Observatoire des media

ACRIMED

Nicolas Demorand, moi-je

par Denis Souchon,

Nous avions « abandonné » Nicolas Demorand sur les sentiers de sa gloire en février 2011. Il venait de faire une entrée triomphale à Libération [1] après être passé par France Culture, France Inter et Europe 1, tout en jalonnant son parcours d’incursions aux Inrockuptibles, sur i-Télé, France 5, RTL ou encore Canal +... « Entrée triomphale » est peut-être excessif, puisqu’il n’avait été adoubé qu’à une faible majorité [2]. Qu’est-il devenu depuis ?

Après s’être attiré en un temps record, le 30 juin 2011, la défiance d’une écrasante majorité du personnel du quotidien co-fondé par Jean-Paul Sartre, Nicolas Demorand est revenu sur France Inter en septembre 2014, pour y animer « Un jour dans le monde » et, en plus, « Le téléphone sonne » (depuis septembre 2015) et « Questions politiques » (depuis septembre 2016). Mais c’est principalement à propos de ses récents débuts, le 7 octobre 2016, d’animateur d’une émission bi-hebdomadaire à prétention culturelle sur France 3 (« Drôle d’endroit pour une rencontre ») qu’il a accordé un entretien à L’Obs [3] où il se montre tour à tour méprisant, amnésique, vaguement angoissé et vraiment satisfait de sa propre carrière.


Méprisant

Le dernier échange résume la désinvolture de notre journaliste passe-plats et passe-partout :

- L’Obs : « Vous faites régulièrement l’objet de critiques de sites comme Acrimed ou du réalisateur Pierre Carles. Dans son documentaire "les Nouveaux Chiens de garde", il vous reproche de faire partie d’une poignée de journalistes interchangeables et connivents. »
- Nicolas Demorand : « Quand j’entends Acrimed, je me dis : qu’est-ce que j’ai encore fait ? Pour Pierre Carles, je ne peux pas vous dire, je n’ai pas vu son film. Écoutez, j’ai 45 ans, j’aime les ondes positives. Le reste, je m’en fiche. »

Ainsi, Nicolas Demorand n’a pas vu le film de Pierre Carles. Et pour cause. S’il avait essayé de le voir, il se serait sans doute trompé de salle. Comme l’ignore la journaliste qui l’interroge et, avec elle, notre journaliste culturel, le film Les Nouveaux Chiens de garde a été réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. Ce film, Nicolas Demorand s’en fiche, comme il se fiche de nous : « Quand j’entends Acrimed, je me dis : qu’est-ce que j’ai encore fait ? » Comme si nous n’avions que Demorand en tête... Et d’avouer sa surdité volontaire et son narcissisme d’homme mûr : « Écoutez, j’ai 45 ans, j’aime les ondes positives. Le reste, je m’en fiche. »

Le reste, c’est-à-dire presque tout quand il est mis en question.


Amnésique

Hélène Riffaudeau qui l’interroge risque une question qui dérange sur les pratiques controversées de Libération alors que Nicolas Demorand en était directeur de la rédaction :

- « Avez-vous des regrets : la une sur Bernard Arnault, "Casse-toi, riche con !", ou l’article basé sur la rumeur d’un compte en Suisse de Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères ? »

Plutôt que de répondre précisément, l’intéressé se livre à un très prévisible exercice d’auto-satisfaction : 

J’ai une philosophie personnelle : j’avance… "Libé", cela a été trois années vivantes mais violentes. Je n’ai jamais joué avec le journal et ceux qui le faisaient. J’ai toujours été sincère et respectueux de son histoire, de son intelligence, de sa puissance. Avec la rédaction, nous avons fait du très bon travail collectif avant que les problèmes d’argent ne nous rattrapent. Je suis fier de notre traitement de l’affaire DSK, du tsunami, des printemps arabes, de la présidentielle de 2012…

Quant aux motifs d’être moins fier, Nicolas Demorand « s‘en fiche ». Il a presque tout oublié, à commencer, par exemple, par les « unes » racoleuses comme celle-ci [4] :



La journaliste de L’Obs insiste et essaye de lui rappeler son échec à Libération : « La rédaction a pourtant voté une motion de défiance contre vous à deux reprises… ». Nicolas Demorand se lance alors dans un tour d’illusionniste – « amnésie-et-vieilles-rengaines-qui-font-diversion » – dont le secret est désormais éventé et labellisé :

Les motions de défiance, cela arrive. Elles témoignent d’une inquiétude des équipes sur la pérennité de leur journal et l’avenir des médias. Quand je suis parti, j’ai reçu des mails, des SMS et des appels très chaleureux de nombreux journalistes. Avant mon arrivée, tout le monde disait que "Libé" était mort, quand j’y étais, qu’il allait mourir… C’est la rumeur la plus courante qui circule à son sujet. Je note qu’il est toujours en kiosque. Quand l’actualité est forte, dense, tragique, ce sont toujours des magiciens de la une qui savent trouver les mots.

Nicolas Demorand tente d’effacer le rejet manifesté par les motions de défiance, la première adoptée le 30 juin 2011 (il faut le redire…) quatre mois seulement après son arrivée, par 78 % des votants [5], la seconde le 26 novembre 2013 par 89,7 % des votants. Chapeau l’artiste !

