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Le traitement médiatique du 8 mars : le meilleur du pire

par Emma Hugauld,

Comme tous les ans, la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, qui se déroule le 8 mars, a donné lieu à de nombreuses prouesses journalistiques. Alors que cette Journée devrait permettre de médiatiser les problématiques liées aux femmes et à leurs droits, elle fournit souvent le prétexte à « faire du clic » avec des sujets anecdotiques. Et donne même – un comble ! – l’occasion de reconduire les travers du sexisme médiatique ordinaire. On a relevé le meilleur du pire.

Le 8 mars, « Journée de la femme »

Plusieurs dénominations coexistent pour désigner le 8 mars. L’ONU parle de « Journée internationale de la femme », le gouvernement français de « Journée internationale des droits de la femme ». Les militantes et militants préfèrent parler de « Journée internationale de lutte pour les droits des femmes ». En effet, si certains droits sont acquis, beaucoup restent à l’être ou à être mis en pratique.

Dans de nombreux médias, cependant, ces appellations plus ou moins officielles sont souvent délaissées au profit du plus simple « Journée de la femme ». Cette expression, qui essentialise le genre féminin par le singulier du terme « femmes », tend à occulter que cette Journée n’a pas pour vocation de célébrer « la Femme », mais bien de médiatiser les droits des femmes, conquis et à conquérir. C’est donc un enjeu politique que le terme utilisé, enjeu dont manifestement beaucoup de médias n’ont pas connaissance ou ne tiennent pas compte.


La Dépêche – 11 mars 2016



20 Minutes – 11 mars 2016



La Voix du Nord – 08 mars 2016


Les anecdotes plutôt que les vraies questions

Pourquoi parler des violences conjugales, des écarts de salaires, de la culture du viol, du harcèlement de rue, des différences d’éducation entre jeunes filles et jeunes garçons, quand on peut… ne parler de rien ?

Par exemple, Le Point parfait notre culture musicale en nous proposant une playlist « Girl Power ». Cette compilation, qui aurait pu permettre de porter les revendications de certaines artistes féministes à travers des morceaux engagés, se contente finalement de nous apprendre que le titre It’s Oh so quiet de Bjork avait révélé au monde qu’elle était… amoureuse.


Le Point – 08 mars 2016


Musique toujours, avec la rubrique « Culture » du Figaro qui met en avant l’opération marketing de Spotify à l’occasion du 8 mars :


Le Figaro – 08 mars 2016


Une autre façon, plus subtile, de parler de cette Journée sans en parler, est de s’interroger sur le bien-fondé de son existence. Ce que font à merveille Le Parisien, RTL ou Europe 1. Le Parisien d’abord, avec l’inévitable recours à la science sondagière :


Le Parisien – 07 mars 2016


RTL ensuite, avec cette question pleine de bon « sens » :


RTL – 08 mars 2016


Quant à Europe 1, deux émissions ont été consacrées à la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes ce 8 mars. La première est celle de Jean-Marc Morandini, dont l’intitulé se passe de commentaires : « Être féministe en France en 2016 : À quoi cela sert-il encore ? » On signalera en revanche la présence, pour répondre à cette question, de l’omniprésente Sophie de Menthon, qui commence par répondre « non » à la première question qu’on lui pose : « Êtes-vous féministe ? ». Sophie de Menthon s’était signalée par son analyse de « l’affaire DSK », se demandant sur RMC « si c’est pas ce qui était arrivé de mieux » à Nafissatou Diallo [1]. Elle s’était également fait remarquer par sa façon toute personnelle de saluer la Semaine de lutte contre le harcèlement :



Bref, une personnalité dont la voix aurait cruellement manqué en ce 8 mars. Quelques heures plus tard, l’émission de Marion Ruggieri « Il n’y en a pas deux comme elle » pose quant à elle cette question : « A-t-on encore besoin d’une Journée de la femme ? » Mais rassurons-nous : cette question est « ironique », précise-t-elle au cours de l’émission.


Mais où sont les militantes ?

Peu de titres reviennent sur les manifestations des 6 et 8 mars qui ont réuni des militantes et militants pour les droits des femmes. En revanche, l’initiative « Mettez du rouge » qui suggère aux hommes de mettre du rouge à lèvre pour lutter contre les violences faites aux femmes, trouve un écho certain :



Le Parisien – 06 mars 2016


Ouest-France – 08 mars 2016


TF1 – 08 mars 2016

Le but de l’initiative est louable mais le procédé est au mieux maladroit – l’utilisation de rouge à lèvre pour représenter les femmes posant de sérieux problèmes... Et en tout état de cause, il est regrettable que l’action la plus médiatisée soit celle qui met en avant des hommes, une fois de plus.


Ou le sujet est... tout simplement absent

Une consultation du portail de Google News, le 8 mars, ne donne pas trace de la Journée de lutte pour les droits des femmes. Certes, cette page est le produit d’algorithmes et non d’une démarche éditoriale – cette absence n’en demeure pas moins le signe que cette Journée semble avoir moins retenu l’attention des journalistes que le procès du « dentiste de l’horreur » ou le recul du jambon-beurre face au burger.


***


Il y a quatre ans déjà, nous relevions l’interview sexiste réalisée par Ariane Massenet pour « Le Grand Journal » à l’occasion du 8 mars 2012 ; aujourd’hui nos observations montrent que cette Journée n’est définitivement pas prise au sérieux par bon nombre de médias. Si comme le suggère innocemment Le Parisien, on peut s’interroger sur l’efficacité de cette Journée pour faire progresser les droits des femmes, il faut bien constater que le traitement médiatique qui lui est réservé n’œuvre pas beaucoup en ce sens.


Emma Hugauld (grâce à une observation collective)


P.-S. – Ayons une pensée pour le grand féministe Claude Askolovitch et sa fulgurance du jour :

 
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Notes

[1Propos – avec d’autres – à la suite desquels RMC avait été mis en demeure par le CSA « compte tenu des propos injurieux, misogynes, attentatoires à la dignité de la personne et à connotation raciste qui ont été proférés lors de l’émission du 21 janvier 2013 dite “Les grandes gueules” ».

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