Faire l’opinion ?
« Sondage - Royal Ă©lue Ă gauche ». Le 22 mai 2007, LibĂ©ration fait sa « une » sur une enquĂȘte de l’institut LH2 selon laquelle « les sympathisants de gauche ne tiennent pas rigueur de sa dĂ©faite Ă la candidate PS qui reste la personnalitĂ© qui incarne le mieux leurs ââ valeurs ’’. » Ainsi, malgrĂ© la victoire de la droite le 6 mai 2007 et un rĂ©sultat historiquement bas pour la candidate socialiste (dans une telle configuration), les mĂ©dias dominants n’en dĂ©mordent pas. A la veille d’un dĂ©bat et d’une confrontation interne au Parti socialiste, notamment au sujet de la succession de François Hollande, la rĂ©duction de l’opinion Ă ce que les sondages enregistrent et aux commentaires des Ă©ditorialistes continue. Acteurs du champ politique aprĂšs l’Ă©lection comme pendant la campagne, les mĂ©dias dominants et les instituts de sondage continuent d’imposer (ou tentent...), notamment aux partis, le « politiquement pensable » et ceux ou celles qui peuvent et doivent l’incarner [1]. Quand bien mĂȘme ces exigences auraient Ă©tĂ© dommageables... Rappelons en effet que le 18 novembre 2006, au lendemain du scrutin d’investiture, l’Ă©ditorial du Monde attribuait la victoire de SĂ©golĂšne Royal Ă « sa libertĂ© de ton comme de style Ă l’Ă©gard de son parti, de ses dogmes et de ses caciques, enfin l’utilitĂ©, aux yeux des adhĂ©rents du PS, d’une personnalitĂ© capable de battre la droite en mai 2007 [2] » et que, le mĂȘme jour, l’Ă©ditorial de LibĂ©ration dĂ©fendait Ă©galement la thĂšse de l’utilitĂ© de la candidate pour « battre la droite » : « Avec les primaires de son parti, Royal a gagnĂ© la premiĂšre manche du "vote utile". » De l’utilitĂ© de se fier aux « Ă©lĂ©phants » mĂ©diatiques ?
Faire son autocritique ?
Une autocritique ? On la demande aux journalistes amĂ©ricains ; on n’en demande pas tant Ă leurs homologues français... « Les mĂ©dias amĂ©ricains peinent Ă faire leur autocritique ». Sous ce titre on peut lire un article instructif de Thomas DĂ©vry, paru dans LibĂ©ration le 29 mai 2007 : « Quatre ans aprĂšs l’invasion de l’Irak et le petit dĂ©filĂ© personnel du 1er Mai de George W. Bush devant la banniĂšre ââ Mission accomplie ’’, la presse amĂ©ricaine semble toujours rĂ©ticente Ă admettre son rĂŽle de ââ facilitateur ’’ dans la catastrophe irakienne. Depuis maintenant deux ans, Ă intervalles rĂ©guliers, des articles signĂ©s par quelques plumes de gauche et des prurits vengeurs circulant sur Internet s’en prennent aux mĂ©dias de grande audience, dĂ©sormais regroupĂ©s pour faire une meilleure cible sous le label unique MSM (Mainstream Media). DĂ©but mai, les hostilitĂ©s ont repris avec la diffusion sur la tĂ©lĂ©vision publique (peu regardĂ©e) du documentaire du vĂ©tĂ©ran Bill Moyers, Buying the War (ââ Accepter la guerre ’’). En recensant les principales charges (absence de questionnements des motifs de la Maison Blanche, crĂ©dulitĂ© des reporters, relĂ©gation des articles sceptiques en fin de journal...), ce journaliste respectĂ© a recueilli les confidences penaudes d’un certain nombre d’acteurs de l’Ă©poque. »
Certaines d’entre elles sont intĂ©ressantes quand mĂȘme comme celle-ci que mentionne ainsi l’article de LibĂ©ration : « L’ex-PDG de CNN, Walter Isaacson, pour expliquer le bilan mĂ©diocre de la chaĂźne qu’il dirigeait, lĂąche : ââ Il y avait une police du patriotisme dans la foulĂ©e du 11 septembre, et quand nous montrions des images de victimes civiles par exemple, nous recevions des coups de tĂ©lĂ©phone des annonceurs et du gouvernement qui nous taxaient d’antiamĂ©ricanisme... ’’ »
