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Les entretiens d’embauche de Laurent Delahousse avec Marine Le Pen et Emmanuel Macron

par Benjamin Lagues, Henri Maler,

Lors du JT de 20 h du dimanche 30 avril, Laurent Delahousse s’est-il comporté en journaliste ou en DRH ? La question mérite d’être posée. Ce soir-là, il a conduit successivement, avec Marine Le Pen puis avec Emmanuel Macron, deux entretiens mémorables : des chefs-d’œuvre de politique dépolitisée, dignes – en dépit de tout le respect que l’on doit à ces vénérables hebdomadaires – de Paris Match ou de Gala. Pour s’en convaincre, il suffit de recenser les questions posées (dont on trouvera le détail en « Annexe »). Une contribution supplémentaire, à ce jour inégalée, au service public du degré zéro de l’information.

Laurent Delahousse, confident de Marine Le Pen

Sur le ton intimiste et doucereux qui sied à un journalisme incisif et informé des enjeux de l’élection présidentielle, et avec un air pénétré qui n’a d’égale que la vacuité de ses questions, Laurent Delahousse est parvenu, sans effort apparent, à ne poser aucune question sur le projet politique de son interlocutrice.

Échantillon :

– « Si vous avez un mot pour qualifier les 7 prochains jours, quel est l’enjeu pour vous ? »
– « Depuis le début de cette campagne, quel a été le moment le plus intense ? »
– « Le doute ne fait jamais partie de votre logiciel ? »
– « Ils vont être longs, ces 7 derniers jours ? »
– « De l’exercice du pouvoir, vous en parlez avec qui ? »
– « Aucun doute quant à la capacité de diriger la France ? À être président de la République ? »

Résumons : une personnalisation outrancière, d’une humanité quasiment compassionnelle. Une imitation d’entretien conduit par un psychothérapeute ? Une séance de câlinothérapie ? Plus simplement, une caricature de DRH. Alors que nous pensions n’avoir affaire qu’à une contribution de plus à la banalisation du FN, il fallut, sans rengainer notre indignation, constater quelques minutes plus tard qu’Emmanuel Macron avait fait l’objet d’un traitement semblable.


Laurent Delahousse, confesseur d’Emmanuel Macron

Emmanuel Macron fut en effet maltraité de la même façon que Marine Le Pen. Et, une fois encore, nous avons constaté une absence totale des questions portant sur le projet politique du candidat. Laurent Delahousse, avec un air toujours aussi pénétré, a prodigué une nouvelle séance de câlinothérapie, consacrée à la subjectivité, aux intentions personnelles et aux affects du gourou d’« En marche ! ».

Échantillon :

– « Qu’est-ce que vous avez ressenti vous quand vous entendez ces foules qui scandent votre nom ? »
– « Est-ce que vous aimez le pouvoir ? »
– « Qu’est-ce qui fera que vous, finalement, vous arriverez à faire ce que d’autres n’ont pas réussi à faire ? »
– « C’est quoi les qualités essentielles pour être président de la République aujourd’hui ? »
– « Si vous avez un mot pour définir les trois derniers présidents de la République ? »

Et quand les questions politiques ne sont pas rabattues sur des déclarations d’intention ou des mièvreries psychologiques, elles sont absorbées par une question morale… qui n’admet qu’une seule réponse :

– « Est-ce que moralement, aujourd’hui, on a encore la possibilité de leur mentir aux Français, de leur faire croire que ça peut changer ? »


***

Tout bien considéré, il faut nous rendre à l’évidence : à une semaine du second tour de l’élection présidentielle et en dépit de son enjeu, France 2 a confié à l’une de ses « stars de l’info » le soin de détourner de son sens sa mission de service public. Laurent Delahousse n’a pas conduit des entretiens politiques. En DRH complaisant, mais finalement peu soucieux d’établir un véritable bilan de compétences, il nous a proposé des entretiens d’embauche… au poste convoité de président de la République.

Sans interroger les postulants sur ce qu’ils entendaient faire précisément à ce poste.


