Observatoire des media

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Sarkozy, conseiller en recrutement d’Elkabbach : de quoi enflammer les rédactions ?

par Henri Maler, Ricar,

Pour Elkabbach, il serait « normal de consulter les politiques » pour « justement recruter des journalistes pas trop près du pouvoir » ! C’est ce que rapporte Le Canard Enchaîné dans son édition du mercredi 22 février 2006. Le propos serait amusant, s’il n’était le signe d’un mal plus profond.


Bref retour sur les faits

Le patron d’Europe 1 (groupe Lagardère) Jean-Pierre Elkabbach [1] a consulté Nicolas Sarkozy pour l’aider à recruter le journaliste politique en charge de l’UMP, en remplacement de Caroline Roux (sur le départ pour Canal +).

Cette affaire « qui ne pèse pas lourd » comme l’a dit Elkabbach au Canard Enchaîné a débuté il y a une dizaine de jours. Dans l’avion qui l’emmène à Chamonix, le ministre de l’Intérieur et président de l’UMP a été interrogé par un journaliste sur les rumeurs qui circulaient dans la rédaction d’Europe 1. « Pas gêné le moins du monde », raconte Le Canard, le ministre répond : « Bien sûr. Et c’est normal. (...) J’ai été ministre de la Communication. Je suis ça de près, ça fait partie du travail politique. (...) Si vous saviez. Il n’y a pas qu’Elkabbach qui fait cela...  » [2].

Malaise au sein de la rédaction d’Europe 1... Résultat : Elkabbach doit s’expliquer auprès des journalistes de cette station, ce qu’il fait le jeudi 16 février au cours de la conférence de rédaction. Reconnaissant les faits, il ajoute ensuite qu’il serait « normal de consulter les politiques  » pour « justement recruter des journalistes pas trop près du pouvoir ».

Contacté par Le Canard, le président d’Europe 1 détaille sa méthode : « Quand je recrute, je tends l’oreille, j’écoute (...) J’examine les CV, j’en parle avec l’état-major de la rédaction. (...) J’en parle aussi avec des responsables de presse, des associations, des syndicats et des responsables politiques de toutes tendances ».

Nous voilà donc rassurés ! A quoi bon tout ceci ? La réponse ne se fait pas attendre : « C’est la démarche classique de tout chef d’entreprise pour choisir les meilleurs, les plus libres et les plus indépendants ». Effectivement, vu sous cet angle, c’est implacable...

Et Elkabbach de poursuivre : « J’ai dit à Nicolas Sarkozy : "Est-ce que tu connais, dans la nouvelle génération qui émerge, qui sont les meilleurs ?" Il m’a donné deux ou trois noms qui étaient déjà dans ma liste... » Il avait donc bien sélectionné les « meilleurs » !
Pourtant, coup de théâtre : à notre grande surprise, il prévient : « D’ailleurs, ces noms-là, ils ne seront pas retenus ». Et d’enfoncer le clou : « Je ne vais quand même pas demander à Sarko qui il se choisit, ce serait aberrant ! » C’est certain ! Il aurait même pu ajouter : « et contraire à la plus élémentaire déontologie journalistique ! » A ce stade, nous sommes sonnés, KO devant ce chef-d’œuvre de rhétorique...

Le Quotidien Permanent du Nouvel Obs a repris l’article publié par Le Canard et rédigé un article - « Quand Elkabbach consulte Sarkozy » presque incisif, avant de reproduire le communiqué interne de la Société des Rédacteurs d’Europe 1.

Mais comment ont réagi d’autres médias ?

Pudeurs élégantes de la presse écrite

L’Agence France Presse d’ordinaire plus prolixe, voire complaisante, quand Sarkozy est en cause consacre à cette information une dépêche (« Sarkozy consulté sur le remplacement d’une journaliste d’Europe 1 ») d’une exceptionnelle sobriété le mercredi 22 février à 13 H 27 .

Libération.fr, le 22 février, publie un bref article d’Annick Peigne-Giuly - « Quand Sarkozy conseille Elkabbach pour le choix d’un journaliste » (lien périmé), repris et développé le lendemain dans le quotidien sous un titre plus acide : « [Nicolas Sarkozy, conseiller en recrutement pour Europe 1)-http://www.liberation.fr/medias/010139914-nicolas-sarkozy-conseiller-en-recrutement-pour-europe-1] » [3]. On peut lire dans cette version, rédigée du point de vue de la Société des rédacteurs d’Europe1, cette remarque judicieuse : « Le recrutement d’un journaliste politique d’une grande station nationale, à quelques mois d’une campagne présidentielle, n’est pourtant pas une affaire anodine, d’autant qu’Arnaud Lagardère, propriétaire de la radio, est un proche de Sarkozy. » C’est le moins qu’on puisse dire...