Les mĂ©dias amĂ©ricains n’en ont pourtant pas semblĂ© tirer les leçons, ainsi que le rapporte l’article : « le grand hebdomadaire Time, par exemple, a rĂ©cemment fermĂ© plusieurs bureaux Ă l’Ă©tranger et licenciĂ© des dizaines de reporters, mais n’a pas hĂ©sitĂ© Ă recruter comme chroniqueurs grassement payĂ©s Peter Beinart et les nĂ©oconservateurs Bill Kristol et Charles Krauthammer, qui ont eu tout faux sur l’Irak. Le magazine iconoclaste Radar s’est amusĂ© Ă dresser un ââ avant/aprĂšs ’’ des Ă©ditorialistes qui ont tartinĂ© sur la guerre. Il en rĂ©sulte que la quasi-totalitĂ© de ceux qui avaient pris parti pour l’invasion a Ă©tĂ© promue (et est riche), alors que ceux qui avaient dĂ©crit avec prescience le dĂ©sastre sont restĂ©s Ă leur place dans des petits journaux (et demeurent pauvres). »
Pour mĂ©moire, en France, Alexandre Adler assĂ©nait sur France Culture au lendemain de l’intervention militaire amĂ©ricaine en Irak (le 21 juillet 2003) : « Il est plus raisonnable de penser que ces armes biologiques et chimiques ont existĂ©. (...) Saddam Hussein (...) a prĂ©fĂ©rĂ© les enterrer profondĂ©ment (...) ou en dĂ©truire un grand nombre (...), ce qui Ă©videmment ridiculiserait AmĂ©ricains et Anglais. » Par ailleurs, il affirmait un an plus tard (dans Le Figaro, le 6 septembre 2004) que : « Bush n’a pas menti (...) il croyait sincĂšrement Ă la prĂ©sence effective d’armes de destruction massive en Irak [3] ». Ă ce jour, Alexandre Adler est toujours chroniqueur sur France Culture et au Figaro.
Faire le ménage chez soi ?
CBS est un « MSM ». Noam Chomsky la prend en exemple pour illustrer sa rĂ©action au non-renouvellement de la concession de la chaĂźne RCTV au Venezuela (lu sur le site non officiel de LĂ -bas si j’y suis) : « Je n’ai rien Ă©crit Ă ce sujet. Le plus simple pour rĂ©pondre est d’imaginer une autre situation. Imaginons qu’un coup d’Ă©tat militaire renverse le gouvernement des Etats-Unis, dissolve le CongrĂšs et la Cour suprĂȘme ainsi que toutes les institutions dĂ©mocratiques du pays. Imaginons que ce coup d’Etat ait reçu le soutien de CBS. Imaginons encore que le gouvernement Ă©lu ait Ă©tĂ© ramenĂ© au pouvoir Ă travers une mobilisation populaire. Qu’arriverait-il aux propriĂ©taires et directeurs de CBS ? Il y a de grandes chances qu’ils se retrouvent face Ă un peloton d’exĂ©cution sans jugement. Ce serait comprĂ©hensible, mais je m’y opposerais. Imaginons que la concession que leur accorde le gouvernement ne soit pas renouvelĂ©e. Je serais fort surpris par la clĂ©mence d’une telle rĂ©action, mais je m’y opposerais de la mĂȘme façon. »
Une prise de position dĂ©calĂ©e et audacieuse mais Ă contre-courant du « dĂ©ferlement d’informations unilatĂ©rales et tendancieuses, biaisĂ©es et lacunaires au service d’une condamnation sans appel » que nous Ă©voquions ici.
Faire rébellion ?
Le 1er juin, dans LibĂ©ration encore, la chronique de Daniel Schneidermann s’intitule « Et si on avait enterrĂ© trop tĂŽt les journalistes ? » Au sujet des tensions intervenues rĂ©cemment au sein du groupe LagardĂšre et au Monde [4], Schneidermann s’interroge : « Ces signes Ă©pars de rĂ©bellion des rĂ©dactions, que rapproche l’actualitĂ©, marquent-ils un rĂ©veil ? Dans le cas du Monde comme dans celui de LagardĂšre, l’inquiĂ©tude Ă©conomique a Ă©tĂ© dĂ©terminante. LagardĂšre prĂ©voit une centaine de suppressions d’emplois dans ses mĂ©dias. Colombani, au Monde, a accumulĂ© plus de 140 millions de pertes en six ans, ce qui laisse entrevoir le mĂȘme horizon. La coĂŻncidence avec la prĂ©sidentielle, et les craintes de mainmise sarkozyenne sur l’information, n’est peut-ĂȘtre... qu’une coĂŻncidence. Mais tout de mĂȘme. On a peut-ĂȘtre enterrĂ© trop tĂŽt les journalistes. » Qui est ce « on » ? En vrac, pour le chroniqueur : les patrons des mĂ©dias, les lecteurs, le pouvoir politique et les « nouveaux ââ mĂ©dias citoyens ’’ d’Internet ».
