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Quand Le Parisien désarme ses lecteurs face à la crise

par Jean Pérès,

Dans un contexte de crise économique et de mesures d’austérité dont les classes populaires sont les premières victimes, Le Parisien, dont le lectorat populaire est important par rapport aux autres quotidiens d’audience nationale, publie un dossier titré « Dites non à la crise ». À la lecture attentive du dossier, cette exigence de révolte se révélera, malgré des formes trompeuses, être une invitation au conformisme et à la résignation.

L’imposant titre de la « une » du Parisien du lundi 2 janvier 2012 : « Dites non à la crise » fait plutôt penser à un tract syndical, un appel à la grève ou à manifester. S’agit-il d’une (très) nouvelle politique éditoriale du quotidien ? Le Parisien pousserait-il à la subversion ? Pas vraiment. Le sous-titre est déjà beaucoup moins radical : « Non, tout ne va pas si mal. Il y a des raisons d’espérer. Nous sommes partis à la recherche de Français optimistes, ingénieux ou engagés qui agissent pour que les choses aillent mieux autour d’eux ». Ce n’est donc pas une action collective contre la crise, comme on aurait pu le croire à première vue, qui va donner des « raisons d’espérer », mais l’exemple encourageant de certains individus, « Français optimistes », dotés de certaines qualités, à la recherche desquels l’équipe du Parisien est partie.

La quête a été fructueuse, ils en ont trouvé des « Français optimistes », et ils sont même nombreux. Ce qu’indique le gros titre de la deuxième page : « Ces Français qui avancent malgré la crise », et le sous-titre : « La sinistrose ne passera pas par eux. De nombreux Français ont décidé de combattre la crise à coup d’optimisme, de solidarité et de bonnes idées. Chaque jour, le portrait de l’un d’eux éclairera ce début d’année. » « Avancer malgré la crise » et « combattre la crise », ce n’est pas la même chose. On retrouve ici la différence, sinon la contradiction, déjà signalée plus haut, entre le titre et le sous-titre ; sauf qu’ici, le sous-titre est le plus radical. C’est que le journal joue délibérément sur deux registres de lutte : affronter la crise, la combattre (et ce combat ne peut être que collectif s’il veut être efficace) ou avancer malgré elle, tirer son épingle du jeu (solution individuelle). Il y a un monde entre ces deux registres, c’est pourquoi ils sont étroitement mêlés dans la prose confusionniste du quotidien. Confusionnisme qui tourne à l’avantage de la solution individuelle chère à l’idéologie libérale.

Pour étayer sa thèse, Le Parisien ne recourt pas à une démonstration formelle, mais à une approche sous divers angles d’attaque destinés à emporter l’adhésion du lecteur.

1) Vous n’avez pas à vous plaindre

Dans la petite colonne des « clés » censées favoriser la compréhension de la situation grâce à des données chiffrées, on indique ainsi que « 65 % des Français sont connectés à Internet, c’est nettement plus que la moyenne européenne (57 %) », que « 99,7 % de la population possède un téléphone mobile », que la France est « le deuxième pays européen en matière d’épargne ». Plus surprenantes a priori les informations sur le fait que cette même France, « avec notamment le groupe Danone, est le leader mondial des exportations d’eaux minérales et gazéifiées », tandis que « Michelin est le numéro un mondial des pneumatiques » [1]. Enfin, dernière « clé » : les Français sont les champions de la vie associative, « 11,3 millions de Français travaillent bénévolement pour une association ».

Tout va donc pour le mieux : suréquipés en technologies de pointe, si riches qu’ils épargnent en quantité, vivant dans un pays exportateur et leader dans certains secteurs, les Français ont encore beaucoup de temps disponible pour du bénévolat.

