Le 4 aoĂ»t 2008, Le Monde annonçait en appel de « une » une interview d’AndrĂ© Roelants, patron de Clearstream. IntitulĂ© « Pour Clearstream, dont le travail a Ă©tĂ© sali sans raison, une page se tourne », ce monument de complaisance [3] Ă©tait accompagnĂ© de deux encadrĂ©s dont l’un visait clairement Ă discrĂ©diter (une fois de plus) Denis Robert, qui depuis huit ans enquĂŞte sur Clearstream et se bat contre cette multinationale de la finance et contre le harcèlement judiciaire qu’elle lui fait subir [4].
Cet entretien, pour le patron de Clearstream, arrivait Ă point nommĂ©, dans la mesure oĂą Denis Robert, quelques semaines auparavant, avait annoncĂ© qu’il renonçait Ă s’exprimer dans les mĂ©dias sur cette affaire, car pour chacune de ses interventions, il devait faire face Ă de nouvelles procĂ©dures. [5]
Pour comprendre l’opportunitĂ© et le prĂ©texte de l’entretien rĂ©alisĂ© par Le Monde, un autre Ă©pisode doit ĂŞtre rappelĂ©. DĂ©but juillet 2008, les juges français clĂ´turaient leur enquĂŞte sur Clearstream. Le 8, la Cour europĂ©enne des droits de l’homme dĂ©boutait Ernest Backes, co-auteur avec Denis Robert de RĂ©vĂ©lation$, le premier livre publiĂ© par ce dernier sur l’affaire Clearstream. CondamnĂ© pour injure par la justice luxembourgeoise pour avoir Ă©crit, dans une note de bas de page, que l’avocat d’un financier irakien mis en cause dans le livre « Ă©tait soupçonnĂ© d’avoir nouĂ© des contacts avec le crime organisĂ© », Ernest Backes estimait qu’en le condamnant, le Luxembourg avait violĂ© l’article 10 de la convention des droits de l’homme relatif au droit Ă la libertĂ© d’expression ainsi que l’article 6 relative au droit Ă un procès Ă©quitable. Il a Ă©tĂ© dĂ©boutĂ© après des dĂ©bats houleux, par quatre voix contre trois concernant sa première demande et par six voix contre une concernant sa deuxième demande. La dĂ©cision de la Cour ne concernait donc ni Clearstream, qui n’Ă©tait pas partie prenante dans cette affaire, ni l’ensemble du livre, qualifiĂ© par ailleurs d’ » ouvrage, long et sĂ©rieux, de journalisme d’investigation » par l’un des trois juges dissidents – un autre estimant que « bien au-delĂ de la prĂ©sente affaire se posent des questions de principe importantes et gĂ©nĂ©rales, qui appellent, Ă mon sens, un nouvel examen. » [6]
Quand Le Monde sert la soupe Ă Clearstream
C’est dans ce contexte que Le Monde interroge AndrĂ© Roelants : « DĂ©but juillet, la justice a clos son enquĂŞte sur l’affaire Clearstream, et la Cour europĂ©enne des droits de l’homme a dĂ©boutĂ© le coauteur d’un livre critique Ă votre Ă©gard. L’affaire est-elle vraiment finie ? » Une question purement rhĂ©torique (ou de pure convenance) puisque la clĂ´ture d’une enquĂŞte est susceptible d’ĂŞtre suivie d’un procès – plusieurs personnes sont d’ailleurs mises en examen dans ce cadre – et que Clearstream n’Ă©tait pas concernĂ©e par la dĂ©cision de la Cour europĂ©enne des droits de l’homme. Cette question masque un souhait (comme le montre le texte, truffĂ© d’erreurs, de l’encadrĂ© consacrĂ© au travail de Denis Robert et d’Ernest Backes qui accompagne cette interview et qui est commentĂ© dans l’annexe 1), et permet au patron de Clearstream de saisir sans peine la perche qui lui est ainsi tendue : « Il y a encore des actions pendantes devant certaines juridictions. Mais la libertĂ© d’expression n’a jamais Ă©tĂ© entravĂ©e et nous n’avons jamais empĂŞchĂ© qui que ce soit d’enquĂŞter. La rĂ©cente dĂ©cision de la Cour europĂ©enne des droits de l’homme nous concernant est Ă cet Ă©gard primordiale. Nous n’avons fait que rĂ©pondre Ă des attaques dont il est dĂ©montrĂ© qu’elles Ă©taient sans fondement. Pour nous et pour les 1 500 salariĂ©s de Clearstream dont le travail a Ă©tĂ© sali sans raison, une page se tourne, oui ! […] »
Une telle réponse aurait pu, aurait dû faire l’objet de plusieurs remarques de la part du Monde qui, évidemment, s’est abstenu.
