Prendre parti ou informer ?
Les 19 et 21 septembre 2015 les journaux télévisés de France 2 ont consacré 11 minutes et 54 secondes au sujet lancé par Macron, répartis entre cinq reportages et un échange en plateau entre David Pujadas et Magali Boissin, la journaliste chargée de mettre en perspective le sujet pour les téléspectateurs.
Trois des cinq reportages ne nous apprennent rien sur les raisons de l’existence du statut des fonctionnaires, et, cédant à une variante du micro-trottoir, se contentent d’aligner diverses réactions aux propos du ministre (une journaliste de Challenges présente lors des déclarations d’Emmanuel Macron ; François Hollande ; un haut fonctionnaire décoré de la légion d’honneur à Tulle par le président de la République ; deux fonctionnaires ; et quelques représentants politiques).
Puis, pour rattraper le temps perdu, France 2 propose deux autres reportages : un en France et l’autre en Italie, où le gouvernement s’apprête à s’attaquer au statut des fonctionnaires.
Si les deux laissent s’exprimer – par le biais de micro-trottoirs, forcément réducteurs, là encore – des personnes défendant leur statut (quelques fonctionnaires en l’occurrence) et un syndicaliste, la place restreinte qui est laissée à ces points de vue ne pèse pas lourd par rapport au dispositif mis en place revenant à valider la nécessité d’une réforme.
PlutĂ´t que de creuser la rĂ©alitĂ© des conditions d’exercice des agents publics, le reportage du 20 heures du 19 septembre donne la parole Ă une « experte » aussi omniprĂ©sente mĂ©diatiquement que connue – notamment Ă Acrimed [3] – pour sa volontĂ© d’en finir avec les fonctionnaires : Agnès Verdier-MoliniĂ©, directrice de la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (IFRAP).
Dans la foulĂ©e, le reportage s’attarde uniquement sur ceux des pays voisins (Allemagne, Italie, Pays-Bas et pays scandinaves) qui ont eu l’idĂ©e de rĂ©former cet « archaĂŻsme » – une carte apparaissant Ă l’écran pour appuyer la dĂ©monstration – avec une conclusion sur la Suisse, qui ne recrute plus aucun fonctionnaire sous statut depuis une loi introduite en 2002.
Et au cas oĂą le prĂ©supposĂ© du reportage – il faut d’une façon ou d’une autre « dĂ©graisser le mammouth », c’est dans le sens de l’histoire, tout le monde le fait autour de nous – n’aurait pas Ă©tĂ© assez Ă©vident, Laurent Delahousse s’était chargĂ© de bien cadrer les choses avec un lancement sous forme de questions – on ne peut plus neutres, Ă©videmment : « Une rĂ©forme est-elle rĂ©ellement possible ? D’autres pays l’ont elle engagĂ©e ? Qui est concernĂ© par cette notion d’emploi Ă vie ? »
On retrouve le mĂŞme biais dans l’échange plateau entre David Pujadas et Magali Boissin le 21 septembre, le premier posant les questions suivantes : « D’autres pays ont-ils supprimĂ© ou amendĂ© cette garantie Ă vie ? Est-ce que d’autres gouvernements sont allĂ©s encore plus loin ? »
Des questions qui passent soigneusement sous silence les conséquences, pour les agents, mais aussi pour le fonctionnement des administrations publiques, de ces réformes… Quant à savoir ce qui se passe dans les pays qui ne démantèlent pas leur fonction publique, ou du moins, où celle-ci ne fait pas problème, cela ne saurait bien sûr entrer dans le cadre de la discussion initiée par le ministre et entretenue machinalement par les journalistes de la chaîne publique..
Quant aux réponses de Magali Boissin en ce 21 septembre, elles s’appuient sur la même cartographie et les mêmes exemples que ceux utilisés dans son reportage du 19 :

Un quasi copier-coller au service d’une information à la fois pauvre et orientée, qui en dit long sur les conditions de réalisation des sujets (faire vite et faire simple) et les présupposés des chefferies éditoriales des journaux télévisés de la semaine et du week-end dès qu’il s’agit de fonctionnaires [4].
On retrouve la mĂŞme tropisme, toujours le 21 septembre, sur une autre chaĂ®ne de service public, Public SĂ©nat, oĂą pĂ©rore encore Agnès Verdier-MoliniĂ©, avec une conclusion identique du reporter : « Dans de nombreux pays europĂ©ens [avec Ă l’image au mĂŞme moment une carte oĂą apparaissent les mĂŞmes pays], l’immense majoritĂ© des agents sont passĂ©s sous contrat privĂ©. En Suisse, un rĂ©fĂ©rendum de 2002 a mĂŞme totalement supprimĂ© le statut des… fonctionnaires ».
« L’exemple italien »
Pour finir de convaincre les téléspectateurs, France 2 diffuse le 21 septembre un reportage sur l’absentéisme des fonctionnaires italiens. Excessivement outrancier, il mérite d’être présenté ici dans sa totalité.
– Lancement du sujet par le journaliste : « L’une des pires administrations de tous les pays occidentaux. Voici la rĂ©putation du secteur public italien. Exemple, dans cette ville près de Naples [ ?]. Ă€ la mairie, certains employĂ©s pointaient tous les matins pour leurs collègues restĂ©s chez eux, sans se cacher, passaient les badges Ă la chaĂ®ne . RĂ©sultat : sur 170 salariĂ©s, plus d’une centaine d’absents sans raisons valables. »
Au-delĂ d’une entrĂ©e en matière tout en nuances, on remarque une première omission de taille : le nom de cette « ville près de Naples »... Quant aux images montrant les accusĂ©s en train de passer des badges [5], elles sont simplement lĂ©gendĂ©es « juin 2012 », sans que ne soient prĂ©cisĂ©s ni le lieu oĂą elles ont Ă©tĂ© filmĂ©es ni si elles proviennent d’une camĂ©ra cachĂ©e ou d’une vidĂ©osurveillance lĂ©galement installĂ©e.
