Observatoire des media

ACRIMED

Les politiques et le divertissement télévisuel (extrait de La politique sur un plateau, de Ph. Riutort et P. Leroux)

par Philippe Riutort, Pierre Leroux,

Nous publions ci-dessous avec l’autorisation des auteurs, un extrait du livre de Philippe Riutort et Pierre Leroux, La politique sur un plateau. Ce que la télévision fait à la représentation, paru aux Presses universitaires de France en 2013. Un ouvrage que Philippe Riutort présentera en détail à la Bourse du travail ce jeudi 16 octobre, lors du premier « Jeudi d’Acrimed » 2014-2015. L’extrait qui suit (p. 23-28) est issu du premier chapitre, qui traite de « l’émergence de nouveaux espaces médiatico-politiques », et présente les grandes étapes qui ont conduit, au cours des 30 dernières années, les responsables politiques jusqu’au cœur d’émissions de divertissement où il n’est jamais question… de politique.

Les politiques dans le « pur » divertissement (variétés, jeux, téléréalité)

Le passage d’une télévision marquée par un certain volontarisme de l’offre à celle de la recherche du public cible de la télévision commerciale (symbolisé par la « ménagère de moins de 50 ans ») s’accompagne pour les chaînes généralistes de la volonté toujours plus forte d’anticiper les attentes en abandonnant les objectifs initiaux de la télévision de monopole de service public (le fameux triptyque « informer, éduquer, divertir »), et consacre, en premier lieu, le divertissement qui se voit octroyer une place croissante dans les grilles de programmes.

Cette évolution est fortement accentuée en France par la création en 1985, de La Cinq, sur le modèle de son homonyme italienne, et TF1, avant même sa privatisation en 1986, sous la direction d’Hervé Bourges [1] s’inscrit dans ce mouvement de fluidification des grilles, caractéristique de la « néotélévision » [2], en recourant au principe du « mélange des genres ». C’est le cas notamment dans le cadre de talk-shows, comme Ambition, confié en 1986, au jeune chef d’entreprise, symbole de la réussite économique, Bernard Tapie, qui réunit face à des « experts » et à un vaste public un entrepreneur en herbe chargé de tester la viabilité de son projet. L’austère émission économique se métamorphose ainsi en show décrivant l’épreuve semée d’embûches de l’entrepreneur sous les yeux de téléspectateurs censés l’accompagner dans son rêve [3]. La consécration des variétés présentes trois à quatre fois par semaine en début de soirée sur TF1 après sa privatisation conduit certains animateurs à convier dans leurs émissions des responsables politiques avec l’intention de les faire sortir de leur rôle. L’animateur et imitateur Patrick Sébastien convie dans Carnaval (TF1, 1984-1987) le ministre de la culture Jack Lang pour interpréter avec une actrice le sketch de la « drague » créé par Guy Bedos et Sophie Daumier. François Léotard et Lionel Jospin y chantent une chanson et Jacques Chirac est interviewé par une marionnette. Avant même que le terme – ambigu – ne rencontre un franc succès, il est clairement question ici de « peopolisation [4] », au sens où la présence du responsable politique se justifie uniquement par sa notoriété, ce qui n’autorise cette médiatisation qu’aux figures de premier plan du champ politique consentant à entrer pleinement et sans contrepartie directement politique dans la sphère du divertissement. Les condamnations fortes de la presse et de l’univers politique auxquelles ces expériences vont donner lieu et le faible nombre d’invités potentiels conduisent le genre à demeurer balbutiant tout en ayant contribué symboliquement à faire franchir aux politiques un pas vers le divertissement. La présence d’invités télévisés s’observe aussi dans quelques jeux télévisés comme L’Académie des neuf (Antenne 2, 1982-1987, présentée par Jean-Pierre Foucault) ou Tournez manège sur TF1, où le ministre de la culture Jack Lang et le député UDF André Santini [5] sont conviés. Le glissement vers le dévoilement de soi se retrouve encore dans l’apparition d’émissions de témoignages qui invitent à la confidence et à la confession essentiellement des anonymes [6] mais aussi parfois des célébrités. Le critique cinématographique Henri Chapier, avec Le Divan (France 3, 1987-1994), interviewe une personnalité en parodiant une séance chez le psychanalyste [7]. Avec Qu’avez-vous fait de vos 20 ans ? (1990-1992), la journaliste Christine Ockrent propose le retour nostalgique sur les années de jeunesse de personnalités dont bon nombre appartiennent à l’univers politique. Le dévoilement de la face privée de l’homme public ne constitue pas véritablement une nouveauté [8] – puisque certaines émissions y ont déjà contribué –, mais le cadre de la prise de parole a évolué : le responsable politique n’est plus convié pour ce qu’il a à dire (il respecte d’ailleurs la consigne et n’utilise pas cet espace comme une tribune politique) mais pour ce qu’il est, un personnage public amené à faire découvrir sa personnalité. Il existe cependant des limites à ce dévoilement très contrôlé du personnage politique, comme l’attestent les échecs des quelques tentatives des émissions de réalité politique en France [9], en dépit de quelques timides incursions [10].

