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Philippe Poutou (NPA) : « Nous sommes dépendants du bon vouloir des rédactions »

par Mathias Reymond,

La question des médias, et plus précisément du rapport aux médias, doit se poser pour les organisations politiques de la « gauche de gauche ». Or, passer dans les médias quand on conteste leur domination ne va pas sans quelques conflits et les acteurs des organisations politiques se trouvent rapidement confrontés aux problèmes, voire aux contradictions, que soulève leur médiatisation... ou leur non-médiatisation [1].

Pour aborder ces questions – et d’autres – nous avons interviewé Philippe Poutou, candidat à l’élection présidentielle du NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste) en 2012 et en 2017, en abordant notamment avec lui le rôle joué par les médias dans la sélection des « bons clients » et ses conséquences pour une organisation politique qui essaie de diversifier ses porte-parole.

Nous essaierons de reproduire l’exercice avec d’autres personnalités politiques dans les mois à venir.

Lors de l’émission de BFM-TV du 1er mai 2016, la chaîne a choisi Olivier Besancenot pour venir commenter les mobilisations sociales du jour. Pourquoi lui et pas vous ?

La plupart du temps c’est Olivier [Besancenot] qui est invité, que ce soit sur BFM-TV, i-Télé ou sur les radios. Depuis quelques semaines nous proposions à nouveau que ce soit moi qui participe aux émissions, en tant que candidat à la prochaine présidentielle mais aussi en tant que porte-parole du parti, histoire de montrer un autre visage du NPA. Parfois, les télévisions acceptent, mais c’est rare. On nous répond souvent : « C’est promis, on invitera Poutou la prochaine fois ! » et puis la fois suivante, c’est encore Olivier. Tous agissent de la même manière.

Pour l’émission du dimanche 1er mai sur BFM-TV, nous avons insisté pour que j’y aille, mais le ton de BFM-TV s’est durci. En substance, ils nous ont avertis par une phrase du genre : « Si Besancenot ne vient pas, nous n’inviterons plus le NPA, nous n’inviterons plus Poutou ». Ils nous ont expliqué qu’ils avaient déjà fait la bande annonce, que tout était prêt pour Besancenot, que ce n’était pas possible de faire autrement et de décommander Besancenot. Un mélange de menace, de chantage et de « comprenez nous ». Finalement, nous avons accepté, Olivier y est allé. Une émission qui a été lourde, sur les débordements dans les manifs, les journalistes ont carrément harcelé Olivier pour qu’il dénonce les violences des « casseurs » [2].


Quelques jours plus tard, BFM-TV vous a finalement invité. Comment s’est passé l’entretien ?

Effectivement, j’ai été invité la semaine qui a suivi, un soir de mobilisation, pour être interrogé sur le mouvement social mais surtout – et encore ! – sur les violences (des vitrines cassées à Nantes, des permanences du PS taguées…). L’interview d’Olivier Truchot a été sans finesse, me coupant la parole, me sommant de dénoncer les violences... Comme d’habitude.


De quelle façon les journalistes se sont comportés avec vous en off ?

Plus cocasses encore furent les réflexions méprisantes de Truchot et d’un autre journaliste de BFM-TV à mon égard. En off, j’ai eu droit à des remarques du style « Poutou, celui qui se plaint de ne pas être invité » ou « vous voyez bien qu’on vous invite ». Ironiques, désagréables. Mais encore une fois, comme d’habitude...


De manière générale, pensez-vous rentrer dans le cadre des entretiens télévisés ? Autrement dit : selon vous, êtes-vous « un bon client » pour les journalistes ?

Une chose est sûre, avec Olivier, les médias ont un « bon client ». Du point de vue de l’audience, il est populaire, il est efficace. Et puis ils y sont habitués. Etant donné tout ça, les journalistes de ces chaînes ne voient pas pourquoi ils changeraient, même pour quelques plateaux. Ils ne se posent pas trop de questions, dès qu’il faut un « contestataire », c’est Olivier. Certes, ils ne pensent pas à moi, je ne les intéresse pas, mais c’est infiniment plus compliqué pour d’autres militants du NPA comme Christine Poupin qui est notre porte-parole. Moi encore, ayant été candidat à la présidentielle, je suis un peu connu. Mais quand on propose Christine, ils s’en moquent complètement, ils ne se sentent aucune obligation puisque ce sont eux qui choisissent et qui décident.


La question du rapport aux médias est problématique pour les partis de la gauche de gauche. Doit-on y aller ? À quelles conditions ?

Nous sommes dans une position de « demandeurs » parce que nous souhaitons évidemment faire entendre nos idées : les plateaux télés sont des tribunes. Depuis 2002, nous avons Olivier qui passe bien, qui va régulièrement dans les médias, nous nous y sommes habitués et les médias également. Il est devenu le porte-parole du parti et le visage du parti. C’était une bonne chose, nous en étions tous satisfaits… Mais quelque part nous nous sommes également piégés dans cette relation ambiguë avec les médias.

Depuis que nous essayons de faire passer d’autres camarades, d’autres visages, nous voyons bien que nous ne maitrisons rien, que nous sommes dépendants du bon vouloir des rédactions. Avec Olivier, les médias ont une « personnalité » qui parle bien, qui fait le buzz, qui est apprécié, qui a les qualités requises pour passer à la télé. Cela nous allait bien tant qu’on ne se posait pas plus de questions, quand Olivier passait, « on » passait à la télé. À partir du moment où l’on souhaite montrer un autre visage du parti, un visage plus collectif, que l’on veut diversifier nos porte-parole, on se rend compte des difficultés.


Pourquoi les journalistes semblent vous « oublier » ?

C’est difficile de dire ce qui se joue vraiment dans la tête des journalistes. Est-ce seulement une question d’audience ? Est-ce aussi une question de mépris social ? Pourquoi Olivier est-il traité aussi différemment de moi ? Est-ce seulement une question de bien parler, d’efficacité, une question de l’image qu’on donne, de dirigeant, d’homme politique ? Olivier est dans la case de représentant politique mais moi dans quelle case me mettent-ils ? Ont-ils décidé que je ne pouvais pas être un représentant digne, que je n’en ai pas les compétences, que je suis trop amateur, que je ne parle pas assez bien ?

Le 23 juin, sur i-Télé, il faut entendre ce qu’a pu dire Bruce Toussaint à Olivier disant qu’il voterait Poutou en 2017 notamment parce que je ne suis pas un politicien professionnel : « sans vouloir être désagréable, ça se voit » a-t-il rétorqué. Ou encore Laurent Ruquier sur France 2, le 25 juin, toujours pour répondre à Olivier qui disait encore qu’il voterait Poutou en 2017 : « vous nous ressortez encore celui-là ? ». Il y a une chose qu’ils n’admettent pas, ils ont tous comme un regret : que ce ne soit pas Olivier Besancenot le candidat du NPA. Qu’est-ce que cela signifie vraiment ?

En définitive, quelles que soient leurs motivations, d’un point de vue personnel, cela ne me dérange pas de ne pas être invité, je revendique le droit à la différence. Mais du point de vue collectif, celui du parti, c’est un problème auquel nous sommes confrontés et que nous tentons de résoudre…


Entretien réalisé par Mathias Reymond, le 3 juillet 2016.

 
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