D’abord, dire qu’il y a encore des actions pendantes devant certaines juridictions est une douce litote, alors que le 4 septembre prochain, le TGI de Paris se prononcera en appel pour les plaintes dĂ©posĂ©es par Clearstream contre le film de Denis Robert et Pascal Lorent Les Dissimulateurs, les livres RĂ©vĂ©lation$ et La BoĂ®te noire. Son comitĂ© de soutien rappelle que « pour les deux premiers Denis Robert a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă 1 euro symbolique alors que 300 000 lui Ă©taient rĂ©clamĂ©s. Et que pour le second, le tribunal de Paris avait jugĂ© l’enquĂŞte de Denis Robert sĂ©rieuse et de bonne foi et condamnĂ© Clearstream Ă verser Ă Denis Robert 8 000 euros pour le prĂ©judice subi. »
De plus, affirmer que jamais Clearstream n’a entravĂ© la libertĂ© d’expression ni empĂŞchĂ© quiconque d’enquĂŞter relève du pur mensonge, tout comme laisser entendre que la dĂ©cision de la Cour europĂ©enne des droits de l’homme portait sur cette question. En effet, c’est l’Etat du Luxembourg qui Ă©tait accusĂ© d’avoir portĂ© atteinte Ă la libertĂ© d’expression, et non Clearstream. Rappelons simplement que, pour preuve de son amour de la libertĂ© d’expression, Clearstream a tentĂ© de faire interdire Les dissimulateurs, le premier documentaire de Denis Robert finalement diffusĂ© sur Canal +, et multipliĂ© les plaintes contre les auteurs de RĂ©vĂ©lation$ en France et au Luxembourg. La raison essentielle pour laquelle le livre n’a jamais Ă©tĂ© rĂ©imprimĂ© (le tirage initial Ă©tait de 30 000 exemplaires) tient d’ailleurs dans ces plaintes. Il s’Ă©change autour de 150 euros aujourd’hui sur les sites d’enchères en ligne. Par ailleurs, Denis Robert a dĂ» faire face Ă environ trois cents visites d’huissiers depuis huit ans ainsi qu’à une quarantaine de procès de diverses entreprises ou personnes mises en cause dans ses enquĂŞtes. Un tiers Ă©mane de Clearstream. Les autres, qu’il a dĂ©finitivement gagnĂ©s, sont le fait de la Menatep, une banque russe, et de la BGL (filiale du groupe Fortis). Denis Robert a gagnĂ© au Luxembourg et une procĂ©dure est en appel en France, suite Ă un pourvoi en cassation.
