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Denis Robert gracié par Clearstream ? Le condamné refuse

par Marie-Anne Boutoleau,

Nous avons déjà relaté, dans un précédent article, quelques épisodes de l’émouvante histoire d’amour qui unit Le Monde et Clearstream, et qui conduit ce journal à jouer les communicants pour le compte de la chambre de compensation luxembourgeoise. Un nouvel épisode vient de s’ajouter aux précédents, puisque le quotidien vespéral a complaisamment offert, dans son édition datée du 24 octobre dernier, une demi-page de publicité à Clearstream, la gentille firme qui propose au méchant Denis Robert de négocier sa reddition en dépit de toutes les horreurs que celui-ci a fait subir à l’immaculée banque d’affaires. Nous publions, assortis de quelques commentaires, ce communiqué, la réponse de Denis Robert et le texte d’une pétition de soutien à ce dernier.

Le 16 octobre dernier, la Cour d’appel de Paris a rendu son jugement dans trois affaires opposant Clearstream à Denis Robert [1]. L’écrivain a été condamné pour chacun de ces dossiers à verser à Clearstream 1500 euros de dommages et intérêts et 3000 euros de frais de justice à la chambre de compensation luxembourgeoise pour diffamation, mais a annoncé son intention de se pourvoir en cassation.

Clearstream ne recule devant rien. Non contente d’avoir obtenu que la justice condamne sans enquêter, la banque, « éthique » comme ses consoeurs, sait se montrrer « chevaleresque »… pour soigner son image : le 22 octobre, elle s’est fendue d’un communiqué à la presse publicitaire qui annonce à Denis Robert qu’elle est prête à renoncer à faire appliquer les décisions de justice pour peu que celui-ci soit d’accord… pour refaire une virginité à Clearstream.


Clearstream communique et s’attribue le droit de grâce…


Sous le titre « Clearstream propose à Denis Robert de mettre un terme aux procédures engagées contre lui pour diffamation », voici le texte de la publicité publiée par Le Monde, quotidien des CSP+ et des traders meurtris par la crise.

« Le 16 juin 2008, Monsieur Denis Robert annonçait qu’il “jetait l’éponge” dans “L’affaire Clearstream”, et qu’il renonçait dorénavant à toute intervention publique à propos de Clearstream.

Le 16 octobre 2008, la Cour d’appel de Paris a triplement condamné Denis Robert pour diffamation au titre de ses deux principaux ouvrages Revélations et La Boite Noire, ainsi que pour le documentaire diffusé sur CANAL +, Les Dissimulateurs.

A ce jour, c’est donc à 9 reprises que les justices française, belge et luxembourgeoise ont condamné Monsieur Robert et ses méthodes d’enquête, toutes ces décisions confirmant les résultats des enquêtes judiciaires luxembourgeoises et françaises concluant à “l’inanité” des prétendues “révélations” de Denis Robert.

Clearstream, constatant que la vérité est aujourd’hui établie par la justice et que Monsieur Robert a annoncé ne plus vouloir s’exprimer sur cette affaire, accepterait, dans un souci d’apaisement, de mettre un terme aux procédures de diffamation en cours.

Clearstream rappelle à cet égard qu’elle n’a jamais été animée par une quelconque volonté de s’acharner contre Monsieur Denis Robert (auteur de 5 livres, de 2 documentaires, de centaines d’interviews, d’expositions de peinture et même de chansons sur Clearstream) et qu’elle a simplement cherché à établir, sereinement, que les accusations dont elle faisait l’objet n’étaient fondées sur aucune enquête sérieuse.

Dès lors Clearstream propose à Monsieur Robert de ne pas exécuter, à compter de ce jour, les décisions de justice rendues à son encontre et de ne pas poursuivre les instances en diffamation encore en cours pour autant que Monsieur Robert accepte également de mettre un terme à toutes ces procédures.

Il revient donc aujourd’hui à Monsieur Denis Robert, victime de son propre acharnement à diffamer sans relâche Clearstream depuis 7 ans, de mettre un terme ou pas aux contentieux en diffamation dont il se plaint et de se décharger ainsi du fardeau procédural qu’il dénonce tout en en étant à l’origine. »

Le tout était suivi de la signature et des coordonnées de Bruno Rossignol, le communiquant de Clearstream.