Et pourtant, Le Monde daté du 24 février, dans un article signé D.P (Daniel Psenny ?) [4], propose une version aseptisée des étranges méthodes de recrutement du directeur d’Europe 1 que le titre - « M. Elkabbach mis en difficulté par la rédaction d’Europe 1 » - s’abstient de mettre en cause, en proposant un « angle » qui décentre l’information. « Non seulement D.P., en guise de critique, se borne à noter que « ces propos, rapportés au sein de la rédaction d’Europe 1, ont créé un malaise », mais il laisse le dernier mot à Jean-Pierre Elkabbach. « Malaise » au Monde ?

« Si vous saviez. Il n’y a pas qu’Elkabbach qui fait cela... », aurait déclaré Nicolas Sarkozy. Libération et Le Monde omettent de mentionner ce propos, même au conditionnel. Pourquoi ?

Quant au Figaro, sauf omission de notre part, il n’a reçu, sur le sujet, aucune information digne d’intérêt. L’Humanité non plus.

La presse écrite, nous dit-on, permet de mettre les faits en perspective. Peut-être aurait elle pu alors rappeler quelques éléments de la biographie d’Elkabbach et la position actuelle de ce double PDG (Europe1 et Public Sénat), grand commis du groupe Lagardère et ami d’Arnaud, lui-même ami de Sarkozy. Nous proposons ci-dessous, en annexe, une version résumée du CV de notre prévenant recruteur de journalistes.

La presse écrite, nous dit-on aussi fait bénéficier ses lecteurs d’une profondeur explicative que l’on ne retrouve pas dans les autres médias. Curieusement, en dépit de l’aveu de Nicolas Sarkozy - « Si vous saviez. Il n’y a pas qu’Elkabbach qui fait cela... » - la presse ne nous a pas encore fait bénéficier de l’enquête étendue que méritent les rapports de connivences entre tenanciers des médias et responsables politiques. Mais surtout, nous avons cherché en vain dans les productions passées et présentes des dignitaires du journalisme des explications qui dépassent l’évocation de collusions individuelles ou accidentelles. Il paraît que les seules dont on dispose seraient terriblement simplistes, marxistes ou bourdieusiennes et qu’il vaudrait mieux s’en passer pour s’absorber exclusivement dans la contemplation du journalisme idéal et le décompte des brebis fautives.

Ce que la presse écrite ne peut faire, comment espérer que les radios le feront ?

Silence informé sur France Inter

Moment solennel du 7/9 de France Inter : la revue de presse. Pourtant rien ne filtre dans celle du mercredi 22 février présentée par Fabrice Drouelle à 8h30. Certes, il est question de Sarkozy quand est cité un article du Figaro où Nicolas Sarkozy évoque son « projet contre l’échec scolaire ». Un enchaînement tout trouvé ? Non.

Soudain, petite lueur d’espoir, lorsque le journaliste prononce cette phrase : « Quant au Canard Enchaîné, autant vous dire qu’il n’a pas laissé passer l’occasion de nous faire rire ». Eh oui, ça y est, c’est sûr, il va nous faire rire avec cette affaire Elkabbach - Sarkozy... Mais Fabrice Drouelle a trouvé un autre motif de rigolade : la mention « certifié vacciné contre la grippe aviaire » adoptée par Le Canard. Et de commenter : «  Ben oui, quand on s’appelle le Canard, on hérite d’une certaine attitude dès lors que l’on parle de la grippe aviaire... » Patatras ! Pourtant, pour tout lecteur du Canard, il était impossible de rater l’article consacré au consulté et au consultant.

En revanche, au cours de cette même revue de presse, Fabrice Drouelle nous aura parlé de sujets aussi importants que de la « Fête des hommes » célébrée en Russie. Extrait : « Vladimir Poutine a décrété deux jours fériés pour fêter la masculinité déclinante. Demain, en effet, c’est la fête des hommes, nous explique Libération. Des hommes qui ont bien besoin qu’on redore leur blason, tant ils passent toujours les Russes, pour des ivrognes, affalés devant la télé, prêts à sauter sur toutes les femmes qui se présentent... » C’est ce que l’on appelle la hiérarchie de l’information... En 7 min 28 s, on ne peut pas traiter tous les sujets importants du jour...