2) Lisez des livres optimistes

Trois livres sont cités dans la bibliographie intitulée « Des livres pour avoir la pêche » :

Les trente glorieuses sont devant nous, de Karine Berger et Valérie Rabault, « Halte à la sinistrose ambiante ! La France reste un pays performant… » ;
L’Art de vivre au maximum avec le minimum, de J. R. Geyer, « Comment se suffire dans une misère dorée… “le peu amène une satiété, écrit l’auteur, quand on sait la vivre en conscience”  » ;
Manifeste de l’optimisme, de Thierry Saussez, « … ce monde dans lequel nous exagérons nos souffrances… ».

Quel que soit par ailleurs l’intérêt de ces ouvrages, la manière dont ils sont insérés dans ce dossier les désigne comme des outils, non pour affronter une crise réelle, mais pour se satisfaire d’une existence appauvrie dans une crise minimisée, sinon niée.

3) Écoutez l’expert économiste : il est optimiste

L’économiste Philippe Moati, professeur à l’université Paris-Diderot, n’a probablement pas signé « Le manifeste des économistes atterrés » [2]. Interrogé sur les « conséquences de la crise pour les ménages », il répond : « Pour l’instant, les conséquences sont loin d’être catastrophiques pour la plupart des ménages ». Même si ce n’est que « pour l’instant » que seulement « la plupart des ménages » sont encore loin de la catastrophe, il faut admettre que Philippe Moati voit les choses du bon côté. Sinon, il aurait pu dire, par exemple : « Les conséquences de la crise sont déjà catastrophiques pour un certain nombre de ménages ». Mais Philippe Moati n’est pas pessimiste, contrairement aux Français, qu’il décrit ainsi : « La crise a un autre impact psychologique. Une enquête récente montre que 82 % des Français pensent que leurs enfants auront une vie moins bonne que la leur. Une anticipation pessimiste. On a alors tendance à attribuer nos malheurs au monde de la finance et à la mondialisation. La crise porte ce pessimisme à son paroxysme ».

Pourtant, notre économiste a lui-même attribué la crise, quelques lignes plus haut, à « l’affaire des subprimes et la tempête financière à l’échelle planétaire qui s’en est suivi » et à la « crise de la zone euro ». Serait-il « pessimiste » ? Non, juste maladroit. Cette apparente contradiction se résout dans ce que l’on pourrait appeler, en utilisant son langage, « l’optimisme » de Philippe Moati, qui ajoute : « Il n’existe pas d’alternative au capitalisme. Il n’y a plus grand-chose dans le catalogue des utopies. Par contre, un fonctionnement du capitalisme plus responsable est une nécessité pour l’humanité. » Il pense que le capitalisme doit et, donc, peut être amélioré. À cet endroit, on aurait aimé lire le point de vue d’un « pessimiste ». Mais c’eût été gâcher la belle harmonie du dossier du Parisien ; d’autant que ce dossier semble avoir été inspiré par l’économiste optimiste. À la question : « Les consommateurs ont-ils modifié leurs comportements ? », il répond : « Tout à fait. On peut d’ailleurs dresser une typologie de nouveaux comportements, dont celui du militant, de la personne capable d’adaptation, du profil plus solidaire ou d’une nouvelle race de créateurs façon Géo Trouvetou. » C’est cette typologie qui a été adoptée par le journal.