Lors de la campagne, ce thĂšme de la « fin du journalisme » Ă©tait surtout apparu comme une prĂ©occupation... de journalistes [5]. Reste que le « dĂ©crochage » dĂ©jĂ observĂ© en fĂ©vrier 2007 par Pierre Rimbert dans Le Monde diplomatique [6] « entre les rĂ©dactions et les dirigeants d’entreprise Ă mesure que ces derniers parachĂšvent la normalisation commerciale de l’information » comme le « regain de conflictualitĂ© » qui en rĂ©sulte sont des rĂ©alitĂ©s. Reste aussi que Daniel Schneidermann a, pour sa part, approuvĂ©, au moins tacitement, le plan de sauvetage de LibĂ©ration conçu par Laurent Joffrin et Edouard de Rothschild. Un plan qui prĂ©voit environ quatre-vingts nouvelles suppressions d’emploi et dans lequel les personnels ont notamment renoncĂ© Ă leur droit de veto sur les dĂ©cisions stratĂ©giques de leur entreprise... En l’espĂšce, le chroniqueur a semblĂ© plutĂŽt du cĂŽtĂ© du manche que des « signes Ă©pars de rĂ©bellion ».
Faire simple ?
Dans Challenges, le 1er juin, Rik de Nolf, patron de Roularta, propriĂ©taire belge du groupe L’Express-L’Expansion, a lui, au moins, le mĂ©rite de la cohĂ©rence et de la franchise. A la question « Faut-il supprimer le droit de veto des journalistes sur leur patron ? », il rĂ©pond : « Ce droit de veto n’existe pas en Belgique. Il n’existe, Ă dire vrai, mĂȘme pas de charte rĂ©dactionnelle prĂ©cise sur les droits des dirigeants et des journalistes. Cela ne nous empĂȘche pas d’appliquer scrupuleusement le grand principe de l’indĂ©pendance journalistique. Chacun a son rĂŽle : le rĂ©dacteur en chef doit ĂȘtre responsable en toute libertĂ© du contenu du journal. Mais la gestion d’une entreprise, c’est un domaine spĂ©cifique. Or un journal est le fruit d’un travail collectif, oĂč interfĂšrent une rĂ©daction, mais aussi des Ă©quipes de marketing, de ventes ou de publicitĂ©. Il n’y a pas beaucoup de sens Ă ce que le souci d’indĂ©pendance des journalistes interfĂšre lĂ -dessus. Pour autant, les responsables des rĂ©dactions doivent avoir leur mot Ă dire au sein des Ă©quipes de direction de l’entreprise. »
Des propos brutaux mais cohérents. La distinction entre logiques éditoriale et actionnariale qui sous-tend le discours des patrons de presse français (Claude Perdriel, Laurent Joffrin ou Jean-Marie Colombani) est en effet une fiction [7] ... A tout le moins, tant que les entreprises de presse resteront des entreprises comme les autres [8].
Faire son indépendant ?
Ce temps risque de durer longtemps. Et la remise en cause de l’ordre mĂ©diatique ne semble pas ĂȘtre Ă l’ordre du jour. Dans Le Figaro du 11 mai, Michel Boyon, PrĂ©sident du Conseil supĂ©rieur de l’audiovisuel explique ainsi : « Le CSA dispose de deux atouts. Le premier est son indĂ©pendance, qui est incontestable. Les membres du CSA sont des personnalitĂ©s Ă©minentes, ayant des expĂ©riences et des sensibilitĂ©s diffĂ©rentes. Le second est la collĂ©gialitĂ© des dĂ©cisions. Elle oblige chacun Ă avoir une attitude neutre et impartiale. » Une indĂ©pendance « incontestable » ? Quand tous les membres de l’institution ont Ă©tĂ© nommĂ©s par le PrĂ©sident de la RĂ©publique (UMP), celui de l’AssemblĂ©e nationale (UMP) et celui du SĂ©nat (UMP) ? Quand son PrĂ©sident (Boyon) a Ă©tĂ© le directeur de cabinet du Premier ministre Raffarin (UMP) ?
La dĂ©pendance n’est pas nĂ©cessairement subordination Ă des instructions venues d’en haut [9]. Elle peut, plus simplement, rĂ©sider dans l’ajustement aux attentes du pouvoir UMP et du capital qui possĂšde les grands mĂ©dias audiovisuels. Ainsi quand Michel Boyon s’assigne comme objectif d’accompagner le dĂ©veloppement de « grands groupes audiovisuels privĂ©s capables d’affronter la concurrence internationale », sa prĂ©occupation fait Ă©cho Ă celle de Nicolas Sarkozy et Ă celle de ses amis oligarques : plus de concentrations financiarisĂ©es pour un secteur soi-disant sous financĂ©. Et peu importe les consĂ©quences pour le pluralisme que le CSA est supposĂ© dĂ©fendre [10].