Brouhaha indigné sur RTL

L’affaire a été assez longuement évoquée (pendant 9 minutes) le mercredi 22 février dans l’émission « On refait le monde » animée (du lundi au vendredi de 19 H 15 à 20 H) par Pascale Clark. Résumé des échanges (dont on trouvera une transcription plus étendue en fin d’article)

- Clara Dupont-Monod (« Editrice libre chez Denoël ») n’est pas étonnée, mais est navrée. Au point de constater : « « L’indépendance des médias c’est quelque chose de très aléatoire... ». On goutera le choix de l’adjectif...
- Joseph Macé-Scaron (directeur-adjoint de la rédaction à Marianne) soutient que les temps changent puisqu’à l’époque de Robert Hersant, aucune consultation de ce genre n’aurait pu avoir lieu, mais que « dans l’immense majorité des médias, tous les grands patrons choisissent qui va les suivre dans les secteurs économiques  ».

De l’indépendance politique présumée du Figaro sous Robert Hersant, à la dépendance de toute la presse à l’égard du patronat ? Joseph Macé-Scaron semble avoir oublié ce que Robert Hersant expliquait déjà en 1984 : « Certains mènent le bon combat à la tête de partis politiques, moi à la direction d’importants moyens d’information [5]. » Comme il semble avoir oublié que le groupe de presse d’Hersant devint une force politique grâce aux liens l’unissant à d’anciens ministres et plusieurs parlementaires. Comme il a semble avoir oublié que le même Robert Hersant, qui se faisait volontiers le champion de la liberté de la presse, savait faire les présentations entre l’équipe du Figaro et la droite : « Mes journalistes, expliquait-il aux candidats du RPR et de l’UDF en 1986, sont à votre disposition. Pendant la campagne, demandez ce que vous voulez, ils le feront. Vous pourrez les appeler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. [6] ». Macé-Scaron semble avoir oublié, enfin, que selon Nicolas Beau et Olivier Toscer [7], il aurait censuré, alors qu’il dirigeait Le Figaro Magazine, un article de Besson peu favorable à BHL.

- Frédéric Filloux (directeur de la rédaction à 20 minutes et ancien directeur de la rédaction de Libération) soutient que de rapport entre médias et grands patrons ne s’est jamais produit dans Libération, mais que, dans le cas présent, il existe bien des formes de connivence : « Le problème de cette affaire Elkabbach, c’est que c’est archi-crédible ! C’est ça moi qui m’a horrifié ! » De l’indépendance présumée de Libération à l’égard du pouvoir économique (Rothschild inclus ?) à son indépendance à l’égard de Sarkozy, en dépit des relations cordiales que Serge July entretient avec lui ?
- Guy Birenbaum (éditeur chez Privé, chroniqueur à VSD) met en scène son courage et s’emporte contre le directeur d’Europe 1 qui « n’est pas le seul », mais qui « prend aujourd’hui  » et « aurait pu prendre depuis 20 ans. ». Un cri de révolte dans le désert ?

C’est ce que laissent comprendre les réponses à la dernière question.

- Pascale Clark : - Dernière question : est-ce que ça vous étonne la non-répercussion de cette information. [...] Est-ce que vous pensez que, voilà, ça va rebondir ou pas du tout, ça va passer ?
- Guy Birenbaum : - Si tout le monde autour des micros dit la même chose que ce qu’on est en train de dire ici, ça pourrait faire du bruit. [.. .] Mais, je ne comprends pas que ça ne fasse pas l’objet d’un débat beaucoup plus large dans la profession, et [...] ça devrait être dans tous les journaux. Et tout le monde devrait en parler. Et on devrait publiquement questionner Jean-Pierre Elkabbach. Et là, on verrait. Mais ça ne devrait pas se passer. [...] A priori, si c’est comme d’habitude, il se passera rien. [..] »
- Clara Dupont-Monod : - C’est comme la chronique de Daniel Schneidermann dans Libé, qui expliquait à quel point l’histoire de la censure avec la Française des jeux sur M6 avait eu peu d’échos. C’est exactement pareil. [...] Moi, j’espère que ça émergera. Mais a priori, je pense comme Guy, c’est-à-dire que ça va finalement faire plutôt « pffuiiit », comme dirait l’autre.
- Joseph Macé-Scaron : - [...] C’est parce que aujourd’hui, en règle générale, nous sommes dans une république bananière que nous donnons l’impression d’être mithridatisé sur tout. C’est-à-dire que plus rien n’a aujourd’hui de l’importance.
- Guy Birenbaum : - Mais par pour tout le monde, heureusement. On est quelques uns, je crois, à ne pas être d’accord avec ça.
- Pascale Clark  : - Mais, enfin on ne va pas s’auto intituler « héros », non plus. On peut juste constater que ... Voilà, ça fait beaucoup de bruit, mais c’est pas héroïque qu’on en parle, non plus.
- Guy Birenbaum : - Pardonnez-moi, je ne voulais pas dire que c’était héroïque, je voulais dire justement, on est quelques-uns, et c’est bien ça qui m’attriste, parce que c’est juste normal. C’est simple et c’est normal. C’est tout.