Benjamin Lagues et Henri Maler


Annexe : Les questionnaires de Laurent Delahousse

Questions posées à Marine Le Pen

– Si vous avez un mot pour qualifier les 7 prochains jours, quel est l’enjeu pour vous ?
– La différence elle peut se faire uniquement sur les idées, ou aussi sur la personnalité ? Est-ce que vos personnalités, à vous deux, vont jouer un rôle ?
– Depuis le début de cette campagne, quel a été le moment le plus intense ?
– Que ressentez-vous en meeting dans cette campagne ? Est-ce que c’est enivrant ?
– Est-ce que vous êtes une femme de pouvoir ? Est-ce que finalement au fil du temps, c’est quelque chose qui est devenu une matrice importante ?
– Aujourd’hui vous n’appréciez pas ce pouvoir ?
– Il y a quelque chose qui a changé en vous depuis quelques mois, quelques semaines, même depuis la semaine dernière ? Une responsabilité différente, un sentiment particulier ?
– Le doute ne fait jamais partie de votre logiciel ?
– Aucun doute à la capacité de diriger la France ? À être président de la République ?
– Mais il y a une solitude du pouvoir. Une responsabilité d’un homme avec le pays, ou d’une femme avec le pays ?
– De l’exercice du pouvoir, vous en parler avec qui ?
– Président de République, c’est également rassembler. Votre logiciel à vous, votre logique politique, a toujours été depuis longtemps la confrontation, l’opposition, la fragmentation de la France. C’est peut-être un peu caricatural, mais on a souvent cette impression. Les nationalistes et puis les mondialistes, les patriotes et les mauvais Français, il y aurait de cela en vous ?
– Jamais vous avez eu cette vision de la France ?
– Aujourd’hui, elle est fracturée cette France.
– Il y a un point d’équilibre finalement chez vous. Vous êtes en train de m’expliquer que vous êtes une femme d’équilibre, de juste équilibre, de compromis ?
– Est-ce que finalement, vous allez probablement me dire non, votre étendard ce n’est pas la colère des Français ? Est-ce que vous n’avez pas fait de la colère votre étendard ?
– Alors, si vous avez beaucoup d’amour, vous avez tout de même beaucoup de colère contre les élites. C’est un peu devenu votre punching-ball, les élites, mais je voudrais juste comprendre : c’est quoi une élite ? C’est quoi votre définition de l’élite ? Si je prends trois exemples, un chef d’entreprise c’est l’élite ? Un journaliste, un philosophe ? Un professeur des écoles ? Je voudrais juste comprendre.
– Elles sont inutiles les élites aujourd’hui en France ?
– J’ai entendu, mais je n’ai pas tout compris. Les élites, qui incarne l’élite ? Vous n’êtes pas issue de l’élite ? Quand on fait des études par exemple. Il y aura les bonnes élites et ils faudrait éviter les mauvaises élites ?
– Le peuple a toujours raison ? Les politiques doivent toujours écouter le peuple, jamais tenter de l’emmener le guider vers quelque chose ?
– Vous êtes le peuple, vous, Marine Le Pen ?
– Quand on a fait des études comme vous, quand on a été député européen, quand on a été héritière d’un pilier de la vie politique française... vous avez hérité du parcours de Jean-Marie Le Pen. Sans Jean-Marie Le Pen de vous n’auriez pas aujourd’hui... Qu’est-ce que vous auriez été saint Jean-Marie Le Pen politiquement ?
– Quand on dit rompre avec lui, c’est une remise en question totale de ce que votre père a été ?
– Quand les autres se rassemblent, finalement c’est un rassemblement d’appareils. Vous quand vous vous rapprochez de Nicolas Dupont-Aignan, finalement c’est une logique politique ?
– Quand Nicolas Dupont-Aignan vient vous demander ce poste de Premier ministre, là ce n’est pas une démarche personnelle ?
– Je reviens juste sur cette question du peuple. Vous nous avez dit je suis issue du peuple. Vous êtes issue de la bourgeoisie (...), vous avez découvert tardivement Hénin-Beaumont, honnêtement, certains... On a la sensation aujourd’hui que cette élection présidentielle a été positionnée sur la lutte des classes. Que vous avez positionné également la France des pauvres contre la France des heureux et méritants ?
– Ces deux France sont irréconciliables à vos yeux ?
– Parmi les trois derniers présidents de la République, si vous aviez un mot pour qualifier les trois ?
– Dans quel état d’esprit abordez-vous ce débat qui va se jouer mercredi ? Est-ce qu’il sera, à vos yeux, essentiel ?
– Il vous inquiète, il vous fait peur ce débat ?
– Ils vont être longs, ces 7 derniers jours ?
– Vous allez gagner Marine Le Pen ?