InterrogĂ© par CQFD, Richard Malka, avocat de Clearstream et de Charlie Hebdo, reconnaĂ®t avoir poursuivi Denis Robert « Ă six ou sept reprises » pour le compte de la firme luxembourgeoise [7]. Comme le rappelle le mensuel de critique sociale, c’est peu ou prou le nombre de procès intentĂ©s par l’AGRIF, une association de chrĂ©tiens intĂ©gristes, Ă Charlie Hebdo, suivant une stratĂ©gie que Malka dĂ©crivait ainsi en 2002, dans le hors-sĂ©rie de Charlie Hebdo Dix ans de bonheur : « [Ils] avaient mis au point une stratĂ©gie de harcèlement judiciaire. [Leur] idĂ©e Ă©tant : on fait un procès systĂ©matiquement. Si on les gagne, tant mieux, ça va assĂ©cher leurs finances, et si on les perd, ce n’est pas grave, ça leur occasionnera quand mĂŞme des frais importants. » [8]
Alors que, comme l’indique son comitĂ© de soutien, « Denis Robert a gagnĂ© contre Clearstream plus de procès qu’il n’en a perdus » (ce Ă quoi on pourrait ajouter que lorsqu’il a Ă©tĂ© condamnĂ©, c’est sur des points de dĂ©tail) et « que [son] travail a provoquĂ© l’éviction des principaux dirigeants de la firme en mai 2001 », il paraĂ®t exagĂ©rĂ© d’affirmer, Ă l’instar d’AndrĂ© Roelants, qu’il est dĂ©montrĂ© que les attaques subies par Clearstream sont sans fondement. Il est donc très surprenant, et pour ne pas dire inquiĂ©tant, que la journaliste qui a rĂ©alisĂ© l’interview, Anne Michel, ne conteste pas et ne relance pas Roelants.
Servant la soupe au PDG de Clearstream, qui certainement n’en demandait pas tant, Anne Michel enchaĂ®ne et pose une question qui frĂ´le l’impertinence : « Quelles leçons en avez-vous retenues ? »
Estomaqué par tant d’insolence, André Roelants se permet une réponse en 140 mots, pour dire en gros que l’image de Clearstream est salie, mais que les clients sont restés fidèles [9]. Merci qui ? Merci Le Monde.
Quand Le Monde radote
C’est une constante : Ă chaque fois qu’AndrĂ© Roelants botte en touche en rĂ©duisant l’affaire Clearstream Ă une question d’image et de communication, et en affirmant que les principaux informateurs de Denis Robert seraient de doux « farfelus » qui auraient « abusĂ© » un journaliste naĂŻf, le journal du soir « oublie » de le relancer ou de lui poser les questions qui fâchent.
AndrĂ© Roelants expliquait dĂ©jĂ tout cela au Monde le 24 dĂ©cembre 2004, jour oĂą le quotidien vespĂ©ral, en guise de cadeau de NoĂ«l Ă la firme, publiait trois articles – annoncĂ©s lĂ aussi en « une » – dĂ©douanant Clearstream de toutes les accusations dont elle Ă©tait l’objet. Notons au passage que cette « une » a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©e par Edwy Plenel, dont c’était le dernier jour au Monde et qui, comme on va le voir, est loin d’être neutre dans cette affaire.
L’article principal de la livraison de 2004 Ă©tait dĂ©jĂ une interview d’AndrĂ© Roelants menĂ©e tambour battant mais sans aucun recul critique sur les affirmations du PDG par pas moins de trois journalistes, dont Anne Michel. En guise d’ « Ă©clairage », un papier au titre sans Ă©quivoque : « Une institution, pivot des Ă©changes entre banques, par laquelle ne font que transiter les fonds ». Et pour la caution pluraliste, un court encadrĂ© citant deux phrases de Denis Robert, dont le titre – « Denis Robert affirme dĂ©tenir des preuves » – tendrait Ă mettre en doute ses propos, chose qu’on ne se permettrait avec le PDG de Clearstream, dont l’interview est titrĂ©e : « Clearstream : le patron s’explique et dĂ©nonce "une manipulation" ». Denis Robert a Ă l’Ă©poque envoyĂ© un droit de rĂ©ponse au Monde, qui n’a jamais Ă©tĂ© publiĂ©.
Cette interview mériterait d’être enseignée dans les écoles de journalisme comme le parfait exemple de ce que ne devraient pas faire des journalistes conscients de leur responsabilité sociale. Ce jour-là , Anne Michel et ses deux partenaires ont peu ou prou posé les mêmes questions – et obtenu les mêmes réponses – que celles qui seront posées quatre ans plus tard, le 4 août 2008. Qu’on en juge, avec ces quelques extraits, commentés entre crochets.