Ces indignations seraient convaincantes si elles n’étaient pas anecdotiques (aucune tentative d’explication), réservées aux seuls professionnels de la profession (les auditeurs n’étant convoqués que comme témoins du courage de certains journalistes) et, somme toute résignées [8]. Les héros sont fatigués...

Impétueuse jeunesse sur i-télévision [9]

... Heureusement, il existe encore des incorruptibles.

Le 25 février 2006, sur i-télévision, Christophe Barbier et Eric Zemmour, qui travaillent tous les deux dans une publication dont le propriétaire est Serge Dassault, pas Arnaud Lagardère, évoquent brièvement l’affaire Elkabbach dans l’émission de bavardages journalistiques « Ça se dispute ».

- Christophe Barbier (directeur adjoint de la rédaction de L’Express) - [...] « la génération qui suit, la nôtre, est beaucoup plus saine et on ne ferait pas ça - demander à nos ministres des conseils - Passe-moi le séné et je te donnerai la rhubarbe, je pense que ça [la génération] joue beaucoup, beaucoup, parce que c’est une génération [celle d’Elkabbach] qui est les deux pieds dans la connivence avec le pouvoir. J’espère qu’on sera morts de la grippe aviaire avant d’en arriver à se comporter comme ça.
- Eric Zemmour : - « Ca prouve que, et là Christophe a raison, qu’il y a une génération qui n’a jamais perdu les habitudes de la télé des années 60, c’est-à-dire qu’on demande conseil...
- Christophe Barbier : - Allégeance ...
- Eric Zemmour : ... des politiques pour le choix des journalistes.
- Victor Robert, animateur d’i-télévision, ironise : - J’avais envoyé un CV à Europe 1, je rêvais de faire de la radio : je viens de le manger.

C’était donc ça le problème : une simple question de génération.

Rigolade complice sur Europe 1

Du lundi au vendredi de 10H30 à 12H00, avec « RDV avec la TV », Jean-Marc Morandini nous offre une émission prometteuse que le site d’Europe 1 présente ainsi : « Fidèle à sa mission de décryptage télévisuel, Jean-Marc Morandini analyse sans concession le monde du petit écran, ce que voit le grand public, mais aussi ce qu’il ne voit pas du PAF : les coulisses, la préparation, les enjeux. [...] »

Après le lancement des séquences de l’émission, Morandini enchaîne : « Nous sommes aujourd’hui le jeudi 23 février 2006 et si hier soir vous n’avez pas regardé la télé, vous avez raté entre autres les Guignols de Canal Plus. Les Guignols qui sont revenus sur cette information donnée par le Canard Enchaîné selon laquelle Jean-Pierre Elkabbach, le patron d’Europe 1 aurait passé un coup de fil à Nicolas Sarkozy avant d’embaucher un journaliste, et bien les Guignols s’en sont donnés à cœur joie et, franchement, c’était très drôle  ». Et l’on entend ceci :

Extrait des Guignols de l’info
- Voix d’ Elkabbach : - Après le flash info, trente minutes de musique non stop comme ça...
[Gingle : Europe 1... Bruit d’enclenchement d’un n° de téléphone]
- Elkabbach : - Allo Nicolas ?
- Nicolas Sarkozy : - Oui Jean-Pierre
- Elkabbach : - Je me disais pour la musique là je passe plutôt Whitney Huston ou Maria Carey ?
- Nicolas Sarkozy : - Barbelivien
- Elkabbach : - D’accord, très bien Barbelivien, je vais le passer ! Mais c’est pas toi qui me l’as dit ! [Téléphone raccroché Bruit d’enclenchement d’un n° de téléphone :]
- Elkabbach [se ravise] : - A oui ! ... Allo, François Hollande ?
- Hollande : - Oui<
- Elkabbach : - Pauvre con ! [Téléphone raccroché]

Bruyants éclats de rire des animateurs d’Europe 1 qui se gardent bien d’expliquer que les coups de téléphone à Hollande est destiné à justifier l’affirmation d’Elkabbach selon laquelle il parlerait à tout le monde. Et :
- Morandini : - C’est assez drôle non ?
- Julie - Ben, oui
- Morandini : - Des confidences : j’ai croisé Jean Pierre Elkabbach ce matin...
- Julie : - Oui, vous êtes bien sur Europe 1" [Reprise des éclats de rire]
- Morandini : ... qui m’a confié qu’il avait trouvé ce sketch très amusant. Et puis j’ajouterai simplement qu’on est totalement libres, hein, sur cette antenne, à l’égard des pouvoirs, de toutes les chaînes de télé, de tous les groupes de pression. On le vit au quotidien, et j’espère qu’on vous le montre au quotidien dans cette émission et c’est peut-être ça qui dérange !