Il n’est pas sans intérêt de noter que Clearstream vient d’embaucher Jean De Belot, ex-directeur de la rédaction du Figaro (2000-2004) et actuel président de la société de conseil en communication Aria Partners, qui s’est illustré en conseillant la Société Générale au moment de l’affaire Kerviel. C’est lui qui aurait eu l’idée des pages dans les journaux et assurerait désormais la communication de Clearstream concernant Denis Robert. Présent au procès, il jouait les attachés de presse de Richard Malka, l’avocat de Clearstream, s’annonçant comme « chargé de com’ » et « représentant des salariés ». Il a également pris part à un forum sur « Les médias et la gestion de crise » à la quatrième Convention nationale des avocats le 16 octobre dernier à Lille, jour du rendu du verdict condamnant Denis Robert.

Si Libération a refusé de publier ce communiqué, Le Monde, en revanche, s’est empressé de vendre à Clearstream une demi-page de publicité sans aucune mise en perspective des déclarations de l’entreprise, en ouverture de ses pages économiques et financières consacrées – ironie du sort ! – à la crise, comme on peut le voir sur le site d’Arrêt sur images.

Si on en croit les tarifs publiés par sa régie publicitaire, cette demi-page a dû coûter à Clearstream 40 200 ou 47 000 euros [2], soit beaucoup plus que ce que Denis Robert a été condamné à lui verser.

Après avoir, dans un premier temps, annoncé être prêt à discuter avec les avocats de Clearstream, Denis Robert a finalement décliné la proposition, formulée en des termes inacceptables pour lui et avec un manque de savoir-vivre certain, comme il l’explique dans une lettre ouverte au PDG de la firme :

Denis Robert réplique : « Non merci »


Non merci Monsieur Tessler [3]

Je décline la “proposition” de la banque des banques luxembourgeoise sans la moindre hésitation.

Je m’appelle Denis Robert. Et Clearstream m’a fait une “proposition”. Pour ce faire, elle n’a pas demandé à me rencontrer, ne m’a pas téléphoné, ne m’a pas écrit une lettre, un mail, un texto… Clearstream a envoyé un communiqué à la presse. Alors des journalises amis m’ont appelé pour m’informer, pendant ce temps mes avocats recevaient, par coursier, le contenu du communiqué “transmis à l’AFP”. Et Clearstream prenait (ou avait alors déjà pris) contact avec (au moins) Le Monde et Libération pour acheter un encart publicitaire (assez grand pour tenir l’intégralité dudit communiqué). Le Monde le publiait en page 12 de son édition datée du vendredi 24 octobre 2008. Heureusement, Libération déclinait.

Je voudrais rappeler ici que pour soutenir ses plaintes Clearstream s’appuie systématiquement sur des articles du Monde. Aujourd’hui ce sont eux qui sans aucun commentaire, ni recul, passent cette “publicité”...

Quand on fait une proposition, simple et claire, à quelqu’un, on n’a pas besoin de faire une grande annonce médiatique avant de prendre contact. La “proposition” de Clearstream ressemble à une mauvaise plaisanterie. C’est une forme d’opération de communication bizarre et choquante.

Sur le décompte des procédures, dont elle parle, la firme mélange un peu tout et oublie les procès que nous avons gagnés. Elle comptabilise par exemple la condamnation à un euro du Figaro, qui avait publié des extraits de mon livre, procédure dans laquelle je n’étais pas poursuivi. Ou celle de Canal Plus en Belgique où je n’ai pas été condamné. Elle omet de signaler que plusieurs procédures ne sont pas définitives et qu’elle a perdu des procès contre moi pour des interviews ou articles rédigés dans la presse (Le Point, NouvelObs.com, émission de Thierry Ardisson sur France 2…).

S’il est vrai que la récente décision en appel est une victoire pour eux, je voudrais rappeler que cinq ans plus tôt, pour le même livre (La Boîte Noire), trois autres magistrats avaient condamné la firme à me verser 8000 euros et jugé mon enquête ’’sérieuse, de bonne foi’’ et ’’utile’’. Je me pourvois donc en Cassation.

Je ne suis pas procédurier. Je ne suis pas assez riche pour vivre tout cela sereinement au niveau financier. Vraiment ça ne m’amuse pas trop et je préférerais occuper le temps passé sur Clearstream à faire autre chose. Mon enquête s’est arrêtée en 2002… Seulement, je suis sûr de la qualité de mon travail et de l’intérêt des informations obtenues. D’autant plus en ces temps de crise financière internationale.