- Première question : « La justice luxembourgeoise vous a donnĂ© raison, le 30 novembre, en clĂ´turant par un non-lieu l’enquĂŞte ouverte notamment pour "blanchiment" contre Clearstream, dont vous ĂŞtes le prĂ©sident. [N’importe quel Ă©tudiant en première annĂ©e de droit sait qu’un non-lieu n’équivaut pas Ă une relaxe, mais revient Ă dire qu’il est impossible, au vu des Ă©lĂ©ments produits par l’enquĂŞte, de conclure sur une affaire, que ce soit Ă charge ou Ă dĂ©charge]. Pensez-vous en avoir fini avec les soupçons qui ont terni l’image de votre entreprise ? » La longue rĂ©ponse (141 mots), contestable, est un bel exercice de langue de bois, qui a dĂ» se faire avec les sourires complices des journalistes du Monde (voir annexe 2).
- Deuxième question : « Comment, alors, expliquez-vous ces soupçons apparus lors de la parution, en 2001, du livre RĂ©vĂ©lation$ de Denis Robert et Ernest Backes ? »
- DĂ©but de la rĂ©ponse (commentĂ©e entre crochets) : « Denis Robert s’est sans doute laissĂ© abuser par les chiffres qu’affiche Clearstream, qui ne correspondent pas Ă un chiffre d’affaires mais Ă la valeur de toutes les actions et les obligations de la Bourse de Francfort et Ă celle des obligations europĂ©ennes [Ce Ă quoi Denis Robert rĂ©pond, dans le fanzine Figures n°5 (fĂ©vrier-mars 2005) que « M. Roelants me prend pour une bille […] Je ne suis peut-ĂŞtre pas un super pro de la finance mais je sais encore faire la diffĂ©rence entre un chiffre d’affaire et les sommes colossales qui passent par Clearstream »].
« M. Robert, poursuit notre patron, a rencontrĂ© deux farfelus, dont Ernest Backes, qui ont Ă©tĂ© licenciĂ©s par Clearstream. Quand je lis que M. Backes est un grand expert, je tombe Ă la renverse [Outre le fait que Denis Robert a interrogĂ© plus d’une cinquantaine de personnes dans le cadre de son enquĂŞte, il convient ici de prĂ©ciser qu’Ernest Backes fut de 1977 Ă 1983 le numĂ©ro trois de Cedel International, l’ancĂŞtre de Clearstream. Responsable clientèle, il a dirigĂ© la conception du système de « clearing » (ou « compensation »), permettant le transfert d’argent en temps rĂ©el entre des banques situĂ©es dans des centaines de pays diffĂ©rents, qui est la raison d’être de Clearstream. Ce système incluait la possibilitĂ© de crĂ©er et gĂ©rer les fameux comptes non publiĂ©s dont RĂ©vĂ©lation$ rĂ©vĂ©lait l’existence et qui sont Ă l’origine de l’affaire Clearstream. Il a attribuĂ© son licenciement en 1983 au fait qu’il en savait trop. Quant au second « farfelu » Ă©voquĂ© par Roelants, il s’agit de RĂ©gis Hempel, ancien vice-prĂ©sident de Cedel lui aussi en charge de l’informatique et licenciĂ© en 1992 lui aussi dans des circonstances troubles par le PDG de l’époque. Ayant expliquĂ© qu’une partie de son travail consistait Ă effacer les traces de certaines transactions, il n’a jamais Ă©tĂ© attaquĂ© en diffamation par Clearstream mais pour infraction au devoir de rĂ©serve. La firme a perdu en première comme en deuxième instance.] ! »
Fin de la tirade patronale : « Depuis son licenciement, en 1983, les choses ont radicalement changĂ© ! Clearstream n’a plus rien Ă voir en termes d’activitĂ©s et de volumes [en termes de volumes, on veut bien le croire, mais en termes d’activitĂ©s ?]. »
- Dernière question (qui ressemble Ă©trangement Ă celle du 4 aoĂ»t dernier) : « Quels enseignements tirez-vous de la tempĂŞte que vous avez essuyĂ©e ? »
La réponse de Roelants était en 2004 aussi passionnante que celle qu’il fera quatre ans plus tard [10]. Merci qui ? Merci Le Monde.
