ampleur exceptionnelle [1], parmi des millions d’étudiants, d’ouvriers, d’artisans ou d’artistes, qui a été sélectionné par les « grands » médias ? À qui ont-ils confié le soin d’analyser un mouvement que tous les commentateurs s’accordent à replacer dans un contexte de contestation mondiale ? À qui ont-ils confié le soin de tirer les enseignements de mai 68 ? À un petit groupe autoproclamé « experts es-68 », à des porte-parole rétrospectifs, dont nombre de radios, chaînes de télévision, quotidiens et magazines relaient les leçons : Glucksmann, Rotman, Hamon, July, Joffrin… Parmi eux, un nom émerge…sans contestation : celui de Daniel Cohn-Bendit. Cette réduction quasi unanime d’un mouvement de lutte collective à un nom, une figure, une photo, voire même un œil ou un sourire, est déjà en soi une réponse à la question qui est régulièrement posée : « Que reste-t-il de mai 68 ? ». Daniel Cohn-Bendit : la seule voix médiatique autorisée de Mai 68 ? Si, avec d’autres, Cohn-Bendit a donc été un porte-parole et même, incontestablement, un symbole, il doit, en revanche son statut d’icône médiatique… aux médias eux-mêmes. Depuis longtemps déjà, l’ensemble des grands médias l’a élevé au rang de “voix” de Mai 68 . Ainsi, en 1998, « Dany » avait déjà assuré la tournée promotionnelle de son spectacle sur mai 68 [3]. C’est sans doute pour conjurer le sort que Jean-Marcel Bouguereau, dans son éditorial de La République des Pyrénées (le 22 mars 2008), avertit : « On ne peut que redouter la momification et la starification de quelques uns. » Une mise en garde peu suivie d’effet au vu de la véritable surenchère à laquelle ses confrères se sont livrés. Anciennement connu sous le sobriquet de « Dany le Rouge », le Vert député européen est tour à tour présenté comme : br>
Nous en oublions sans aucun doute ! Les mots sont importants. Si tous n’ont pas le même sens, ils contribuent tous, par leur accumulation, à consacrer un personnage et un seul. Mais pour qui ? Et, surtout, grâce à qui ? À l’évidence, d’abord, pour et par les journalistes. Des journalistes qui s’accordent ce privilège papal de canoniser de simples mortels ! Nulle surprise alors quand certains parmi eux prêtent à « l’icône-Bendit » des pouvoirs absolument exceptionnels. D’abord, chose amusante, le don d’ubiquité ! Comme il l’explique lui-même sur France Info le 13 mars : « Paris-Match voulait faire une photo de famille devant la Sorbonne de tous ceux qui étaient de 68. Je vois pas pourquoi j’ai besoin de faire n’importe quelle bêtise pour assumer . » Paris-Match le fait pourtant réapparaître sous les traits du fils de Patrick Rotman qui a le « look Cohn-Bendit. » comme l’explique la légende ! Plus sérieusement, le déclenchement des événements lui est personnellement attribué par Marie Drucker, le 23 janvier, dans l’émission « Droit d’Inventaire » sur France 3 : « Il y a 40 ans, donc, vous lanciez cette révolte étudiante. ». Plus fort encore : dans le reportage « Etudiants, ouvriers : le rendez-vous raté » diffusé dans la même émission, le journaliste explique, toujours au sujet de Cohn-Bendit : « Il passe alors au deuxième acte : entraîner la classe ouvrière dans la lutte[...] L’appel de Dany le Rouge est entendu[...]. Ce 13 mai, ils sont 250 000 à défiler ensemble. » La célébration médiatique qui lui accorde tant sinon tout achève de se caricaturer dans la question que lui pose le quotidien 20 minutes le 22 mars : « Ces foules qui buvaient vos paroles, le pouvoir ébranlé…Aviez-vous un sentiment de puissance ? » Au final, par-delà les outrances, lorsque Laurent Joffrin décrète dans son éditorial de Libération le 1er février, « le vrai leader de 68, le seul en vérité, fut Daniel Cohn-Bendit » et que Télérama, le 19 mars, renchérit : « mai 68 c’est lui », les visages et la parole des millions d’autres, étudiants ou ouvriers, rentrent dans l’ombre et l’anonymat. De l’icône au très réel porte-parole du consensus Dans le reportage diffusé dans l’émission « Empreintes » sur France 5 [4], Daniel Cohn-Bendit explique lui-même, non sans une certaine lucidité, le rôle des médias dans la construction, dès 1968, de son rôle de porte-parole médiatique : « Je mettais en forme ce que beaucoup ressentaient[...]Pour les médias, c’est beaucoup plus intéressant [que « la langue de bois » des syndicats habituels] d’avoir en face quelqu’un qui leur permet de faire quelque chose d’autre[nouveauté] et donc, ce sont eux qui me font. » Un bon client c’est d’abord une « bonne bouille ». Laurent Joffrin flagorne ainsi une sorte de « Till l’espiègle (…)qui a le regard bleu, le verbe ironique et une tchatche pas