ImmĂ©diatement après ces premières images accablantes, on nous poropose deux [très] rapides « micro-trottoirs » corroborant ce qui prĂ©cède : « Devant les abus et les lourdeurs administratives, les Italiens sont excĂ©dĂ©s , ils le reconnaissent devant ce centre administratif ».
Le premier Ă laisser libre cours Ă son agacement est un ancien fonctionnaire retraitĂ© qui valide quelques idĂ©es reçues : « Moi, j’étais fonctionnaire, donc je peux vous dire comment ça se passe. Au boulot, chacun essayait de se planquer ». Puisque quelqu’un du sĂ©rail le dit, c’est que cela est forcĂ©ment vrai, il devient donc inutile d’interroger une telle Ă©vidence en produisant des Ă©lĂ©ments sĂ©rieux, diversifiĂ©s et sourcĂ©s qui permettent de conclure Ă une fraude massive corrĂ©lĂ©e au statut de la fonction publique [6] – de lĂ tout l’intĂ©rĂŞt du « micro-trottoir » pour le journalisme audio-visuel… Un journalisme doublement au rabais donc : du point de vue des coĂ»ts de fabrication (« tant mieux » pour l’actionnaire), mais aussi du point de vue de la qualitĂ© de l’information produite (tant pis pour le public).
La seconde personne interrogĂ©e, une administrĂ©e, reprend un autre clichĂ© mĂ©diatique : « Toute cette bureaucratie, c’est très compliquĂ©, il faut la simplifier. » Histoire de faire (un peu) contrepoids, un salariĂ© est appelĂ© Ă la rescousse pour dĂ©fendre le statut ainsi remis en cause dans son pays et casser « l’image d’Épinal » de fainĂ©ants : « On le vit comme une attaque contre les travailleurs. Depuis des annĂ©es, on est traitĂ©s comme les fainĂ©ants de ce pays alors qu’on est quand mĂŞme ceux qui garantissent la qualitĂ© des services et l’application des lois ».
L’heure Ă©tant nĂ©anmoins au rĂ©quisitoire, le journaliste reprend l’initiative pour assĂ©ner que le poids de la fonction publique est insupportable : « Pour l’économie italienne cette rĂ©forme est fondamentale, elle permettra des Ă©conomies de 32 milliards d’euros en seulement 3 ans. Le texte devrait ĂŞtre appliquĂ© par dĂ©cret Ă partir de l’automne » [7].
Quant Ă savoir d’oĂą sort ce chiffre astronomique, il nous a fallu effectuer des recherches pour le retrouver sur le site de la fondation dirigĂ©e par… Agnès Verdier-MoliniĂ© dans un focus du 26 juin 2014 sur la situation transalpine, qui le reprend sans la moindre distance, pour s’apercevoir qu’il s’agit non pas d’une prĂ©vision, mais d’un objectif gouvernemental : « L’ambition du gouvernement italien est de rĂ©aliser 32 milliards d’euros d’Ă©conomies en 3 ans sur la fonction publique ».
DĂ©cidĂ©ment, France 2 s’abreuve aux « meilleures » sources, mĂŞme si ce sont toujours les mĂŞmes, et prend mĂŞme la libertĂ© d’ignorer sciemment qu’entre les ambitions d’un gouvernement et la rĂ©alitĂ© statistique, il y a souvent un gouffre… Une enquĂŞte rondement menĂ©e donc !
Notre propos n’est pas de nous Ă©riger en dĂ©fenseurs du statut de fonctionnaire mais de mettre en Ă©vidence le traitement particulièrement biaisĂ© du sujet. En piĂ©tinant les règles Ă©lĂ©mentaires du pluralisme et en prĂ©sentant une « enquĂŞte » sans la moindre rigueur,. France 2 est aux antipodes des obligations d’un mĂ©dia d’information en gĂ©nĂ©ral – et de service public en particulier –, Ă savoir d’apporter les clĂ©s de comprĂ©hension et les Ă©lĂ©ments factuels nĂ©cessaires pour que les tĂ©lĂ©spectateurs puissent se forger leur propre opinion.
C’est bien tout le contraire que nous a proposĂ© France 2 qui n’en est pas Ă son coup d’essai en la matière [8]. Nous retrouvons ces mĂŞmes biais deux mois plus tard dans les journaux tĂ©lĂ©visĂ©s de 13 et 20 heures du 10 novembre 2015 au sujet de la mise en place Ă la mairie de Suresnes d’une modulation du rĂ©gime indemnitaire des agents en fonction de leur « mĂ©rite ». Mais en y regardant de plus près, France 2 ne fait que recycler ce jour-lĂ un reportage sur la mĂŞme ville dĂ©jĂ diffusĂ© le….2 juillet 2015.
Nous sommes ici bien loin des proclamations de David Pujadas [9] sur le rĂ´le du service public. Il explique ĂŞtre « intimement convaincu », de la nĂ©cessitĂ© d’« ĂŞtre particulièrement vigilant en matière d’information », et ajoute : « nous nous sommes recentrĂ©s sur une info plus approfondie » et « il y a aussi plus d’enquĂŞtes ».
Des paroles aux actes, la route est parfois semée d’embûches…
Joachim Lé et Denis Pérais