Observatoire des media

ACRIMED

PRESIDENTIELLE 2007

Elections et pluralisme : le remède miracle du bon docteur Télérama

par Anna Ploos,

Dans un article intitulé « Les petits et l’écran » [1] , Emmanuelle Anizon de Télérama évoque la partialité des médias dans le cadre de la campagne présidentielle : « Sur l’air de "à bas l’hyperpuissance médiatique et son goût du bipartisme", le candidat UDF accuse les grandes chaînes, TF1 en particulier, d’exclure, de bafouer, de nier les petits candidats comme lui, d’enfermer la France dans un duel en jouant dès à présent le deuxième tour Ségo-Sarko. »

Une journaliste d’un hebdomadaire classé « à gauche » pouvait-elle laisser passer sans réagir une telle accusation (qu’elle caricature en la présentant) ?

S’appuyant sur le communiqué de presse du CSA du 4 janvier dernier [2], l’auteure de l’article rejoint le constat d’une inégalité de traitement des candidats : « Et alors ? Alors c’est vrai. Le CSA a récemment pointé la "bipolarisation excessive" de la campagne sur certaines chaînes. »

La journaliste s’insurge-t-elle contre cette inégalité de traitement ? Pas du tout. Non seulement ce phénomène n’est « pas nouveau », mais il est « inévitable ». Pourquoi ? Entre autres raisons, parce que le marché en a décidé ainsi. En effet, personne ne peut empêcher les journalistes de vouloir vendre du papier. Or « un duel entre deux "stars" est plus vendeur qu’une partie de tarot à sept »... [C’est nous qui soulignons.]

Puis, après avoir une nouvelle fois reconnu l’injustice faite aux petits candidats, Emmanuelle Anizon assène un argument massue :

« C’est peut-être injuste. Ce n’est en tout cas, contrairement à ce que clame François Bayrou, pas déterminant. Avec la multiplication des canaux, l’essor d’Internet, des blogs et des podcasts, les minutieuses règles de comptage du CSA semblent bien dépassées (lire article page 38 [3]). Les candidats ont toutes les tribunes alternatives possibles pour faire passer leurs idées. Et les grandes chaînes hertziennes ne font plus l’opinion, encore moins l’élection. » [C’est nous qui soulignons.]

En effet, cette inégalité d’accès aux médias de masse (télévision, radio et presse écrite) est-elle réellement un problème puisque les « petits » sont entièrement libres de s’exprimer sur internet ? C’est un type de raisonnement analogue que l’on peut retrouver chez les dirigeants états-uniens de conglomérats médiatiques. Selon Eric Klinenberg, ceux-ci « arguent de la diversité de l’information sur Internet pour prétendre que les lois réglementant les moyens de communication traditionnels (old media) seraient devenus inutiles » [4].

Cet argument est cependant bien étrange lorsque l’on sait comment les électeurs s’informent sur la politique. Un rapide coup d’œil sur des statistiques du « Baromètre Politique Français (2006-2007) CEVIPOF - Ministère de l’Intérieur » permet de constater qu’internet est loin d’être le média privilégié [5]. A la question « Pour vous informer en matière politique, quel média utilisez-vous le plus souvent ? », 58% donnent pour première réponse la télévision, 17% la radio et 19% la presse écrite. Pour ce qui est d’internet, il est mentionné par... 5% des enquêtés [6].

Si « les candidats ont toutes les tribunes alternatives possibles pour faire passer leurs idées », c’est également le cas pour les journalistes. A n’en pas douter, Emmanuelle Anizon ne manquera pas d’appliquer à elle-même son remède miracle en quittant le petit hebdomadaire qu’est Télérama pour dispenser ses brillantes analyses aux milliards d’individus (potentiels) d’internet.

Anna Ploos

 
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Notes

[1Télérama, n° 2975, 17 janvier 2007, p. 9.

[2On peut lire ce communiqué sur le site du CSA.

[3Dans l’article en pages 38-39 ([« A quoi sert encore le CSA ? » [lien périmé, mars 2010]), la même Emmanuelle Anizon répétera le même argument : « Est-il par exemple encore utile de comptabiliser la parole des politiques sur TF1 et France Télévisions alors qu’ils peuvent s’exprimer sur des dizaines d’autres canaux ? » (p. 39) (note d’Acrimed)

[4Eric Klinenberg, « Les bénéficiaires inattendus du miracle Internet », Le Monde diplomatique, n°634, janvier 2007, p. 22.

[5Quelles que soient les réserves que peuvent inspirer les enquêtes par sondage (notamment lorsqu’elles portent sur des opinions), celle-ci (qui concerne des pratiques) fournit quelques précieux indices.

[6On trouvera les données de cette enquête sur le site du CEVIPOF. Les enquêtés (âgés de 18 ans et plus, et inscrits sur les listes électorales) avaient la possibilité de donner deux réponses. Si on cumule les réponses « en premier » et « en second », la télévision atteint 81%, la radio 40% et internet seulement 14%.

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