possible. » [6]. Télérama s’émerveille de « son sourire ravageur et de sa tignasse rousse. » comme de « sa faconde, son ironie, sa joie surtout. ». C’est un « rigolard » pour la journaliste de France 5 qui introduit ainsi son « portrait » diffusé par la chaîne le 26 mars. Ses coups de gueule (bien-pensants même quand le ton est insolent) sont appréciés : « Daniel Cohn-Bendit n’a pu s’empêcher de jouer l’impertinent. » s’amuse Le Parisien (le 17 avril) au sujet de sa rencontre avec Sarkozy à l’Elysée. Une espièglerie qui peut, de surcroît, se révéler utile et servir à détendre l’atmosphère lorsque les débats risquent par trop de s’enflammer, c’est-à-dire d’aborder les sujets sérieux, ce que les journalistes, gardiens du consensus, apprécient tout particulièrement [7]. Bref, un « bon client » , disponible depuis des années pour le plus grand bonheur des journalistes [8] Sur le plateau de « Ripostes » le 2 mars, il confirme ironiquement : « Dès qu’il y a trois étudiants dans la rue, trente six journalistes accourent pour me demander si c’est un nouveau 68. ». À ces journalistes, Cohn-Bendit offre clé en main, de manière ludique et décontractée, quelques épisodes de « son » feuilleton. Il satisfait ainsi l’inclination médiatique à privilégier les « personnages » et les « histoires singulières » à l’histoire et aux mobilisations collectives [9] Au service d’une approche consensuelle… Lorsque Télérama lui pose la question : « Vous voyez 68 comme une révolte existentielle, en somme ! », Cohn-Bendit acquiesce : « Exactement ! La majorité des manifestants voulaient prendre le pouvoir sur leur vie . » Une formule qu’il avait déjà utilisée chez Marie Drucker : « Beaucoup de gens, des jeunes et visiblement des ouvriers, se sentaient dépossédés de leur vie et ils sont partis à la conquête de leur vie, c’est ça Mai 68. ». Ainsi, Cohn-Bendit est apprécié autant pour ses qualités d’invité que pour sa contribution à l’élaboration d’une version consensuelle de mai 68 qui s’impose dans les médias : une présentation qui met en avant la révolte culturelle, générationnelle et estudiantine mais laisse à l’arrière plan la mobilisation ouvrière et la grève générale. Se construit ainsi l’histoire d’un mouvement moins conflictuel et dont la finalité aurait été, somme toute, de préparer la société française l’entrée dans « la modernité » [10]. « […]Vous êtes irrécupérable . » Le 16 avril, sur le plateau du « Grand Journal » de Canal +, Michel Denisot chapitre « Dany » pour mieux le flatter. Sans doute aussi pour le remercier de ses contributions au grand cirque de la commémoration de 68 ; un barnum qui a su récupérer le symbole pour le convertir en icône médiatique. Nadine Floury, Denis Pérais br>
************** Annexes : Quelques prestations médiatiques de Daniel Cohn-Bendit (série en cours)
_________________________________________________ [1] Il est évidemment difficile de chiffrer précisément le nombre de grévistes : 6 à 7 millions pour certains, plus de 11 pour d’autres. Ce qui est incontestable, cependant, et ce que personne ne conteste, c’est que mai 68 a été la plus grande grève générale que la France et l’Europe aient connue. [2] Rencontre avec les étudiants sur France Info, émission du 13 mars 2008 [3] Lire « Daniel Cohn-Bendit - United colors of Dany le...choisissez la couleur. » (Chronique), de Serge Halimi, Les Inrockuptibles, n° 201 du 16 décembre 1998 [4] Et réalisé par son « ami » Serge July comme le signale la journaliste dans la présentation de cette hagiographie. [6] le 21 mars sur France inter [7] Lire à ce sujet, ici même : Mai 68, journalisme d’entente cordiale sur RTL. [8] Un bon client… en tournée promotionnelle pour son nouveau livre opportunément paru cette année de commémoration. [9] Lire à ce sujet, sur le site du Monde Diplomatique, « Mai 68, la mémoire et l’oubli » dans lequel Kristin Ross écrit : « réduire un mouvement de masse aux itinéraires de quelques uns de ses soi-disant leaders, porte-parole ou représentants (plus particulièrement ceux qui ont désavoué “ leurs erreurs du passé ”), constitue une vieille tactique de confiscation, aussi efficace qu’éprouvée. Ainsi circonscrite, toute révolte collective est désamorcée, et donc réduite à l’angoisse existentielle de destinées individuelles. Elle se trouve ainsi confinée à un petit nombre de “ personnalités ” auxquelles les médias offrent d’innombrables occasions de réviser ou de réinventer leurs motivations d’origine. » [10] Sur ce travail médiatique d’imposition, lire ici même : « Mai 68 - Une tranche de “ commémoration ” sur France Inter » |
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