La profusion des espaces mixtes

Les années 2000 sont marquées par la multiplication d’« espaces mixtes » télévisuels intégrant à un programme ludique une tonalité plus ou moins clairement orientée vers l’actualité. Ce phénomène résulte en grande partie de l’apparition de nouvelles chaînes sur le câble (Paris Première, Jimmy…) puis sur la TNT (les chaînes d’information en continu), et de la croissance du volume de programmes offerts. La généralisation des émissions de plateau s’explique en grande partie par leurs faibles coûts de production et la souplesse de leur formule qui les rend très réactives (réunir des invités autour d’une table et les faire réagir à l’actualité « people », culturelle, économique ou politique), caractéristique des « émissions de flux [11] ». Cette évolution, qui se retrouve pleinement à la radio à l’image de l’émission On va s’gêner de Laurent Ruquier sur Europe 1, diffusée l’après-midi et représentant l’un des pics d’audience de la station, réunit autour de l’animateur une « bande » de chroniqueurs (humoristes, comédiens, mais aussi écrivains ou journalistes) censés apporter un regard amusé et décalé sur l’actualité du jour [12]. Les nouvelles chaînes du câble et de la TNT ont pu également se livrer à certaines audaces ainsi que Canal Plus l’avait quasiment institutionnalisé lors de sa création dans ses programmes diffusés en clair. L’émission Nulle part ailleurs (diffusée de 1987 à 2001) multipliait la succession des rubriques humoristiques et informatives (même si la politique est, à l’exception du court journal indexé à l’émission, quasiment exclue du programme) en adoptant volontairement un ton tranchant nettement avec celui des autres chaînes. Différentes tentatives de modernisation du talk-show ont ainsi été entreprises, visant à faire émerger une parole insolite en faisant sortir de leur cadre habituel les personnages publics, selon le schéma devenu classique. En 1999, l’émission de la chaîne du câble, Canal Jimmy, La route, réunissait deux personnalités qui ne se connaissaient pas, pour partager un trajet en voiture entièrement filmé. La député RPR Roselyne Bachelot y évoque ses goûts musicaux (Puccini et Iggy Pop), sa découverte des camps naturistes… en compagnie du comédien et militant écologiste Marc Jolivet. Jean-François Copé, invité de l’émission 93 Faubourg Saint-Honoré (Paris Première, 2003-2007) [13], est amené à évoquer, à la table qui regroupe quelques uns de ses anciens condisciples de Sciences Po (les journalistes David Pujadas et Isabelle Giordano, le publicitaire Stéphane Fouks, le publicitaire et écrivain Frédéric Beigbeder), son salaire, des anecdotes sur sa scolarité et ses sorties nocturnes d’étudiant… La multiplication des espaces médiatiques privilégiant la conversation détendue entre invités issus d’univers différents, voire éloignés, et le fait d’intégrer et d’alterner séquences humoristiques et d’information dans le même programme constituent autant d’entreprises visant à renouveler aussi bien les émissions de divertissement « classiques » (jeux, variétés…) que les émissions d’actualité (journaux télévisés, émissions politiques, de reportage, de débats…). L’instauration d’espaces télévisuels hybrides révèle certainement un des principes de la « néotélévision », où le sérieux et la parodie se côtoient en permanence au nom de la consécration d’un second degré qui invite le téléspectateur à entrer dans les coulisses pour avoir accès à l’envers du décor, à faire la part des choses et à ne pas prendre nécessairement au sérieux ce qu’on lui montre [14]. La profusion de ces espaces intermédiaires constitue un véritable défi pour appréhender ce qu’il advient de la politique à la télévision. À la question souvent mal posée, de savoir s’il y a « plus » ou « moins » de politique à la télévision, il convient en préambule de remarquer que la politique se retrouve aujourd’hui présente un peu partout et non plus cantonnée à des programmes hautement sacralisés et solennisés (qui pourtant demeurent parfois, comme pour l’allocution du chef de l’État), et presque nulle part (dans la mesure où le contenu explicitement politique se trouve souvent relégué au second plan).

L’apparition de talk-shows en est l’une des manifestations les plus exemplaires. Ces émissions apparues au milieu des années 1990, que l’on préférera nommer tout au long de l’ouvrage conversationnelles, instituées en véritables tribunes politiques en conviant avec régularité des professionnels de la politique, se présentent, du moins dans un premier temps, comme des entreprises de subversion tant médiatiques que politiques, prenant pour cible les émissions politiques « classiques », renvoyées à un âge télévisuel révolu et irrémédiablement dépassé.

