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Présentation tronquée d’un sondage biaisé : Le Figaro et le consensus libéral sur la dette

par Ugo Palheta,

Dans un article paru le 28 janvier, sous le titre « La dette est au cœur des préoccupations des Français », annoncé en « une » de sa version papier et sur son site internet la veille, le Figaro se fonde sur un sondage d’opinion réalisé par l’IFOP pour prouver ce qu’annonce le titre. Sondomanie abusive ? Sans doute. Méthodologie douteuse ? Peut-être. Mais, à consulter sur le site de l’IFOP le détail du sondage, on constate surtout ici l’étonnante capacité du Figaro à tordre, dans le sens et à l’appui de l’action gouvernementale, des résultats qui ne confirment guère la thèse avancée.

Les sondages d’opinion occupent, « on » le sait [1], une place de choix dans la boîte-à-outils des médias dominants et du journalisme politique. Ainsi, quand le gouvernement lance une campagne agressive pour justifier la baisse des dépenses de l’État (ou du moins de certaines d’entre elles…) et les suppressions de poste massives dans la fonction publique, le Figaro opine du chef en annonçant en « une » – comme en écho et par magie – la vérité révélée par un sondage : « 9 Français sur 10 pour la baisse des dépenses publiques ». Comment pourrait-on légitimement s’opposer à 90% de la population ?

Un sondage et son usage

S’il ne nous plaît guère de devoir faire nous-mêmes l’analyse d’un sondage, celle-ci s’impose dans la mesure où le journaliste du Figaro qui a commis cet article ne semble pas avoir pris la peine d’en consulter les résultats détaillés ou, s’il l’a fait, n’a pas le moins du monde été dérangé d’en livrer un commentaire faussé et, pour tout dire, mensonger.

L’IFOP a commencé par interroger « les Français », ou plutôt un échantillon représentatif de 1024 individus, sur « les thèmes prioritaires de 2010 ». Voilà ce qu’on pouvait lire dans le Figaro à ce sujet : « Contrairement à ce qui s’observait il y a quelques années, les Français ne restent plus de marbre devant le sujet de la dette. Bien conscients désormais qu’il s’agit de l’avenir des générations futures , ils placent les questions de finances publiques au cœur de leurs préoccupations, au même titre que le chômage, la santé ou l’avenir des retraites ». À l’appui de cette affirmation, le journal propose ce résumé visuel :

La dette publique « au même titre » que le chômage, la santé et les retraites ? On s’étonnera, si on n’a lu que cet article (et surtout sa « une »), de constater que « la réduction de la dette publique » n’apparaît qu’en 11ème position des thèmes « tout à fait prioritaires », bien loin derrière « la lutte contre le chômage », « la santé », « l’éducation », « l’avenir des retraites », « le relèvement des salaires et du pouvoir d’achat », « la lutte contre la précarité », etc. Quelle surprise dès lors que le Figaro n’ait pas titré « Le chômage, la santé et l’éducation au cœur des préoccupations des Français », ou encore « Relever les salaires et lutter contre la précarité : une priorité selon les Français » ! D’autant que les écarts ne sont pas minces : 65% et 54% des enquêtés jugent que « la lutte contre le chômage » et « le relèvement des salaires et du pouvoir d’achat » sont « tout à fait prioritaires », contre 36% affirmant de même pour « la réduction de la dette publique ».

La principale information qui ressort de ce sondage, c’est donc bien que la rédaction du quotidien de Dassault, propriétaire du Figaro et sénateur UMP, ne pense guère urgent d’augmenter les revenus de ses salariés et des travailleurs en général, ou de lutter contre le chômage, ce qui n’apparaît pas vraiment comme un scoop.

Mais par quel miracle médiatique le Figaro parvient-il à cette « une » sans ambiguïtés : « 9 Français sur 10 pour la baisse des dépenses publiques » ? Tout simplement parce que l’IFOP, dans ce sondage commandé par la « Fondation pour l’innovation politique » (think tank créé par l’UMP et dirigé par l’admirable « chercheur en science politique » Dominique Reynié) a introduit un module sur « l’inquiétude à l’égard du déficit public et de la dette de l’État ». On apprend ainsi, grâce à l’IFOP, que 75% des enquêtés, « en pensant au déficit public et à la dette de l’État », se disent « inquiets » ; c’est d’ailleurs là moins qu’en octobre 2009, où cette réponse avait été choisie par 83% des enquêtés. Est-ce à dire que « les Français » sont moins inquiets aujourd’hui qu’ils ne l’étaient il y a quelques mois, ou n’est-ce là que le produit de l’activité médiatique mettant au premier plan, inégalement selon les périodes, certains sujets ? Nous serions bien en peine de répondre à cette question mais on remarquera qu’une question aussi vague ne peut engendrer que des réponses aux significations extrêmement disparates et difficiles, pour ne pas dire impossibles, à interpréter.