Questions posées à Emmanuel Macron :

– Comment qualifier les jours à venir ? Si vous avez une définition des enjeux de cette semaine ?
– La différence elle va se jouer sur quoi ? Les idées ou la personnalité ?
– La différence entre vous et Marine Le Pen sur le plan de la personnalité, c’est quoi ?
– Vous avez découvert les meetings de Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac, François Hollande. Tous ont affirmé que ces moments de campagne sont des moments d’une extrême intensité. Qu’est-ce que vous avez ressenti vous quand vous entendez ces foules qui scandent votre nom ?
– Est-ce que vous aimez le pouvoir ?
– Une présidence de la République nécessite quoi, une forme de solitude ? Vous écoutez qui, vous, en ce moment ?
– Le 21 avril 2002, vous étiez où ? Qu’est-ce que vous vous êtes dit ?
– La semaine dernière, dimanche dernier, on n’a pas retrouvé sa sidération, même pas dans les commentaires politiques, je dirais même, même pas dans votre discours. Est-ce que votre discours été à la hauteur du choc que les Français ont ressenti ?
– Vous souhaitez l’abandon des clivages politiques, on l’a vu, ni droite ni gauche, la fin de ces clivages. On les a vus à la fin du premier tour, le résultat est là. La droite républicaine et le Parti socialiste sont éliminés. Mais on a vu un autre visage la France réapparaître, celui d’une fracture profonde, finalement une France des oubliés, certains disent face à une France qui a encore le droit d’être heureuse.
– Vous êtes aussi ce candidat, le candidat des élites ? C’est ce que vous opposez aujourd’hui Marine Le Pen, vous seriez le candidat de l’élite ?
– Pour le moment, c’est elle qui cristallise cette colère du peuple, vous le reconnaissez ?
– Le peuple, il a toujours raison selon Marine Le Pen. Selon vous ?
– On compare souvent cette élection et ce second tour qui arrive à l’élection de Donald Trump. Marine Le Pen sera l’incarnation française de Donald Trump, vous souhaitez être qui ? Hillary Clinton, elle a perdu. Barack Obama ?
– La caractéristique de cette élection américaine a été a été qu’on disait que Donald Trump ne pourrait jamais gagner et les Français sont en droit de s’interroger. Marine Le Pen peut-elle gagner ?
– Vous réfutez cette idée que vous appartenez à l’élite, que vous rétorque souvent Marine Le Pen ?
– Est-ce que moralement aujourd’hui on a encore la possibilité de leur mentir aux Français, de leur faire croire que ça peut changer ? Une responsabilité ?
– Ce débat qui aura lieu, Jacques Chirac n’avait pas débattu avec Jean-Marie Le Pen. Ce débat pour vous, il est légitime, il est naturel que vous débattiez avec Marine Le Pen ?
– Ce débat, il vous inquiète ou vous êtes impatient ?
– Qui vous a construit intellectuellement ? Qui vous a accompagné ? Personnalité politique ? On a souvent entendu Paul Ricoeur, philosophe. Est-ce qu’il y a une personnalité qui a fait ce que vous êtes aussi ?
– Quelles leçons tirez-vous de l’expérience que vous avez eue à côtoyer l’Élysée ? Le pouvoir, il isole, il est parfois difficile de faire avancer les choses ? Qu’est-ce qui fera que vous, finalement, vous arriverez à faire ce que d’autres n’ont pas réussi à faire ? Réformer la France, à l’accompagner, à la rassurer. On est aujourd’hui en 2017, on voit bien que la France est fracturée, divisée.
– C’est quoi les qualités essentielles pour être président de la République aujourd’hui ?
– Est-ce que le doute fait partie de votre logiciel ?
– Si vous avez un mot pour définir les trois derniers présidents de la République ?
– Est-ce qu’un candidat à l’élection présidentielle a le droit de montrer qu’il est heureux, un soir du premier tour ?
– Est-ce qu’un président de la République, dans un pays aussi divisé, pourra également apparaître comme heureux ?
– Il reste 7 jours, ils vont être longs, ces 7 jours ou trop courts ?
– Vous allez gagner, Emmanuel Macron ?

 
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Actualité des médias n°10 (novembre 2017)

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