Et je suis loin d’être seul. Un comité est né pour m’aider et près de 5000 personnes l’ont rejoint. Nous avons reçu plus de 1700 lettres, pratiquement toutes étaient accompagnées d’euros. 486 journalistes ont à ce jour envoyé leur carte de presse pour m’appuyer. D’autres - inconnus et célèbres - me supportent différemment, chacun à sa façon. Mon téléphone n’arrête pas de sonner, je reçois des mails et des marques de soutien extraordinaires. Pour eux, autant que pour moi, je ne peux pas accepter cette fausse proposition.

Je dois reconnaître que mes adversaires ont réussi un tour de force : faire passer des propos tenus par d’autres comme étant les miens. Exemple : je n’ai jamais dit ni pensé que Clearstream était “la plus grande lessiveuse d’argent sale du monde”.

Je maintiens que cette chambre de compensation internationale a accepté que des milliers de clients ouvrent des comptes dans des paradis fiscaux. Mes listes indiscutées et indiscutables le prouvent. C’est important dans cette période de crise financière où le Luxembourg commence à être montré du doigt.

Dans son communiqué,“Clearstream rappelle (à cet égard) qu’elle n’a jamais été animée par une quelconque volonté de s’acharner contre M. Denis Robert” Qui dépose les plaintes ? Qui m’envoie des huissiers dès que je m’exprime à ce sujet ?


Clearstream
“propose à M. Robert de ne pas exécuter, à compter de ce jour, les décisions de justices rendues à son encontre et de ne pas poursuivre les instances en diffamation encore en cours pour autant que M. Robert accepte également de mettre un terme à toutes ces procédures”. C’est la proposition. D’ailleurs elle n’est faite qu’à moi : pas à Canal +, pas aux Editions des Arènes C’est vrai que je n’ai pas d’argent, de temps, d’envie. Mais…

… Franchement, est-ce que je peux signer, là, sous ce dernier paragraphe [4] du communiqué / publicité payante de Clearstream qui dit : “Il revient donc à M. Denis Robert, victime de son propre acharnement à diffamer sans relâche Clearstream depuis 7 ans, de mettre un terme ou pas aux contentieux en diffamation dont il se plaint de se décharger ainsi du fardeau procédural qu’il dénonce tout en en étant à l’origine”  ? Non.

En alertant la presse à grands coups de communiqués et en achetant cette grande (et chère) publicité dans Le Monde dont on peut s’interroger sur la légalité [5], Clearstream visait deux objectifs : passer pour grande et généreuse, puis me ridiculiser.

Vu la volée de bois verts - il n’est qu’à lire les blogs et autres réactions sur le net- et les messages de soutien et les chèques qui arrivent au comité, je peux, sans risquer de me tromper, annoncer que leur coup est raté.

Cette “arrogance” en cette période de crise financière me laisse perplexe et n’entame en rien ma détermination. Au contraire.

Thoreau disait qu’un homme seul et déterminé est plus fort qu’un gouvernement. Je suis de moins en moins seul, de plus en plus déterminé. Et ils ne sont qu’une multinationale dont le siège est à Luxembourg. »

***

La bataille continue donc pour Denis Robert, qui a décidé de se pourvoir en Cassation. Il a plus que jamais besoin de soutien pour la mener à bien. Outre l’envoi de dons à son Comité de soutien, il est possible de signer une pétition en ligne (voir ci-desous le texte et la liste des premiers signataires)

… En attendant que les grands investigateurs qui partagent l’opinion de Philippe Val - qui vient, sans autre forme de procès et sans le moindre argument, de déclarer sur RMC que l’enquête de Denis Robert était « naze » - cessent de suivre son exemple et enquêtent vraiment !

Marie-Anne Boutoleau


Pétition : Qui a peur de Denis Robert ?

« Depuis quelques jours, on peut lire dans nos quotidiens divers communiqués et un encart publicitaire grassement payé par une société financière qui accuse le journaliste Denis Robert de tous les maux. Etrange pratique que celle de ces organes de presse prestigieux qui se font payer pour passer (sans le moindre commentaire) un texte qui piétine allègrement le travail d’un confrère. Passons !