C’est ce que le site d’Europe 1 appelle une analyse « sans concession » ...

Elle se prolonge sur le blog de Jean-Michel Aphatie qui n’a aucun commentaire à faire sur les méthodes d’Elkabbach : « Je ne commenterai pas ce versant du papier. Jean-Pierre Elkabbach s’explique dans le Canard Enchainé. Cela le regarde. » Et lui seul ? Mais Jean -Michel Apathie s’insurge contre cette conclusion du Canard  : « Voilà qui confirme les bonnes moeurs en vigueur entre la presse et la politique. ». Réplique de Jean-Michel Aphatie : « Les journalistes politiques ne sont sans doute pas irréprochables et des faiblesses individuelles doivent être épinglées aussi souvent que nécessaire. Ceci dit, les journalistes politiques sont aussi des femmes et des hommes qui aiment leur métier, qui aiment le faire bien, c’est-à-dire avec le souci d’informer aussi justement que possible ceux qui leur font confiance, lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, tous fondus dans cette qualité de citoyens.  ».

Emouvant... Mais ostensiblement hors sujet.

A Europe 1, sous couvert d’ironie et/ou de d’ouverture à la discussion, on ne renonce jamais à l’autocélébration de la station.

Et alors ?

« Elkabbach consulte Sarkozy : Donnedieu désapprouve », titre le Nouvel Obs Permanent qui rapporte les propos lénifiants tenus par le Ministre lors de l’enregistrement de l’émission « En aparté » diffusée en clair sur Canal+ samedi 25 février à 13H50 : « Je ne pense pas que cela soit une bonne méthode. Je pense que les nominations à l’intérieur d’une entreprise de presse doivent être faites par les gens des entreprises de presse sans interférences du monde politique. » Voilà qui changerait tout !

Signe d’un évident pluralisme, on trouve de tout dans les commentaires : du silence assourdissant à de rares tentatives de proposer des informations circonstanciées, en passant par le détournement rigolard ou pontifiant de la question ; de l’information pudiquement distillée à la condamnation ostensiblement affichée, en passant par la consternation plus ou moins indignée ou résignée. On trouve de tout, mais pas tout : loin s’en faut. Aucune explication véritable, aucun signal d’une riposte générale. Il est vrai que celle-ci, quand on à affaire à une « corruption structurelle », ne saurait venir des seuls professionnels de la profession.

Henri Maler et Ricar


Annexes  : 1. Fragments du CV de Jean-Pierre Elkabbach - 2. Fragments de l’émission « On refait le monde » sur RTL (mercredi 22 février)

1. Fragments du CV de Jean-Pierre Elkabbach

Entré à France-Inter en 1961, présentateur du journal d’Antenne 2 de 1970 à 1972, rédacteur en chef de France-Inter en 1975 (avant de prendre la direction de la rédaction de la Maison de la radio l’année suivante), avant de revenir à Antenne 2 en 1977. Sa dépendance légendaire à l’égard du pouvoir giscardien, lui vaudra d’être évincé peu après la victoire de la gauche en 1981. Il rejoint Europe 1 où il présente la tranche matinale de 8 heures à 9 heures de 1987 à 1988, avant de devenir directeur général adjoint de la station. Devenu président de France Télévision en 1993, contraint de partir en 1996 (à la suite de la découverte des contrats juteux consentis à des animateurs-producteurs), il revient à Europe 1.

Nommé conseiller spécial pour la stratégie des médias du groupe en 1990 par Jean-Luc Lagardère, Elkabbach ne sera pas déçu par son fils Arnaud. Le décès de Jean-Luc Lagardère est l’occasion d’une émouvante passation de pouvoir de pouvoir que Serge Halimi rapporte ainsi, dans Les Nouveaux chiens de garde [10] :

« [...] le 17 mars 2003 sur Europe 1, propriété du groupe Lagardère, Catherine Nay pleure [...] « un patron qui était un ami » : « Il mettait du soleil dans la relation, aimait évoquer sa fréquentation du roi d’Espagne ou de la reine d’Angleterre. Jean-Luc n’est plus là. Nos pensées vont à Bethy, son épouse, et à Arnaud son fils. Et à Europe 1 nous sommes infiniment tristes. Nous l’aimions. » Quelques minutes plus tard, Jean-Pierre Elkabbach n’a plus qu’à transmettre à l’antenne ses condoléances à l’héritier de la dynastie. Il le reçoit « dans ce studio qui porte le nom de Lagardère dont l’esprit continuera de m’inspirer ».