4) Soyez heureux, c’est dans la tête

L’autre expert du dossier, neurobiologiste celui-là, Jean-Pierre Ternaux, du CNRS, est aussi coordonnateur de l’Observatoire du Bonheur (un clic sur Internet permet de savoir que cet « observatoire » a été créé par la firme Coca-Cola en 2010 et qu’il est financé par elle) [3]. Un connaisseur. Il admet « qu’on vit une période difficile et que l’environnement maussade joue un rôle important dans notre ressenti individuel et collectif ». Voilà pour la crise, assez vite écartée : « Mais plus que la crise, c’est le manque de perspective qui mine l’homme. Il a besoin de se projeter pour avancer et d’aller de l’avant pour être heureux. » On ne saurait être plus précis. Et l’homme, c’est l’individu isolé, « Le bonheur est une construction individuelle, un cheminement personnel » et « l’on peut trouver le bonheur en toute chose, loin des biens matériels. Au fond, le bonheur, c’est dans la tête. » Voilà qui va certainement mettre du baume au cœur des licenciés de Continental, de la Comareg ou de Sea France, et des millions de chômeurs, d’autant que « toutes les études montrent qu’il n’y a aucune corrélation entre le niveau de rémunération et le sentiment d’être heureux dans l’existence ». Ouf ! Les smicards et les abonnés au RSA ont aussi leur chance. Mais le bonheur n’est pas indépendant de tout, puisque « Certaines personnes sont plus ou moins génétiquement programmées pour être heureuses ». Si vous avez quelque difficulté à boucler les fins de mois, n’accusez pas la crise ni les banques, ni les mesures d’austérité, regardez plutôt du côté de vos gènes.

Mais ne désespérez pas pour autant, savourez plus que jamais les petits plaisirs. La conclusion du neurobiologiste donne la mesure de ce bonheur résiduel : « En 2012, il faudra plus que jamais savourer un fruit, un baiser, une mélodie… ». Et pourquoi pas un Coca ? Ou les « 12 plaisirs » conseillés par Le Parisien ?

5) Suivez les conseils du Parisien

Prodigués sur un ton badin et illustrés par un géant (27 cm) à tête de smiley, on peut se demander si ces « Douze conseils pour aimer 2012 » ne relèvent pas de la moquerie (au sens de « on se moque du peuple ! »).

Voici : « Les plaisirs les plus doux souvent les moins chers », « Le smic augmente : c’est mieux que rien », « La méthode Coué, ça marche ! », « Soyez généreux avec autrui », « Profitez du retour des ponts du calendrier » « Ne ratez pas les J.O., le tour de France et la coupe d’Europe », « Faites honneur à la gastronomie française » « Reprenez le sport », « Ne vous privez pas d’aller voter », « Et pourquoi ne pas faire un bébé ? », « les métiers qui recrutent », « En profiter car la fin du monde, c’est pour décembre… ».

Ces conseils pour temps de crise, pour une joie de vivre à bon marché, s’adressent principalement aux pauvres, ou aux populations appauvries par une crise qui leur laisse quelque liberté : faire de bons repas, sourire, « cela libère les endocrines, les molécules du bonheur », faire du sport, suivre les événements sportifs à la télé, toutes choses qu’ils font d’ordinaire, on s’en doute, assez spontanément. Et, mis sans vergogne sur ce même plan des recettes faciles, se reproduire et chercher du travail. Sans oublier d’aller voter car « En démocratie, il n’y a pas de façon plus directe de s’exprimer et d’être acteur de son avenir ». Est-ce bien certain ? En fait, Le Parisien conseille aux Français touchés par la crise de ne rien faire du tout sinon de donner à la résignation à laquelle il les invite une forme agréable en élevant les petits plaisirs de la vie quotidienne au rang de projet, voire de lutte contre la « sinistrose ».

6) Imitez de beaux exemples

Les deux dernières pages du dossier présentent quatre expériences correspondant aux quatre attitudes qui « tournent le dos à la sinistrose ».

Les « Géo Trouvetou » sont simplement des entrepreneurs qui ont eu une bonne idée.

Les « adaptés » sont des « consommateurs malins » qui se débrouillent pour acheter à bon marché.

Les « militants », bien qu’ils soient représentés par une figurine à tête de smiley brandissant une pancarte « Tous ensemble ! » qui fut le cri de rassemblement des grévistes de 1995, n’ont rien de grévistes ni d’acteurs des luttes sociales. Ils « expérimentent des nouveaux modèles de consommation. Ils constituent des circuits alternatifs, comme les Amap… », un militantisme version douce représenté par une militante écologiste.

Les « solidaires » quant à eux « regroupent une partie de la population plutôt en difficulté et qui s’oriente vers le troc, le système D… ».