Quand Le Monde se fait l’avocat de Clearstream
La publication de ces deux interviews dans le journal Le Monde ne doit rien au hasard. Elle s’inscrit dans une longue liste d’articles, pour la plupart Ă©crits ou coĂ©crits par Anne Michel – qui est une rĂ©cidiviste [11] – qui ont tous en commun, sinon de blanchir la chambre de compensation, du moins de fortement minimiser les accusations qui pèsent sur elle. Les 10, 13, 15 mai et 19 juin 2006, le site du quotidien a par exemple publiĂ© ou republiĂ© sept articles ayant pour thème l’entreprise Clearstream, dont cinq Ă©taient signĂ©s Anne Michel [12]. Les titres de certains d’entre eux sont sans Ă©quivoque : outre le fameux « Une institution, pivot des Ă©changes entre banques, par laquelle ne font que transiter les fonds » dĂ©jĂ citĂ© (republiĂ© le 10 mai), on note : « Clearstream, une victime collatĂ©rale » (paru dans l’édition du 4 mai, publiĂ© le 10 mai), « Fantasmes et contrĂ´les » (paru dans l’Ă©dition datĂ©e du 20 juin, publiĂ© le 19 sur le site), ainsi qu’une « enquĂŞte » (mĂŞmes dates) intitulĂ©e « Faut-il blanchir Clearstream ? ».
Depuis le dĂ©but, Le Monde a tendance Ă se faire l’avocat de Clearstream et le procureur de Denis Robert, sauf quand l’affaire devient trop grosse pour pouvoir ĂŞtre occultĂ©e. Pierre PĂ©an et Philippe Cohen racontent, dans La face cachĂ©e du Monde, comment, dès la parution de RĂ©vĂ©lation$, Le Monde a tentĂ© de couler le livre [13]. Le paragraphe qui suit est un rĂ©sumĂ© des pages 535 Ă 539 de ce livre, qui reprennent elles-mĂŞmes des informations contenues dans le livre de Denis Robert La boĂ®te noire.
Tout avait pourtant bien commencĂ© pour Denis Robert, Ernest Backes et leur Ă©diteur : Edwy Plenel, alors directeur de la rĂ©daction du journal, s’engage Ă en publier les bonnes feuilles sur trois pages, en Ă©change de l’exclusivitĂ©. Pourtant, une semaine avant la parution de l’ouvrage, il annule tout. Editeur et auteurs doivent alors dĂ©marcher en catastrophe le reste de la presse pour espĂ©rer une couverture mĂŞme minimale du livre. Finalement, le 26 fĂ©vrier 2001 Le Figaro lui consacre sa « une ». Le mĂŞme jour, prĂ©textant une erreur marginale dans un ouvrage comptant près de cinq cents pages – les deux auteurs se sont trompĂ©s sur la signification d’un sigle, attribuĂ© Ă tort Ă la DGSE – Le Monde publie un papier assassin pour RĂ©vĂ©lation$, commandĂ© Ă la dernière minute Ă Sophie Fay par Edwy Plenel et HervĂ© Gattegno. Le lendemain, il annonce le dĂ©pĂ´t d’une plainte d’AndrĂ© Lussi, alors PDG de Clearstream, Ă l’encontre de Denis Robert et d’Ernest Backes, alors mĂŞme que la plainte sera en fait dĂ©posĂ©e deux mois plus tard...
