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Faire l’opinion de Patrick Champagne : préface de la nouvelle édition

par Patrick Champagne,

Nous publions ci-dessous la préface de la nouvelle édition, en livre de poche, de Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique de Patrick Champagne qui fut aussi l’un des fondateurs d’Acrimed en 1996. Cet ouvrage est l’une des sources d’inspiration de notre critique de la sondagite et de la médiatisation de la politique, dont cette préface tire un premier bilan.

Par ailleurs, Patrick Champagne sera l’invité du « Jeudi d’Acrimed » qui se tiendra le 21 mai à la Bourse du travail (75010) et qui sera annoncé ici-même sous peu. (Acrimed)





Lors de la parution de Faire l’opinion, il y a maintenant 25 ans, le débat sur la validité des sondages et sur les usages en politique de cette nouvelle technologie sociale était alors très intense, opposant de manière souvent sommaire, dans les médias notamment, les partisans des sondages à ceux qui en dénonçaient non seulement le caractère peu scientifique mais aussi les effets, perçus comme pervers, qu’ils exerceraient sur le fonctionnement des champs politique et journalistique. Si la pratique des sondages d’opinion avait été importée des Etats-Unis dès 1938 par l’universitaire Jean Stoetzel, un spécialiste en psychologie sociale, ce n’est qu’en 1965, à l’occasion de la première élection présidentielle au suffrage universel, que ce type d’enquête, pris en mains désormais par des politologues spécialistes en sociologie électorale, s’est banalisé et est devenu médiatique.

Outre la multiplication des sondages préélectoraux, sondages techniques qui, sous certaines conditions très précises, sont acceptables scientifiquement et politiquement, les sondeurs et les politologues qui avaient investi les instituts de sondages ont cherché à imposer en contrebande, une nouvelle définition de l’ « opinion publique », notion centrale des régimes démocratiques qui était jusqu’alors vague et était invoquée, comme principe de légitimité, par les différents agents participant à la lutte politique pour dire simplement que « le peuple était avec soi ». Les politologues prétendront la mesurer scientifiquement à partir de leurs enquêtes par sondage, l’opinion publique devenant un pourcentage incontestable parce que obtenu de manière apparemment scientifique et de surcroit établi démocratiquement puisque résultant de l’interrogation d’échantillons représentatifs de citoyens « en âge de voter ». Les politologues vont s’autoproclamer les gardiens au dessus de tous soupçons chargés de faire parler en toute objectivité cette moderne Pythie qu’ils ont installée au cœur de la lutte politique.

Dès le début des années 1970, une critique scientifique radicale était portée à ce type d’enquête par Pierre Bourdieu dans une conférence intitulée « L’opinion publique n’existe pas » [1] qui fit alors grand bruit dans le petit milieu du sondage. Si, d’un point de vue scientifique, on pouvait penser que tout était dit, et que le débat était clos, c’était sans compter sur l’emprise, sur les instituts de sondage, de ceux que Bourdieu avait appelé, dans un article de la revue Minuit paru en 1972 [2], les « doxosophes », ces savants de l’apparence qui « ne font que donner les apparences de la science sur un terrain où les apparences sont toujours pour l’apparence ». Particulièrement actifs, ils multiplièrent les enquêtes par sondage sur tous les sujets imaginables, posant inlassablement leurs questions standardisées (« vous, personnellement, que pensez-vous de… ? ») à une population qui, très largement, n’en pensait rien mais qui permettait d’imposer progressivement leur vision de l’opinion publique.

La publication de mon livre, en 1990, s’inscrivait, pour dire vite, dans le cadre de cette lutte des sociologues contre les politologues médiatiques, formés pour la plupart, comme les sondeurs et comme nombre d’hommes politiques, à Sciences Po de Paris, qui prétendaient, au nom de leur science politique, défendre cette pratique. Dix ans plus tard, la pratique des sondages faisait encore polémique, comme en témoigne les réactions à ce livre et la préface que je rédigeai alors à l’occasion de la réédition de l’ouvrage en 2001.

Aujourd’hui, la pratique semble entrée dans les mœurs et ne semble plus susciter de polémiques. Si, parfois, les sondages font encore « la une » des journaux, c’est moins désormais parce qu’on en contesterait encore la fiabilité que du fait de détournements financiers et de commandes excessives, voire scandaleuses, par le milieu politique, de sondages auprès des divers instituts qui se sont multipliés. C’est que la pratique des sondages d’opinion en politique, à mesure qu’elle s’intensifiait, a connu un processus de mithridatisation tout à fait classique qui s’observe lorsqu’une nouvelle technologie apparaît qui tend à perturber l’ordre des choses existant : dans un premier temps, elle suscite des réactions sommaires de rejet comme d’adhésion enthousiaste, les prosélytes de la modernité s’opposant aux tenants de la tradition, c’est-à-dire bien souvent « les jeunes » aux « vieux », « les modernes » aux « conservateurs », etc. ; dans un second temps se multiplient les débats, les colloques, les publications auxquels participent des représentants de chaque camp et au cours desquels tous les arguments possibles sont échangés jusqu’à saturation ; enfin la pratique s’installe peu à peu compte tenu des systèmes d’intérêts en présence et du degré auquel la nouveauté a été socialement digérée et est devenue indiscutable, c’est-à-dire non discutée. Les débats sont progressivement oubliés et des usages tendent à s’imposer et à s’installer dans la routine, la banalité, le cela-va-de-soi. Il s’agit là d’un processus très général qui s’observe aussi bien s’agissant de la diffusion d’internet, que de la mise en place d’une réforme de la politique scolaire, de l’introduction des techniques du marketing en politique, etc.