Le trĂšs indĂ©pendant Michel Boyon a, par ailleurs, rĂ©cemment recrutĂ© comme collaborateurs « le jeune Jean Spiri, 25 ans, qui officiait jusqu’Ă peu comme conseiller du Ministre de la santĂ© Xavier Bertrand puis de son successeur Philippe Bas » et comme directrice de la communication du CSA « FrĂ©dĂ©rique Bayre, 39 ans, l’ex-conseillĂšre presse de Chirac ». (D’aprĂšs Le Canard enchaĂźnĂ© du 30 mai 2007).
Faire comme chez soi ?
MĂ©lange des genres toujours : Ă quoi vont servir les journalistes recrutĂ©s par l’ElysĂ©e (Georges-Marc Benamou de Nice-Matin, Catherine PĂ©gard du Point) ou Matignon (Myriam LĂ©vy du Figaro) comme conseillers ? Un dĂ©but de rĂ©ponse dans Le Canard enchaĂźnĂ© du 30 mai 2007 : « Le 20 mai, deux jours aprĂšs sa nomination comme conseillĂšre du Premier ministre, Myriam LĂ©vy a donnĂ© un petit coup de fil Ă EspĂ©randieu [directeur du Journal du dimanche] pour se plaindre du peu de place consacrĂ©e Ă Fillon dans le dernier numĂ©ro de l’hebdo. » Info Ă vĂ©rifier peut-ĂȘtre. On peut nĂ©anmoins s’amuser en compagnie du facĂ©tieux volatile quand celui-ci suggĂšre Ă Arnaud LagardĂšre, propriĂ©taire du JDD (qui serait intervenu « pour interdire la parution d’un article qui rĂ©vĂ©lait qui CĂ©cilia Sarkozy n’avait pas votĂ© au second tour de la prĂ©sidentielle ») de « nommer directement Myriam LĂ©vy Ă la rĂ©daction en chef du JDD. Ăa gagnerait du temps. »
Faire son intéressant désintéressé ?
Toujours dans Le Canard enchaĂźnĂ© du 30 mai 2007, cette brĂšve : « Coucou le voilĂ ! Le 7 juin prochain, France 5 diffusera le documentaire ââ Une maison Ă Tanger ’’ qui retrace la palpitante rĂ©habilitation du palace marocain de Bernard-Henri LĂ©vy et Arielle Dombasle par l’architecte AndrĂ©e Putman. Pour mĂ©moire, France 5 avait achetĂ© ce docu trĂšs service public en 2004 la boĂźte de prod’ Les films du lendemain, dĂ©tenue en partie par un certain BHL. Et ce pour la modique somme de 150 000 euros, soit deux fois le prix moyen d’un documentaire. La lutte pour le droit au logement n’a pas de prix. » Pour mĂ©moire aussi, lire ici mĂȘme, sur cette « incongruitĂ© », le communiquĂ© de la CGT de France TĂ©lĂ©vision, intitulĂ© « BHL et Cie : « "Comptes" de fĂ©es » Ă France 5 », datĂ© du 29 octobre 2004.
Daniel Psenny, dans Le Monde datĂ© du 7 juin 2007 - sous le titre « Quand AndrĂ©e Putman rĂ©nove la villa d’Arielle Dombasle et BHL » s’Ă©tonne : « Le seul problĂšme est qu’Ă aucun moment il n’est signalĂ© dans le film que ce travail est effectuĂ© pour le compte du couple LĂ©vy-Dombasle. » Et prĂ©cise : « Avant mĂȘme son tournage, le projet de documentaire avait dĂ©clenchĂ© une vive polĂ©mique entre plusieurs documentaristes et France 5, coproductrice du film avec les Films du lendemain, la sociĂ©tĂ© de production appartenant Ă Bernard-Henri LĂ©vy. Certains producteurs avaient dĂ©noncĂ© ce contrat qui prĂ©voyait un budget de 400 000 euros avec une participation de France 5 Ă hauteur de 150 000 euros. Un plan de financement "Ă©tonnant" pour les producteurs qui se disaient "offusquĂ©s" de ce "traitement de faveur" par France 5 qui, habituellement, applique un tarif moyen de 70 000 euros pour ce genre de documentaire. Certains soupçonnaient mĂȘme le couple LĂ©vy-Dombasle de faire financer la rĂ©novation de leur maison par le service public. Pour mettre fin Ă cette polĂ©mique, la sociĂ©tĂ© de M. LĂ©vy avait alors dĂ©cidĂ© d’assurer seule le financement des 250 000 euros restants. » Rideau ?