Les impensés d’un sondage

On ne peut toutefois s’en tenir à rétablir les résultats du sondage contre l’usage qu’en fait le Figaro, ce qui laisserait entendre que le journal de Dassault s’est en quelque sorte écarté de la vérité révélée par ce sondage. Au contraire, le discours médiatique vient ici se superposer à un dispositif sondagier dont on va voir qu’il tend à créer la réalité qu’il prétend mesurer.

Il importe en effet de rappeler qu’un sondage, ou quelque enquête que ce soit où l’on interroge des individus en dehors d’un contexte ordinaire, produit une forme d’injonction à produire une opinion. Plutôt que de mesurer des « attentes » ou des « opinions » préexistantes, les sondeurs et les commentateurs contribuent à faire exister la « préoccupation » ou l’ « inquiétude » qu’ils prétendent saisir et quantifier.

De surcroît, la réponse à la question posée dépend de sa formulation et de l’éventail des options possible. Comment s’étonner, dès lors, que 92% des enquêtés, « pour faire face à la situation actuelle (crise économique, déficits publics élevés) », préfèrent « réduire les dépenses de l’État et celles des collectivités locales (villes, départements, régions) » quand la seule autre option proposée consiste à « augmenter les prélèvements obligatoires ( impôts locaux, impôt sur le revenu ) » ? Il est vrai qu’on voit mal l’IFOP, répondant à la commande d’une fondation liée à l’UMP, proposer aux enquêtés de répondre à cette question en leurs proposant d’autres choix : par exemple « la suppression des niches fiscales et des exonérations de cotisations sociales dont bénéficient le patronat », ou « le rétablissement de l’impôt sur les successions et la suppression des niches fiscales dont jouissent les foyers aisés ».

On imagine mal également le Figaro, dont il est particulièrement opportun, en l’occurrence, de rappeler qu’il appartient au marchand d’armes Dassault, s’appesantir dans son article sur ce constat : la première réponse choisie par les enquêtés – lorsqu’on leur pose la question du « secteur » dans lequel on devrait baisser les dépenses publiques – n’est autre que « la défense, l’armée », et ce à 45% (contre 25% pour la réponse arrivant en deuxième position). Il serait dommage de laisser entendre que les Français aimeraient, pour une grande partie d’entre eux, que Dassault cesse de faire les poches de l’État.

De même, concernant les recettes de l’État, quelle tristesse que – dans sa célérité à utiliser les résultats de ce sondage – le Figaro n’ait pas remarqué qu’interrogés sur l’augmentation des prélèvements obligatoires, les enquêtés pensent à 57% et 47% que cela « devrait d’abord passer » par « l’augmentation de l’ISF (Impôt de Solidarité sur la Fortune) » et « l’augmentation de l’impôt sur les bénéfices des sociétés », contre 7% pour l’augmentation de la TVA et 1% pour celle des impôts locaux ! Mais ces « préoccupations des Français » contredisant totalement les préoccupations (et l’action) du gouvernement, le Figaro n’a pas jugé pertinent d’en informer ses lecteurs.

Au vu de ces réponses, on est d’ailleurs en droit de se demander combien d’enquêtés se seraient prononcés pour « augmenter les prélèvements obligatoires » plutôt que « réduire les dépenses de l’État » si, dans la parenthèse suivant « prélèvements obligatoires », étaient mentionnés non les impôts locaux et l’impôt sur le revenu, comme c’est le cas dans ce sondage, mais l’ISF et l’impôt sur les bénéfices des sociétés.

On remarquera, mais cela juste pour le plaisir, avec quelle remarquable (et peu coutumière) précision une des réponses proposées pour cette question a été formulée : « la généralisation de l’impôt sur le revenu à tous les foyers sachant qu’actuellement un ménage sur deux n’en paye pas  ». Moralité : lorsqu’il s’agit de faire payer les classes populaires, les sondeurs savent faire preuve d’une étrange précision. Dommage qu’une réponse n’ait pas été formulée de la manière suivante : « supprimer les exonérations de cotisations sociales sur les salaires dont bénéficie le patronat, dans la mesure où elles ont coûté 21,4 milliards d’euros à l’État en 2008 ».

L’article et le sondage s’achèvent sur une question qui ne peut apparaître curieuse que si l’on oublie la fonction médiatique et politique des sondages, à savoir : imposer une problématique en laissant entendre qu’existe une « opinion publique » sur une question que seuls les politiciens professionnels et les journalistes politiques se posent. Ainsi l’IFOP a-t-elle demandé aux enquêtés de se prononcer sur la question suivante : « si un référendum était organisé par Nicolas Sarkozy pour savoir s’il faut inscrire dans la Constitution l’interdiction de tout déficit budgétaire en dehors des périodes de crise économique ? ». Mimant le scrutin référendaire, le sondage propose alors aux enquêtés de voter « oui », « non » ou de s’abstenir.

