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Journée du 8 mars : les « questions de filles » d’Ariane Massenet

par Henri Maler,

La journée internationale de lutte pour les droits des femmes (renommée, notamment dans les médias, au prix d’une déformation qui en défigure le sens, « Journée de la femme ») ne pouvait pas laisser indifférente Ariane Massenet, spécialiste, comme nous l’avions déjà relevé, des questions indigentes.

Au risque d’être accusés d’acharnement, à la fois contre Canal Plus et contre l’une de ses chroniqueuses, on ne pouvait pas laisser passer ça : une séquence de dépolitisation maximale et de bavardage sur la « féminité » qui seraient dérisoires si elles n’étaient pas fondamentalement antiféministes.

Le 8 mars 2012, « Le Grand Journal » de Canal Plus, toujours à l’affût d’une idée « originale », avait choisi d’inviter (pour symboliser la place seconde réservée aux femmes ?), deux porte-paroles de candidats masculins à l’élection présidentielle : Nathalie Kosciusko-Morizet (porte-parole de Nicolas Sarkozy) et Najat Vallaud-Belkacem (porte-parole de François Hollande). Si les premières minutes de l’émission furent, superficiellement, consacrées à des questions sur la condition des femmes, il devait revenir à Ariane Massenet de pulvériser toute tentation féministe, en réduisant ses interlocutrices en observatrices de la « féminité » de leurs champions. La féminité selon Ariane Massenet se résume aux poncifs les plus niais sur l’éternel féminin.

La séquence s’intitule « Le Grand Oral » et nous n’avons retenu les réponses aux questions, apparemment inoffensives, mais (banalement ?) machistes d’Ariane Massenet, que lorsque cela nous a paru nécessaire :

- Ariane Massenet : « Oui, alors journée de la femme oblige. Moi j’aimerais connaître la part de féminité, s’il y en a une, de chacun de vos candidats respectifs. D’abord une question basique : est-ce qu’ils sont galants ? »
[…]

- Ariane Massenet : « Est-ce qu’ils se confient facilement ? »
[…]

- Ariane Massenet (rire embarrassé devant des réponses aussi peu intéressantes que ses questions) : « Est-ce que… […] Est-ce qu’ils manifestent facilement leurs doutes ? »
- Nathalie Kosciusko-Morizet : « Ça peut arriver oui, enfin après ça dépend, qu’est-ce que vous voulez dire en fait ? Il faudrait mettre une échelle, il faudrait pouvoir comparer. »
- Ariane Massenet : « Ah non, je vais pas mettre d’échelle, après on y passe la journée. Est-ce qu’ils ont des doutes ? »
[…]

- Ariane Massenet : « Chose très pratique, euh, ils vont chez le coiffeur régulièrement ? »
Les deux porte-paroles ont l’air interloquées :
- Nathalie Kosciusko-Morizet : « Bah écoutez, moi je ne m’en occupe pas enfin ce n’est pas ma partie du tout ».
- Najat Vallaud-Belkacem : « Voilà, c’est ça, c’est pas compris dans la fiche de poste de porte-parole. »

- Ariane Massenet : « Est-ce qu’ils font des petites colorations de temps en temps, des petites teintures ? »
[...]
- Najat Vallaud-Belkacem : « [...] Je l’ignore, vraiment. D’ailleurs ça m’indiffère. »
[...]

- Ariane Massenet : « Est-ce qu’ils se maquillent à chaque fois qu’ils font des meetings ? »
Les deux porte-paroles sont à nouveau étonnées :
- Najat Vallaud-Belkacem : « Non, je ne crois pas, non. »
- Nathalie Kosciusko-Morizet : « Ça arrive, mais à chaque fois, je ne sais pas. »

- Ariane Massenet : « Très bien. Est-ce que... alors je crois que Nicolas Sarkozy boit du Coca Light... euh du Coca Zéro, pardon [le souci de la précision est la marque des grands journalistes !] et Hollande du Coca Light... »
- Najat Vallaud-Belkacem : « Mais vous le connaissez beaucoup mieux que moi en fait ! »
- Ariane Massenet (très sérieusement) : « Je me suis renseignée ! »
[...]

- Ariane Massenet : « Ils ont un péché mignon ? Nicolas Sarkozy en 2007 disait que son péché mignon c’était le chocolat. »
[...]

Nathalie Kosciusko-Morizet et Najat Vallaud-Belkacem, jusqu’alors, avaient gardé leur calme non sans témoigner de leur gêne ou de leur malaise devant la bêtise des questions qui leur étaient posées. C’est à Nathalie Kosciusko-Morizet qu’il revint, aimablement, de tenter de couper court à cet entretien :
- Nathalie Kosciusko-Morizet : « Hé Ariane, vous ne pensez pas que les Français s’en moquent ? Je veux dire, on pourrait parler des mesures et des propositions un peu parce que... »
- Ariane Massenet : « Ah ! Non, non, non, non ! »
[...]

- Ariane Massenet : « Une dernière question sur le poids. [Rires sur le plateau] Est-ce qu’ils font attention à leur poids ? On a dit que François Hollande avait repris un peu de poids. »
- Nathalie Kosciusko-Morizet : « Non mais nous avons aussi un cerveau ! Je veux dire, je parle pour nous deux, là [Najat Vallaud-Belkacem hoche la tête en signe d’approbation], nous pouvons parler aussi du contenu des propositions de nos candidats, pas seulement de leur famille, de leur coupe de vêtement, enfin... »

- Michel Denisot : « C’était tout. Le Zapping. »

L’instant d’avant, on entendit dans un souffle (était-ce Ariane Massenet ou Michel Denisot ?) : « C’étaient des questions de filles ».

***

Des questions seulement légères ? Strictement insignifiantes ? Un exercice de bêtise ordinaire seulement ? Pas vraiment.

Non seulement, selon notre chargée d’entretien, l’attention qu’un homme politique porte à la condition des femmes se mesure d’abord (seulement) à sa « galanterie » (qui peut n’être qu’une dissimulation du machisme ordinaire), mais leur part de féminité doit être évaluée en fonction des vertus et des coquetteries que le machisme le plus banal est prêt à concéder aux femmes pour peu qu’elles restent à leur place [1] : être à l’écoute et savoir douter, aller chez le coiffeur régulièrement, se teindre les cheveux et se maquiller, avoir un ou plusieurs péchés mignons et veiller à son poids.

Qui a choisi la journée internationale de lutte pour les droits des femmes pour poser ces « questions de fille » ? Ariane Massenet, évidemment.

Henri Maler, grâce aux transcriptions de Naïma et Thibault

 
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Notes

[1Comme l’a justement relevé Louis Elkaïm dans un article publié sur le Plus du Nouvel Observateur (« NKM et Belkacem au Grand Journal : l’interview machiste d’Ariane Massenet).

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