Devenu quelques années plus tard PDG de « Public Sénat », avant de prendre la direction d’Europe 1 en avril 2005 dans des circonstances que rappelle Serge Halimi [11] :

« Moi, je suis pour le "oui", je ne devrais pas le dire, mais je suis pour le "oui". Mais je suis objectif ! » lâcha, le 8 février 2005, l’intervieweur d’Europe 1. Quelques semaines après ce courageux aveu, M. Elkabbach obtint d’Arnaud Lagardère, en toute indépendance, la direction de la station et il hérita d’un siège d’administrateur à Lagardère Active Broadcast.

Nous avions ici même (« Lu, vu, entendu, n°13 ») salué cet « héritage » :

Déjà Président de Public Sénat et animateur sur Europe1 du rendez-vous politique du matin, à 8 h 20, et du « Grand Rendez-vous », le dimanche à 18 h 10, Jean-Pierre Elkabbach vient d’être nommé administrateur de Lagardère Active Broadcast par Arnaud Lagardère en remplacement de Jérôme Bellay, appelé à « se consacrer désormais exclusivement à la production de programmes pour la télévision ». Le communiqué se fend d’un éloge : « Europe 1, redressé de façon remarquable par Jérôme Bellay depuis son arrivée en 1996 comme directeur général de l’antenne dans un contexte difficile pour les radios généralistes, entame ainsi une nouvelle phase de son histoire  », Et Arnaud, son patron, pour enrober son déplacement, déclare affectueusement : « Jérôme est un grand créateur comme l’attestent les lancements de France Info, LCI, et, chez Lagardère Active, l’évolution d’Europe 1 qui reste notre navire amiral en radio. Il a su renouveler le concept d’Europe 1 en s’appuyant notamment sur une rédaction rajeunie et indépendante. » Humour volontaire ou involontaire ? Pour Le Figaro du 9 avril, avec la promotion d’Elkabbach, la CFII perd son « patron potentiel avant même d’avoir vu le jour ». Pour Libération, du même jour : « La question est là : Elkabbach saura-t-il résister à son ami Lagardère ? » C’était une question pour rire, évidemment...

Jean-Pierre Elkabbach cumule donc deux emplois de PDG, l’un à Europe 1, l’autre sur Public Sénat. Serge Halimi cite le bénéficiaire, et commente :

« Loin de voir là un assortiment inconvenant, d’autant qu’il est en partie financé par le contribuable, le double PDG a plaidé : « Il s’agit d’activités complémentaires, compatibles et non concurrentes. Je fais ce que font beaucoup de confrères dans un marché ouvert et j’ai l’assentiment de Jean-Luc et Arnaud Lagardère. Public Sénat, c’est une mission d’intérêt général. » Autant dire qu’elle est vraisemblablement moins bien rétribuée que l’une des deux autres. Un complément de 154000 euros par an, voilà une mission d’intérêt général qui arrange bien les intérêts d’un particulier. Mais le « marché ouvert » l’est-il assez quand on n’a pas encore pu dénicher quelque part sur la planète un journaliste francophone aussi doué pour l’entretien politique sarkoziste que Jean-Pierre Elkabbach, et beaucoup moins cher »

Et Serge Halimi de rappeler [12] : « À Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach, vieux routier du journalisme de révérence, bichonne son lévrier balladurien depuis si longtemps que Sarkozy a avoué à Michel Drucker : « C’est le premier à m’avoir donné ma chance. ».

Apparemment, le double PDG a l’intention de continuer...

2. Fragments de l’émission « On refait le monde » sur RTL (mercredi 22 février)

Transcription partielle (due à Stanislas, Benoit Chartron et Jamel Lakhal), amputée pour l’essentiel des interruptions et des relances.

- Pascale Clark  : [...] ... Est-ce que ça vous étonne cette histoire ? Clara Dupont-Monod...

- Clara Dupont-Monod (« Editrice libre chez Denoël ») : - Mais pas tant que ça, ça me navre, mais ça m’étonne pas tant que ça... C’est consternant mais en même temps je me demande euh... c’est vraiment l’acmé d’un processus, mais qui est quand même là depuis longtemps. [Blague d’un compère] Mais surtout c’est on parle beaucoup de l’indépendance des médias, mais il faut se poser la question est-ce que un média c’est vraiment indépendant ? C’est ça aussi... Quand on apprend récemment que il y a eu une histoire de censure au sein de M6, avec la Française des jeux. Là on était dans le registre publicitaire, là on est dans le registre politique, bon... Mais est-ce qu’au fond même un journal, une radio, une télévision qui n’appartiendrait pas à un grand groupe, ne dépendrait pas aussi d’une certaine source de financement, de certains actionnaires ? Est-ce que l’indépendance des médias, c’est pas un mythe non plus ? [...] Là c’est honteux, c’est outrancier presque, mais dans le fond du fond, ça vient quand même conforter l’idée que décidément, y a pas grand chose d’indépendant au sein de la sphère médiatique. Donc là ça a été un journaliste politique mais ... voilà ça me navre mais ça ne m’étonne pas non...