AussitĂ´t, le silence mĂ©diatique autour du livre se fait assourdissant en France, tandis que plusieurs grands titres et agences de presse europĂ©ennes se rallient Ă la position du quotidien vespĂ©ral. Finalement, le livre sera sauvĂ© par l’intĂ©rĂŞt que va lui porter la Mission parlementaire sur le blanchiment de l’argent sale. ObligĂ© de capituler, Le Monde fait machine arrière et publie le 10 mai une tribune de cinq magistrats spĂ©cialisĂ©s dans la dĂ©linquance financière internationale qui soulignent l’importance de l’enquĂŞte rĂ©alisĂ©e par Denis Robert et Ernest Backes. Le lendemain, une information judiciaire est ouverte au Luxembourg contre les dirigeants de Clearstream. Pierre PĂ©an et Philippe Cohen racontent la suite : « A Paris, Edwy Plenel annonce Ă l’Ă©diteur de RĂ©vĂ©lation$, Laurent Beccaria, que l’enquĂŞte judiciaire valide le livre, et qu’il mandate une autre journaliste pour suivre l’affaire. Celle-ci, Pascale Santi, ’’se passionne pour le dossier’’, selon Denis Robert lui-mĂŞme [14]. Sous le bandeau ’’Livre’’ [...], Le Monde fait la « une » sur l’affaire, le 26 mai 2002 [15]. Cette fois, il n’y a aucune rĂ©serve sur RĂ©vĂ©lation$. Certes, un discret renvoi se rĂ©fère Ă la publication du livre trois mois plus tĂ´t ainsi qu’Ă l’article du Monde ; mais le lecteur ne lira pas une ligne d’autocritique du quotidien. » C’est que deux ans plus tard, Le Monde reviendra sur ses positions initiales, sans pour autant, Ă aucun moment, avoir fait de contre-enquĂŞte.
RĂ©pĂ©tons-le : nous ne prĂ©tendons nullement, sans contre-enquĂŞte, valider ou invalider l’enquĂŞte de Denis Robert. Or c’est lĂ que le bât blesse : alors que Denis Robert fait l’objet de l’acharnement « critique » de journalistes professionnels et particulièrement des sommitĂ©s mĂ©diatiques [16], aucun grand journal – fut-il « de rĂ©fĂ©rence » – ni aucun journaliste ou presque [17], n’a jamais fait la moindre petite contre-enquĂŞte pour vĂ©rifier l’exactitude ou non des principaux faits dĂ©noncĂ©s par Denis Robert.
VoilĂ un ancien journaliste qui ne dispose ni des moyens du Monde, ni de sa couverture, et qui effectue pourtant, par ses propres moyens, une enquĂŞte journalistique de première main, dont le fond n’a Ă©tĂ© remis en cause par aucun tribunal et dont le sĂ©rieux vient d’ĂŞtre reconnu par des juges de la Cour europĂ©enne des droits de l’homme. HarcelĂ© par Clearstream, il fait pourtant face. Et que font les mĂ©dias dominants, pourtant si prompts d’habitude Ă dĂ©fendre leur corporation Ă la moindre remise en cause de leur pouvoir par des grĂ©vistes ou des gouvernements du Sud qui ont le tort de ne pas apprĂ©cier leur emprise ? Au mieux, ils regardent ailleurs, au pire ils hurlent avec les loups.
Epilogue
Dernière minute : le quotidien luxembourgeois Tageblatt a publié dans son édition germanophone en date du 21 août un article qui est une traduction quasi-littérale du papier du Monde du 4, et qui d’ailleurs cite abondamment sa source [18]. Le site Internet du Tageblatt avait par ailleurs signalé dès sa parution cet article d’une importance capitale, en français cette fois [19].
Or, il se trouve qu’il existe une participation croisée entre Le Monde SA et Editpress, une société luxembourgeoise qui édite plusieurs titres, dont le Tageblatt, qui a toujours eu une ligne très favorable à Clearstream. En 2001, Le Monde SA était ainsi détenu à 12% par Editpress et possédait en retour 4% de cette société (chiffres confirmés en 2005 par L’Observatoire français des médias). C’est Alain Minc, alors président du conseil de surveillance et de la société des lecteurs du Monde, qui avait organisé ce rapprochement [20]. D’autre part, Editpress imprime également l’édition germanophone luxembourgeoise du Monde diplomatique (filiale du groupe Le Monde), qui est vendue comme un supplément mensuel du… Tageblatt [21].
Enfin, notons que depuis 1998, Le Monde est membre d’Eurofonds, une association de journaux europĂ©ens [22] qui remet chaque annĂ©e un prix aux « meilleures » entreprises de gestion de fonds. C’est le directeur du Monde qui prĂ©side en principe Ă la cĂ©rĂ©monie. Eurofonds publie Ă©galement un rapport trimestriel contenant un classement et une notation des organismes de placement en valeurs mobilières (OPCVM) [23]. Le Monde et l’argent : une grande histoire d’amour [24] !