Une question reste sans réponse : comment est-il possible qu’au c¦ur d’une tourmente financière historique qui fait apparaître aux yeux des foules ébahies l’incompétence, l’irresponsabilité, la criminelle légèreté des dirigeants de toutes les banques du monde, ces hommes si importants qu’on voit courir à la porte des palais des Républiques pour mendier l’argent des contribuables, perdent leur temps et leur argent à tenter de museler un journaliste solitaire ?

Pour faire simple, rappelons que les chambres de compensation sont ces sociétés inventées par les banques pour simplifier et accélérer les transferts d’argent d’une banque à une autre. Mais aussi les enregistrer. L’outil est pratique. Il a un grave inconvénient : il identifie, et mémorise toutes les transactions interbancaires à travers le monde. Si la majorité de ces mouvements d’argent sont légaux, beaucoup recouvrent des activités criminelles. Et énormément finissent leurs courses dans des paradis fiscaux, à l’abri des regards importuns. La vulnérabilité du système et l’accès à l’information financière passent par ces chambres de compensation internationales.

Il suffirait que les juges aient accès à cette mémoire informatique pour relever le cheminement de l’argent de la fraude et du crime organisé. Il suffirait que cette menace existe pour que les fraudeurs à l’impôt, mais aussi les trafiquants de drogue, d’armes et d’influence retirent leur argent des banques.

Et ça, les banquiers ne le supporteraient pas. Voilà ce que Denis Robert répète depuis plus de dix ans, à travers ses articles, ses livres et ses films. Il faut abattre ce type. Ils sont légion à s’y employer. »

Les 50 premiers signataires :

Betty Mialet (éditrice). Isabelle Solal (éditrice) Christophe Alévêque (humoriste). Eric Landau (galeriste). Daniel Cohn Bendit (homme politique). Lefred Thouron (dessinateur). Bernard Barrault (éditeur). Martin Messonnier (réalisateur). Lionel Duroy (écrivain) Diego Aranega (dessinateur). Fabienne Vonier (productrice). Francis Boespflug (producteur) . Jacques A. Bertrand (écrivain) Blandine Grosjean ( journaliste) Arnaud Montebourg (homme politique) Jean François Didier (journaliste) Rémi Malingrey (illustrateur). Jean François Diana (professeur université) Arnaud Baumann (photographe) Sébastien Balibar (physicien) Jean-Marcel Bouguereau (journaliste) Claude Sérillon (journaliste) Olivier Besancenot (homme politique). Bernard Barrault (éditeur) Christophe Nick (réalisateur) Florent Massot (éditeur) Guy Bedos (humoriste) Bertrand Tavernier (cinéaste) Pierre Siankowski (journaliste) Antoine de Caunes (réalisateur) Denis Labayle (écrivain) Philippe Ostermann (éditeur) Bruno Gaccio (auteur) Michel Embareck (écrivain) Florence Aubenas (journaliste) Yan Lindingre (dessinateur). Frédéric Bonnaud (journaliste) Benoît Delépine (Grolandais) Gérard Filoche (homme politique) Pierre Jolivet (cinéaste). Pierre Péan (journaliste) Régis Latouche (professeur université) Ariane Bouissou (journaliste) Dominique Gros (maire de Metz). Hervé Déplasse (producteur). Guy Seligmann (réalisateur). Didier Porte (humoriste). Francis Kuntz (Grolandais). Hervé Déplasse (producteur). Brigitte Secousse-Louit (commerçante). Pascal Lorent (journaliste)

 
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Notes

[1Concernant ses livres Révélation$ (Les Arènes, 2001) et La boîte noire (Les Arènes, 2002) et son film Les dissimulateurs (2001)

[2Lien périmé (2-12-2012) : Pour télécharger les tarifs « publicité corporate et financière 2008 », se rendre [sur le site du Monde publicité et choisir le bon document dans rubrique « Le Monde » (colonne de droite). Les deux chiffres sur lesquels nous appuyons figurent à la page six de ce document.

[3Jeffrey Tessler, ex dirigeant de la Bank of New York est depuis 2004 le PDG de Clearstream.

[4Souligné dans le texte. (note d’Acrimed)

[5Après vérification auprès de l’Autorité professionnelle de régulation de la publicité (ARPP), ex-Bureau de vérification de la publicité (BVP), il semble que ce genre de « publicité » soit légale dès lors qu’elle paraît dan un journal, mais qu’il en serait autrement si elle avait été diffusée par voie d’affichage public ou à la télévision. (note d’Acrimed)

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