Et quelques répliques plus tard  : « L’indépendance des médias c’est quelque chose de très aléatoire... »

- Joseph Macé-Scaron (directeur-adjoint de la rédaction à Marianne) : - Deux remarques. D’abord la première : les temps changent. Les temps changent puisque moi j’ai été pendant à peu près quinze ans journaliste au Figaro. Que étant journaliste au Figaro, j’étais au service politique et que le propriétaire du Figaro était un certain Robert Hersant. Je dois dire que jamais il ne serait venu à l’idée de Robert Hersant, qui n’était pas un ange, d’aller demander à un politique qui il fallait suivre pour un parti. Jamais. Pourquoi ? Encore une fois pas par angélisme, tout simplement parce que pour Robert Hersant, il y avait un rapport de force qu’il introduisait, c’est tout, dans son rapport aux politiques. Et pourtant dieu sait si le Figaro à un moment donné à été lié au pouvoir politique et à la droite en particulier, donc jamais ça a été fait. [...] Deuxième remarque : on s’en émeut parce qu’il s’agit de politique, mais attendez, bienvenue au club ! Dans l’immense majorité des médias, tous les grands patrons choisissent qui va les suivre dans les secteurs économiques. [...] Je dis bien TOUS les grands patrons [...] Ils ne sont pas consultés. Ils donnent leur feu vert tout simplement, pour une simple raison, c’est-à-dire qu’ils ne veulent pas [ou "s’ils ne veulent pas" ? ndlr]... ils coupent l’information... Donc c’est très simple ! Donc bienvenue dans la réalité de la presse.

-  Frédéric Filloux (directeur de la rédaction à 20 minutes et ancien directeur de la rédaction de Libération) : Moi je ne suis pas archi d’accord avec ce qui vient d’être dit. [...] Chacun parle de son expérience, alors là on va réciter un confrère et ce que vous dîtes sur la sphère économique, je vais parler de Libération où ce que vous dîtes, Joseph, ne s’est jamais produit. C’est à dire que... oui il y a eu des tentatives de patron pour dire « untel, je ne peux pas le saquer, si vous continuer à le mettre en face de moi, je ne lui parle pas ». Mais ça n’a pas été suivi d’effet. Je veux dire faut quand même, j’veux dire... ça s’est peut-être effectivement produit au Figaro et ça malheureusement je veux bien le croire, mais moi je pars des douze ans que j’ai passé à Libé, ça ne s‘est pas produit à Libération. [...] Non en revanche, je suis quand même d’accord sur un point, c’est que l’on n’est plus dans cette affaire-là dans un rapport de force [...], on est dans un rapport de connivence, et à mes yeux le problème de cette affaire Elkabbach, c’est que c’est archi-crédible ! C’est ça moi qui m’a horrifié ! C’est que c’est complètement crédible, c’est qu’on le voit très bien, lui qui est au centre d’un énorme conflit d’intérêt puisqu’il est également à la tête de...

-  Guy Birenbaum (éditeur chez Privé, chroniqueur à VSD) : Moi, c’est mon éclat de rire matinal, mais en même temps, je ne suis absolument pas surpris. Je veux dire, je connais bien la personne dont on parle. J’ai même ... [...] Il m’est arrivé de travailler dans une chaîne de télévision, dont il fut le président. Est-ce qu’il y a une personne qui a travaillé avec Elkabbach qui peut ne pas avoir éclaté de rire en lisant le journal ce matin ? Comment peut-on dans un pays démocratique, comme la France, et tant pis si je me grille à vie avec Elkabbach, et avec Europe 1, et avec sa chaîne ? Qu’est ça veut dire, le type, il est conseiller de Lagardère, je l’ai déjà dit ici, président d’une chaîne parlementaire, qui s’appelle Public Sénat et à l’antenne, tous les matins, il a donné des leçons à l’intégralité de sa rédaction, matin et soir ? Qu’est-ce que c’est que ce pays ? Mais, c’est pas le seul... Alors là, c’est Elkabbach qui prend. Il faudrait se demander d’ailleurs, Sarkozy, petit malin, c’est lui qui balance l’histoire. C’est lui qui parle avec les journalistes dans l’avion. Il n’a pas tenu sa langue, Sarkozy. C’est intéressant aussi. Elkabbach devrait se demander pourquoi c’est dans Le Canard Enchaîné aujourd’hui. Est-ce que c’est forcément, la faute des journalistes ou est-ce que par hasard, Sarkozy lui a fait un fantastique croche-patte ? C’est intéressant de se demander ça aussi. Donc, voilà, Elkabbach prend aujourd’hui. Il aurait pu prendre depuis 20 ans. De toute façon, dans le documentaire qu’a réalisé notre camarade et Bertrand Delais [et Stéphanie Malphettes] [13], on a vu des scènes ... [...] On a vu des scènes extraordinaires avec Elkabbach expliquant, au sujet de la revue de presse, la fameuse revue de presse de Claude Sérillon, le jour de l’affaire des diamants de Bokassa. Il y a cette scène où il dit : çà faisait pas la une des journaux, donc Sérillon devait pas faire la revue de presse. Il vire Sérillon. On voit le journal du soir. Ca faisait la une de tous les journaux. Voila. [...] C’est pas le passé. C’est les mêmes. Il est toujours là [...]. C’est le même. [...]