Quant aux images qui illustrent les acteurs de ces entreprises, elles reflètent également leur réussite et leur satisfaction. Toutes les photos du dossier représentent des personnages souriants, contents. Des figurines à tête de smiley, six dont une géante, complètent les illustrations. Ce sont en tout 18 personnages souriants qui regardent le lecteur, l’enveloppent dans une atmosphère sereine et joyeuse (par un effet photographique, un des personnages semble porter un auréole).

Quelle que soit la valeur que l’on accorde à ces types d’attitudes, force est de constater qu’ils ne sont pas nés avec la crise de 2008 ni celle de l’euro. Ces « Quatre façons de tourner le dos à la sinistrose », comme l’indique le titre général de ces deux pages, sont des comportements fort classiques. Les écologistes militants, les petits inventeurs, « Géo Trouvetou » si l’on veut, les associations caritatives, les débrouillards, ne sont pas nés de la dernière crise. Par contre, cette catégorisation des attitudes face à la crise fait l’impasse sur d’autres « attitudes » comme la lutte syndicale et politique, les grèves et les manifestations qui sont pourtant elles, délibérément dirigées contre cette crise-là, ses causes et ses effets.

7) Dites NON au Parisien

L’organisation du dossier du Parisien, la diversité des rubriques et des acteurs peut donner l’impression d’une approche pluraliste et nuancée. Mais il n’en est rien. C’est bien plutôt un ordre de bataille. Sous diverses facettes, c’est le même point de vue qui est sans cesse affirmé : la crise n’est pas si grave, la France se porte plutôt bien, il faut prendre la vie du bon côté. Malgré le titre général trompeur et racoleur, « Dites NON à la crise », Le Parisien invite finalement à la résignation. Une résignation qui ne dit pas son nom, qui se cache même sous des allures souriantes, optimistes, des témoins sympathiques et pleins d’énergie, qui est soutenue par des experts catégoriques, mais une résignation tout de même.

Un ou plusieurs témoignages ou analyses défendant un autre point de vue, voire un point de vue opposé, n’auraient pas été de trop dans un dossier digne de ce nom. Histoire de donner aux lecteurs matière à se faire une opinion ; les respecter en quelque sorte.

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Notes

[1On comprend plus loin le sens, sinon l’intérêt, de ces mentions quand l’un des « Français optimistes » trouve le moyen de gazéifier et commercialiser l’eau du robinet, et dans Le Parisien du lendemain (!), d’autres « optimistes » inventent une roue électrique. Mais ces innovations n’ont qu’un rapport de pure forme avec l’industrie de l’eau en bouteille ou du pneumatique et les groupes Danone et Michelin, qui ne sont donc cités ici que pour flatter les exportations et la production « françaises », avec un peu de publicité en prime.

[2Disponible ici.

[3L’Observatoire du Bonheur est dirigé par Michel Blay, directeur de recherche au CNRS. Il publie une revue, Les cahiers de l’Observatoire du Bonheur, décerne chaque année à trois lauréats un prix de 15 000 € pour des travaux sur le bonheur, et gère un site. L’intérêt de la firme pour la question du bonheur est développé dans le communiqué de presse du 13 octobre 2010 : « Coca-Cola et le bonheur, un engagement historique
C’est parce que le bonheur s’inscrit de manière intrinsèque au cœur de l’ADN de Coca-Cola que la marque a souhaité impulser et soutenir la création de l’Observatoire du Bonheur.
Dès sa naissance en 1886, Coca-Cola se révèle en effet comme une marque synonyme d’optimisme et de positivité. De la boisson
“délicieuse et rafraîchissante” de 1929 à la proposition de prendre “la vie du côté Coca-Cola” en 2000, la marque invite tout un chacun à apprécier les petits instants de bonheur que la vie offre au quotidien. En 2010, Coca-Cola réaffirme son positionnement au travers d’une nouvelle plateforme de communication incarnée par une signature inédite : “Ouvre un Coca-Cola, ouvre du bonheur”  ».

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