 
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Notes

[1Pour un témoignage, Hervé Bourges, Une chaîne sur les bras, Paris, Seuil, 1987, qui met l’accent sur l’impératif de sa présidence : la reconquête de l’audience perdue.

[2Francesco Cassetti, Roger Odin, « De la paléo- à la néotélévision », Communications, 1990, p. 9-26.

[3Sur les mutations de l’émission économique télévisée, Philippe Riutort, « Les nouveaux habits du journalisme économique », Hermès, n°44, 2006, p. 135-141.

[4Voir Djamil Dakhia, Politique people, Paris, Bréal, 2008.

[5Le député-maire d’Issy-les-Moulineaux, André Santini, assure ainsi sa visibilité médiatique par l’intermédiaire du divertissement, qui, de 1985 à 2003, représente 35% de ses invitations en plateau, contre 6% pour les magazines politiques, le reste étant principalement constitué des journaux télévisés et soirées électorales. Voir Carole Smolarski, Les hommes politiques dans les émissions de divertissement : le cas d’André Santini, DESS de Droit de la vie politique, Université Paris X – Nanterre, 2004, p. 11.

[6Voir Dominique Mehl, La télévision de l’intimité, Paris Seuil, 1996.

[7Le Divan a accueilli plus de 300 invités, essentiellement de l’univers du spectacle, dont une vingtaine d’invités politiques : notamment Alain Juppé, Arlette Laguiller, Jacques Toubon, Jean-Marie Le Pen, Simone Veil, Jack Lang, Claude Evin, Ségolène Royal. Les conversations partent de données biographiques déjà connues. Les problématiques récurrentes sont l’enfance et les rapports familiaux, comme déterminant de la « personnalité », des « choix » et de la « carrière » future. Voir Éric Darras, « Espaces privés à usages politiques. La “psychologisation” de la scène politique », in CURAPP, Le For intérieur, Paris, Puf, 1995, p. 378-397.

[8Comme l’a fait dès l’origine l’hebdomadaire Paris Match pour la mise en scène des rôles familiaux des personnalités politiques. Voir Christian Restier-Melleray, « La femme du présidentiable. Une figurante engagée », in Pierre Mazet et Yves Poirmeur (dir.), Le métier politique en représentations, Paris, L’Harmattan, 1999.

[9En 2003, TF1 avait un projet d’émission de téléréalité politique, 36 heures, qui consistait à immerger un responsable politique dans une famille française. Jean-François Copé, alors secrétaire d’État aux relations avec le Parlement, avait donné son accord pour inaugurer l’émission, abandonnée à la suite du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin.

[10Le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, saisissant le prétexte de la première journée nationale de la gastronomie, a participé (le 23 septembre 2011) à l’émission de téléréalité de M6, Un dîner presque parfait, alors que le député UMP Éric Raoult s’est retrouvé à endosser le rôle d’aide-soignant dans l’émission J’aimerais vous y voir diffusée sur la Chaîne parlementaire (en avril 2010).

[11À la différence des émissions de stock (dramatiques, téléfilms, séries…), les émissions de flux (la plupart du temps en plateau) coûtent nettement moins cher, mais possèdent une durée de vie plus brève (moins rediffusables, difficilement commercialisables auprès d’autres chaînes, nationales ou étrangères).

[12On peut remarquer au passage que le succès d’audience de l’émission a contraint l’émission concurrente de RTL, Les Grosses Têtes, animée par Philippe Bouvard depuis 1976, à adapter sa formule : tout en conservant l’« esprit chansonnier » qui a assuré la longévité de l’émission, des rubriques consistant à traiter « légèrement » l’actualité du jour, y compris politique, ont fait leur apparition avec un invité principal qui se trouve être régulièrement un invité politique.

[13Les invités sont conviés à un dîner au domicile de l’animateur Thierry Ardisson. Voir l’analyse de l’émission in Pierre Leroux, Philippe Riutort, « La maîtrise télévisuelle des émotions. De l’intimité à l’entre-soi. Retour sur un talk-show : 93 Faubourg Saint-Honoré » in David Buxton et Francis James (dir.), Vulgarisateurs, essayistes, animateurs. Interventions et engagements médiatiques en France depuis les années 1980, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 179-197.

[14La séquence de l’émission Le Petit Journal (diffusée en clair au sein du Grand Journal de Canal Plus) de Yann Barthès illustre cette logique : visant à déjouer les mises en scène communicationnelles des responsables politiques, elle s’ingénie à révéler au grand jour les ressorts de la communication politique, au risque de ne plus envisager l’activité politique qu’à travers son prisme communicationnel.

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