- Pascale Clark : Dernière question : est-ce que ça vous étonne la non-répercussion de cette information. [...] Est-ce que vous pensez que, voilà, ça va rebondir ou pas du tout, ça va passer ?

- Guy Birenbaum  : - Si tout le monde autour des micros dit la même chose que ce qu’on est entrain de dire ici, ça pourrait faire du bruit. Mais, est-ce qu’il y a qu’à RTL, et on va dire que c’est parce que c’est RTL, ce qui sera complètement idiot, parce que c’est pas parce que c’est RTL qui parle de Europe 1, Mais, c’est parce qu’on est peut-être suffisamment libres et adultes autour de ce micro. Mais, je ne comprends pas que ça ne fasse pas l’objet d’un débat beaucoup plus large dans la profession, et que ça ne dépasse pas pour le moment, mais, soyons optimistes, on n’est que mercredi, ça devrait être dans tous les journaux. Et tout le monde devrait en parler. Et on devrait publiquement questionner Jean-Pierre Elkabbach. Et là, on verrait. Mais ça ne devrait pas se passer. [...] A priori, si c’est comme d’habitude, il se passera rien. Nous sommes un ou deux ici à être totalement tricards. Désormais, un peu plus, mais c’est pas très grave.

- Clara Dupont-Monod : - C’est comme la chronique de Daniel Schneidermann dans Libé, qui expliquait à quel point l’histoire de la censure avec la Française des jeux sur M6 avait eu peu d’échos. C’est exactement pareil. Ça c’est rien passé. C’est extraordinaire quand même, alors que ça été amputé de 8 minutes. Enfin, c’est quand même pas rien. Et là, c’est pareil. Moi, j’espère que ça émergera. Mais a priori, je pense comme Guy, c’est-à-dire que ça va finalement faire plutôt « pffuiiit », comme dirait l’autre.

- Joseph Macé-Scaron : - Pour reprendre ce que dit Frédéric. Je vais être d’accord avec lui sur le mot « république bananière ». C’est parce que aujourd’hui, en règle générale, nous sommes dans une république bananière que nous donnons l’impression d’être mithridatisé sur tout. C’est-à-dire que plus rien n’a aujourd’hui de l’importance.

- Guy Birenbaum : - Mais par pour tout le monde, heureusement. On est quelques une, je crois, à ne pas être d’accord avec ça.

- Pascale Clark  : - Mais, enfin on ne va pas s’auto intituler « héros », non plus. On peut juste constater que ... Voilà, ça fait beaucoup de bruit, mais c’est pas héroïque qu’on en parle, non plus.

- Guy Birenbaum : - Pardonnez-moi, je ne voulais pas dire que c’était héroïque, je voulais dire justement, on est quelques-uns, et c’est bien ça qui m’attriste, parce que c’est juste normal. C’est simple et c’est normal. C’est tout.

[Condensé de la transcription intégrale réalisée par Stanislas, Benoit Chartron et Jamel Lakhal.]

 
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Notes

[1Egalement Président de la chaîne parlementaire Public-Sénat et conseiller spécial pour la stratégie des médias du groupe de Jean-Luc Lagardère.

[2En gras : souligné par nous

[3Attention, ces liens sont commercialement biodégradables

[4Attention, ce lien est, commercialement, biodégradable

[5L’Expansion, 6 avril 1984.

[6Élizabeth Coquart et Philippe Huet, Le Monde selon Hersant, Ramsay, mars 1997.

[7Nicolas Beau et Olivier Toscer, Une imposture française, Les Arènes, 2006, 214 pages, 14,90 euros.

[8Paragraphe revu le 2 mars 2006.

[9Complément apporté le 28 février 2006

[10Les Nouveaux chiens de garde, nouvelle édition actualisée et augmentée, éditions Raisons d’agir, p. 57.

[11op.cit.p. 45-46

[12op.cit, p. 35-36

[13« Pouvoir et télévision », documentaires en trois volets, dont le premier a été diffusé le 11 février sur France 5

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