A suivre...
Marie-Anne Boutoleau
Annexes :
1/ Commentaire de l’encadrĂ©, sur le travail de Denis Robert et d’Ernest Backes : « Le livre de Denis Robert et Ernest Backes, RĂ©vĂ©lation$ en 2001, puis l’ouvrage de M. Robert La BoĂ®te noire en 2002 accusant Cleastream de blanchiment [faux, il montrait que Clearstream pouvait ĂŞtre utilisĂ©e par ses clients comme un outil pour effectuer des opĂ©rations financières douteuses] donnent lieu Ă une information judiciaire au Luxembourg [Ă l’encontre de Clearstream], suivie d’un non-lieu [pour prescription]. CondamnĂ©s pour diffamation [pas toujours], M. Robert a annoncĂ©, en juin 2008, qu’il ne parlera plus [dans les mĂ©dias] de Clearstream et M. Backes a Ă©tĂ© dĂ©boutĂ©, en juillet, par la Cour europĂ©enne des droits de l’homme. » La religion du Monde est faite.
2/ Première rĂ©ponse d’AndrĂ© Roelants, commentĂ©e par Acrimed, Ă la première question de l’interview du 24 dĂ©cembre 2004 : « Absolument. Cette dĂ©cision met un point final Ă toute l’affaire. Une enquĂŞte judiciaire en profondeur a Ă©tĂ© menĂ©e au sein de notre sociĂ©tĂ© - en plus des investigations que nous avons nous-mĂŞmes conduites. L’enquĂŞte a durĂ© trois ans et demi, pendant lesquels nous avons ouvert nos livres et nos systèmes. Personne n’a jamais pu rien dĂ©montrer Ă propos de prĂ©tendus comptes secrets. Et pour cause, ils n’existent pas ! Nous traitons 62 millions d’opĂ©rations par an, soit 400 000 Ă 500 000 transactions par jour. Toutes les transactions que nous avons acheminĂ©es depuis dix ans - la durĂ©e lĂ©gale de conservation des donnĂ©es - ont Ă©tĂ© passĂ©es au crible par les plus grands cabinets d’audit internationaux [Le dernier Ă©tait signĂ© Arthur Andersen, juste avant que n’éclate l’affaire Enron, que ce cabinet « auditait » depuis des annĂ©es. Pour ne pas fâcher son puissant client, Arthur Andersen avait licenciĂ© un collaborateur ayant Ă©mis un avis nĂ©gatif sur les comptes de cette sociĂ©tĂ©, fermĂ© les yeux sur sa « comptabilitĂ© crĂ©ative » (ensemble des artifices comptables permettant de modifier lĂ©galement des comptes afin de les faire coller au mieux aux intĂ©rĂŞts de l’entreprise), et, une fois le scandale connu de tous, dĂ©truit des documents comptables afin de les soustraire Ă une enquĂŞte fĂ©dĂ©rale. C’est l’un de ses auditeurs-stagiaires, que Roelants qualifie de « jeune homme inexpĂ©rimentĂ© », Florian Bourges, qui a fournit Ă Denis Robert les listings incluant des comptes non publiĂ©s de Clearstream qui sont Ă la base de l’affaire Clearstream II. Loin d’être isolĂ©, Florian Bourges travaillait au sein d’une Ă©quipe d’une trentaine de personnes et a fourni ces listings Ă Denis Robert car sa hiĂ©rarchie avait dĂ©cidĂ© de passer sous silence les anomalies qu’il avait constatĂ©es afin de mĂ©nager son mandataire, Clearstream. Cet audit avait Ă©tĂ© commandĂ© par la firme Ă la demande du gouvernement luxembourgeois, suite Ă la parution de RĂ©vĂ©lation$.] et personne n’a pu dĂ©montrer l’existence d’une double comptabilitĂ©. Finalement, rien ne reste des accusations dĂ©lirantes formulĂ©es. Pour nous, il n’y a plus d’affaire Clearstream. »