Pourquoi dès lors s’intéresser à des débats qui appartiennent au passé et qui sont apparemment dépassés ? S’il n’est pas inutile de revenir vers ces débats qui tendent progressivement à sombrer dans l’oubli, c’est qu’ils peuvent aider à rompre avec la nouvelle doxa qui tend inévitablement à s’installer et à devenir notre nouvel impensé, notre inconscient social. Car de même que la télévision est au principe de ce que Bourdieu a appelé la « pensée audimat » [3], la pratique des sondages est au principe d’une « pensée par sondage », c’est-à-dire de la tendance à convoquer en permanence les sondeurs pour décider de tout au nom d’une opinion qui est censée être majoritaire [4]. Il n’est pas facile de résister à ces forces d’intégration, la disposition critique, au niveau individuel, peinant à rester constamment en alerte tant la remise en cause de la doxa, cette incitation à penser comme tout le monde, exige une vigilance permanente et un effort sans relâche sur soi.

Les périodes de débats, par contre – c’est ce qui fait leur intérêt – sont de véritables moments critiques, dans la mesure où la diffusion des nouvelles technologies sociales bouleverse et chahute les pratiques et les catégories de perception, et par là, la doxa, et donc l’ordre symbolique établi et les rapports de pouvoir. Ils sont de ce fait l’occasion d’une mobilisation intellectuelle collective, d’un effort de pensée, d’une lutte symbolique objectivement stimulante au cours de laquelle chacun, dans l’urgence, apporte sa contribution par le seul fait de penser à la fois contre les adversaires et avec eux. C’est pourquoi cette anamnèse, ce retour vers ces moments d’affrontements passés peut aider à retrouver un regard critique sur le présent.

Mais l’intérêt, aujourd’hui, de l’ouvrage ne réside pas seulement dans ce retour sur l’impensé de la pratique actuelle des sondages. Il portait l’attention, comme l’indique le sous titre de l’ouvrage, « le nouveau jeu politique », sur le fait que les sondeurs n’étaient pas un acteur de plus dans le jeu politique mais contribuaient à mettre en place un système politico-médiatico-sondagier dans lequel ils jouent désormais un rôle de premier plan. Loin d’être de purs observateurs neutres du champ politique qui délivreraient modestement le résultat de leurs enquêtes, les sondeurs, désormais omniprésents, revendiquent officiellement le monopole de la connaissance scientifique de la « volonté populaire » – une notion qui appartient plus au registre de la métaphysique politique que de la science – et proposent officieusement aux partis politiques les moyens pour la manipuler.

L’insertion de cette technologie dans le fonctionnement du champ politique a eu des effets qui ont complètement transformé l’économie générale de la lutte politique, le champ du pouvoir s’étant restructuré autour de deux nouveaux acteurs : la télévision et les sondeurs. Insensiblement, la télévision et les sondages ont transformé la vie politique désormais caractérisée par la spectacularisation, par le primat donné à l’émotion, par l’apparition d’une information-divertissement, par la personnalisation (et même la « peoplelisation »), par la gestion d’une nouvelle forme de notoriété politiquement efficace, la notoriété médiatique, qui, très dépendante des logiques médiatiques, se perd cependant aussi vite qu’elle s’acquiert (c’est la logique du « vu à la télé »), par les baromètres politiques hebdomadaires censés la mesurer, etc.

Dans les coulisses comme sur le devant de la scène où s’affrontent des leaders politiques devant de vastes auditoires de téléspectateurs s’agitent désormais nombre d’agents qui contribuent à faire le spectacle, depuis les commentateurs traditionnels tels que les éditorialistes et les hommes politiques jusqu’à ces nouveaux venus que sont les politologues, les conseillers en communication, mais aussi les journalistes d’investigation qui traquent les scandales politiques, les humoristes qui caricaturent quotidiennement les hommes politiques, les Guignols de l’info qui minent la croyance dans le sérieux du jeu politique, et, bien sûr, les sondeurs qui prétendent traduire tout cela en chiffres.

Cette médiatisation de la politique, et son accompagnement par les sondages, ont tendanciellement eu pour effet de redéfinir ce qu’on met sous l’expression « faire de la politique » qui consiste de plus en plus en l’art d’utiliser un ensemble de techniques mises au point par des spécialistes en communication et en sondages qui sont destinées à agir, par médias interposés, sur des électeurs placés en position de spectateurs afin de produire des effets sur l’opinion mesurée par les instituts de sondage. Le cercle est ainsi bouclé.

Patrick Champagne, janvier 2015

 
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Notes

[1Cette conférence a été publiée notamment dans Questions de sociologie, Paris, Editions de minuit, 1980. [Voir également sur notre site (Acrimed)].

[2Minuit, 1, novembre 1972, p.26-45.

[3Dans Sur la télévision, Paris, Editions Raisons d’agir, 1996.

[4Voir, comme un exemple parmi d’autres, l’annexe 3 qui a été ajoutée à cette édition concernant le « baromètre crédibilité des médias ».

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