Mais l’artiste… s’en fiche : à ses yeux des motions de défiance massives ne peuvent être qu’« un témoignage d’inquiétude des salariés », mais pas un rejet des orientations et d’un mode de direction, d’animation propres à Nicolas Demorand. En d’autres termes, la contestation de la « dérive managériale » que nous avions relevée n’aurait jamais existé. La Société civile des personnels de Libération (SPCL), de son côté, avait signalé de nombreux égarements dans un communiqué de presse en avril 2012. En ces termes :

Un an après l’arrivée de Nicolas Demorand, la greffe n’a pas pris.
La liste des griefs est longue :
- Des Unes racoleuses qui tantôt défigurent Libération, tantôt vont à l’encontre des valeurs qui ont toujours été les siennes.
- De pseudos événements basés sur des interviews et non sur des reportages et enquêtes.
- Un traitement éditorial partisan en matière politique, qui semble inféoder le journal au PS.
- La mise à l’écart de continents entiers du journal, comme le social, l’environnement, l’immigration.
- Des embauches de cadres répondant à une logique discrétionnaire, sur fond de précarisation croissante des pigistes.
- Des divergences évidentes au sein de l’équipe de direction qui conduisent à la confusion tant rédactionnelle qu’organisationnelle.
- Des opérations publicitaires contestables lancées sans consultation de la SCPL en dépit des engagements pris par la direction.


Angoissé ?

À la question « Êtes-vous inquiet pour l’avenir de la presse et son indépendance ? », Nicolas Demorand répond :

C’est très angoissant. Les journaux ne se vendent plus. Les abonnements numériques restent insuffisants. Il y a désormais de très bons articles gratuits sur internet. Mais on ne fait pas de bons journaux sans journalistes, donc sans argent. Quand les seuls investissements sont des plans sociaux, c’est dramatique car il faut du monde pour faire un journal ou un site de qualité. La crise traversée par iTélé a aussi remis en lumière un problème fondamental : la concentration des médias entre les mains d’industriels, qui, pour certains, pensent qu’on peut diriger une entreprise de presse comme n’importe quelle autre. Certains oublient que les infos produites ont une valeur et que les médias ne sont pas de simples tuyaux par lesquels balancer des contenus…

La mobilisation de Nicolas Demorand contre la concentration des médias nous était jusqu’alors inconnue. La grève des personnels d’i-Télé aurait donc eu pour mérite de la (re ?)mettre en lumière à ses yeux éblouis… Mais pas totalement, puisque « certains » seulement (jamais nommés…) des oligarques qui possèdent des médias les traiteraient comme des tuyaux et abuseraient des plans sociaux. On ne sait, par exemple, si Nicolas Demorand a vraiment été ému par l’appropriation d’Europe 1 (où il a travaillé…) par l’héritier industriel et marchand d’armes Arnaud Lagardère et par les plans sociaux qui ont touché Libération (le quotidien qu’il a co-dirigé).

Mais l’angoisse n’étouffe pas le plaisir… et l’autosatisfaction.


Autosatisfait

Inondé par les « ondes positives » qui lui interdisent de tenir compte des critiques qui le gênent et des questions sur son passé qui le dérangent, Nicolas Demorand n’est jamais aussi à l’aise que lorsqu’il pérore sur « ses » émissions en érigeant en modèle d’accomplissement humain Demorand Nicolas :

Pot-pourri : « Le plaisir a toujours été un parti pris dans ma vie professionnelle » ; « Si j’ai choisi de devenir journaliste, c’est par plaisir. » ; « C’était une très vieille envie [d’animer une émission culturelle]. » ; « Il y avait cette idée que la culture est une fête. Cela m’a donné éperdument l’envie de faire du journalisme. J’ai longtemps tourné autour de ce désir d’animer une émission culturelle. » ; [À propos de « Questions politiques » :] « Je le fais de façon professionnelle et avec plaisir. » ; [À propos du « Téléphone sonne » :] « C’est une case extraordinaire. C’est un bonheur de l’animer. On brasse des sujets très variés, dans l’actu ou qui en sont déconnectés. Il y a une qualité d’échange rare. » ; [À propos de « Un jour dans le monde » :] « C’est extrêmement rafraîchissant et très riche intellectuellement. Le public ne s’y trompe pas : les audiences sont très bonnes [6]. Il y a, dans la station, et particulièrement dans cette émission, une excellente ambiance » [7].

Quelle chance Nicolas Demorand a d’être Nicolas Demorand ! Mais avouons-le : Acrimed s’en fiche !


Denis Souchon (avec Henri Maler)


Post-Scriptum : Ne boudons pas, nous aussi, notre plaisir et notre sourire. Nous avons appris de Nicolas Demorand que Philippe Val « est drôle, cultivé et a une haute idée des missions de service public. »

 
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Notes

[2Selon Libération c’est avec (seulement) 56,7 % des suffrages exprimés que le personnel du journal avait accepté la proposition du conseil de surveillance de nommer Nicolas Demorand directeur de la rédaction.

[3Publié le 12 novembre 2016.

[4Épinglée ici.

[5Comme le relevait, explication à la clé, Rue 89.

[6Le Dieu Audimat est pris à témoin. Avec ce type de raisonnement Hanouna sera bientôt au Collège de France.

[7L’ambiance est tellement excellente qu’un envieux confrère de France Inter, Augustin Trapenard, ne se prive pas de critiquer Nicolas Demorand, et Léa Salamé, dans les colonnes de L’Obs le 9 octobre 2016 : « Le journaliste culturel est méprisé. Autre illustration de ce mépris : France Télévisions nous promet cette année une rentrée culturelle. Bien. Et qui sont les journalistes choisis pour incarner ces émissions culturelles du service public ? Léa Salamé et Nicolas Demorand ! ».

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