Mais quelle valeur politique (et intellectuelle) peut avoir un sondage qui exige des enquêtés qu’ils votent pour une question, forcément abstraite en dehors de toute campagne référendaire contradictoire, mais dont le contenu s’avère en outre totalement déconnecté de leur vie quotidienne ? Peut-on recueillir autre chose que des réponses imaginaires lorsqu’on pose à 1024 individus une question qui ne peut leur apparaître qu’imaginaire ?

L’article du Figaro ne pose donc pas seulement la question de l’indépendance d’un journal possédé par un milliardaire et sénateur UMP, mais plus largement celle de la fonction d’imposition et de légitimation qu’exercent les sondages d’opinion dans le « nouveau jeu politique » [2]. Qu’un journal de droite formule des opinions de droite sur la dette de l’État et les dépenses publiques, il n’y a rien là qui puisse choquer ou étonner. Qu’il ait recours à un sondage d’opinion pour maquiller ces opinions et laisser entendre qu’elles ne font que traduire les « préoccupations des Français », en dissimulant au passage certains des résultats du sondage n’allant pas dans le sens des discours gouvernementaux, c’est là soustraire au débat politique des questions cruciales et contribuer à la fabrique d’un consentement aux idées du patronat et du gouvernement.

Le sondage dont il est ici question – et surtout l’usage qu’en fait le Figaro – apparaissent ainsi symptomatiques de la politique des médias dominants qui se donne comme expertise, de ces jugements de valeur qui voudraient se faire passer pour des jugements de fait, et finalement des volontés gouvernementales, patronales et médiatiques qui aiment à se représenter – grâce aux sondages d’opinion – comme l’expression des « attentes des Français ».

Une vision médiatique unilatérale

On connaît la propension toute libérale des éditocrates [3], et plus largement des médias dominants, à vitupérer contre la dette de l’État, et plus précisément contre les dépenses publiques qui en seraient à l’origine et qu’il faudrait « nécessairement » revoir à la baisse [4].

Il est pourtant plusieurs manières d’expliquer l’origine de la dette publique et son augmentation récente. Un effectif pluralisme devrait au moins les mentionner, sans nécessairement prendre parti pour l’une d’entre elles. On peut imputer son accroissement actuel aux facilités de crédit accordées aux banques, d’ailleurs sans aucune garantie quant à l’utilisation de ces fonds, depuis le début de la crise financière. On peut également en chercher la raison dans les multiples niches fiscales et autres exonérations de cotisations sociales décidées, depuis une vingtaine d’années, au nom de la lutte contre le chômage et du soutien à la croissance [5]. On pourrait encore invoquer la quasi-suppression de l’impôt sur les successions et de la taxe professionnelle par le gouvernement actuel, ainsi que la création du « bouclier fiscal » dont bénéficient les plus riches contribuables.

Mais, à l’exception de quelques articles comme ceux que nous citons en note, rares sont ceux qui présentent d’autres diagnostics. La plupart des médias et des journalistes dominants – suivant sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, le gouvernement et le patronat – préfèrent incriminer les dépenses publiques, auxquelles on aurait « lâché la bride » depuis une vingtaine d’années, aboutissant à une situation « intenable » et constituant un « fardeau pour les générations futures ».

La vision médiatique la plus répandue repose sur l’oubli – volontaire ou pas, peu importe – non seulement de la question de l’évolution des recettes (qui paye quoi et combien ?) mais aussi de la diversité des politiques publiques et donc des dépenses de l’État. En effet, cette catégorie de « dépenses publiques », maniée de manière machinale comme désignant une réalité homogène, passe sous silence le fait qu’on agglomère à travers elle des choses bien différentes : dépenses de santé et crédits militaires, financements en matière d’éducation et frais de bouche des ministères ou de l’Élysée [6], etc.

Ainsi les chefferies éditoriales peuvent-elles substituer – comme sur la question du « trou de la sécu » [7] – une discussion purement quantitative sur le « niveau des dépenses publiques » au débat politique sur la justice fiscale et les priorités de l’action publique, l’affirmation implacable de « solutions » apparemment évidentes à la confrontation potentiellement conflictuelle de choix de société.

Ugo Palheta

 
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Notes

[1Voir la rubrique que notre site leur consacre.

[2Sur ces questions, voir le livre de Patrick Champagne : Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, 1990.

[3Voir la présentation du Jeudi d’Acrimed que nous leur avons consacrée.

[5Pour une évaluation du montant de ces exonérations, voir, dans Libération, « Quand l’État exonère, c’est 140 milliards qu’il perd ».

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