Observatoire des media

ACRIMED

Actualité des médias n°6 (juin 2017)

par Benjamin Lagues, Jérémie Fabre,

Avec cet article, nous poursuivons notre série d’information mensuelle sur l’actualité des médias [1]


I. Du côté des journalistes, des médiacrates et de leurs œuvres

- Agitation au Figaro – Suite au limogeage de son chef Philippe Goulliaud en septembre dernier, le service politique du Figaro est en ébullition, d’après Le Canard enchaîné (14/06/2017) : « Quatre journalistes ont saisi la cellule d’alerte du journal, l’Inspection du travail est elle aussi alertée, une autre journaliste du service est en passe d’être limogée et une motion de défiance contre le patron des rédactions Alexis Brézet, est à l’étude. » Pendant ce temps, le mélange des genres continue au sein du quotidien de l’avionneur Serge Dassault. En effet, comme l’a relevé récemment Arrêt sur images, l’édition du 19 juin du Figaro contenait une pleine page « pour vanter les mérites du Rafale et autres avions de combat fabriqués par Dassault. Sans compter une page entière de publicité pour Dassault Aviation ». Une situation de conflit d’intérêt – pardon, une « synergie » ! – que nous n’avons pas manqué de relever en 2015, 2014 et même dès… 2006 !

- Macron et ses ministres ont une conception bien à eux de la liberté de la presse – Face aux pressions du nouveau pouvoir exécutif, une vingtaine de société de journalistes ont signé une tribune pour s’alarmer de «  signaux extrêmement préoccupants  ». Après le choix, par l’équipe d’Emmanuel Macron, de sélectionner les journalistes pouvant couvrir le déplacement présidentiel au Mali le 18 mai (choix dont s’étaient déjà plaintes certaines rédactions à l’époque), les sociétés de journalistes s’inquiètent dorénavant des pressions de François Bayrou (ex-ministre de la Justice) et de Muriel Pénicaud (ministre du Travail). Le premier a appelé directement Radio France pour se plaindre de l’enquête concernant les soupçons d’emplois fictifs du MoDem et la seconde a porté plainte, par l’intermédiaire de son administration, pour « vol, violation du secret professionnel et recel » après la publication de documents préparatoires à la future réforme du code du travail.

- L’AFP protège-t-elle le gouvernement ? – La question est posée, suite à la publication d‘un communiqué du syndicat SNJ-CGT, accusant la direction de l’Agence France-Presse d’avoir « étouffé des informations gênantes pour le nouveau pouvoir ». Des journalistes de l’AFP auraient en effet été en possession d’informations compromettantes sur le ministre Richard Ferrand avant que l’affaire ne soit déclenchée par Le Canard enchaîné. L’AFP se défend de son côté en plaidant pour un excès de précaution...

- Le PDG de Radio France renvoyé en procès pour favoritisme – Mathieu Gallet, président de Radio France depuis 2014, est accusé d’avoir passé des contrats de communication et de conseil (pour un montant de 350 000 euros) sans appel d’offre lorsqu’il était encore président de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). Une affaire qui rappelle étrangement celle de l’ancien président de France Télévisions, Patrick de Carolis, récemment condamné à cinq mois de prison avec sursis et 25 000 euros d’amende pour favoritisme dans l’attribution de contrats à la société Bygmalion [2].


II. Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

- Clips de campagne : le CSA mange son chapeau – En mai, nous dénoncions l’application scrupuleuse d’une règle absurde par le CSA concernant les temps de diffusion des clips de campagne des partis aux élections législatives. Depuis, le Conseil constitutionnel, saisi par le mouvement En marche !, a abrogé l’article concerné, obligeant le CSA à revoir sa copie. Ce dernier a dû revoir à la hausse le temps de diffusion des clips du parti du Président de la République, ainsi que ceux de La France insoumise et du Front national.

- L’empire de Patrick Drahi se restructure – C’est l’heure des grandes manœuvres au sein du groupe Altice, propriété du milliardaire franco-israélien Patrick Drahi. D’ici fin 2018, presque toutes ses filiales changeront de nom pour porter celui de la maison mère, qui vient d’entrer en bourse aux États-Unis. C’est le cas notamment de l’opérateur SFR. À l’international toujours, Altice serait entré en négociations avec le groupe espagnol Prisa pour le rachat de Media Capital, d’après Les Échos, groupe portugais notamment propriétaire d’une chaîne de télévision et de plusieurs stations de radio. En France, l’Autorité de la concurrence a validé la prise de contrôle de NextRadioTV (RMC, BFMTV…) par Altice. D’après CBNews, l’opération devrait être effective d’ici la fin de l’année. Enfin le groupe a annoncé la mise en vente d’une dizaine de titres de la presse magazine. D’après Le Monde, «  Mieux vivre votre argent serait vendu au groupe Valmonde, propriétaire du magazine Valeurs actuelles ; La Lettre de L’Expansion devrait être cédée au groupe Le Figaro, qui veut l’adosser au site Wansquare ; les titres du pôle décoration doivent être repris par François Dieulesaint, actuel directeur général délégué du groupe L’Express ; Première Media acquerrait Studio ciné live ; Lire, Classica et Pianiste seraient repris par Jean-Jacques Augier et Stéphane Chabenat ; enfin Job rencontres et le Salon du travail devraient rejoindre le groupe de presse de Marc Laufer, à qui Altice et SFR ont déjà vendu le magazine L’Etudiant.  » Altice entend ainsi se concentrer sur ses deux titres les plus importants, que sont Libération et L’Express. Dans un communiqué publié sur notre site, le syndicat SNJ-CGT dénonce l’opération et ses conséquences sur les emplois des journalistes du groupe.

- À Vivendi : sanctions, censure, coup de force et petite victoire – Du côté de l’empire médiatique du milliardaire breton Vincent Bolloré, l’actualité est elle aussi chargée. Le groupe Vivendi a été contraint de cesser d’étendre son emprise sur Mediaset par le régulateur des télécoms italien. D’après La Tribune, ce dernier estimerait que le poids de l’entreprise française deviendrait trop important dans le paysage médiatique italien aux yeux de la loi, ce que conteste Vivendi. En France, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a finalement sanctionné l’émission « Touche pas à mon poste » de Cyril Hanouna, pour deux scènes humiliantes datant… de novembre et décembre 2016 ! Pendant trois semaines, il est interdit à l’émission de diffuser de la publicité. Un rude coup porté au portefeuille de la chaîne de Vincent Bolloré, qui conteste la décision du CSA. Autre revers pour le milliardaire, le groupe Canal+ a été condamné au Tribunal de grande instance de Nanterre pour non-respect de l’accord d’intéressement des salariés du groupe. Voilà comment L’Obs relate ce nouveau coup de Trafalgar tenté par Bolloré dans le cadre de la stratégie de gestion rapace des médias qu’il acquiert : « Signé le 23 juin 2016, l’accord de participation des salariés, était jusqu’ici basé sur les bénéfices du groupe Canal en France et à l’international. Mais la direction décide de ne prendre en compte que les bénéfices en France, qui affichent d’importantes pertes.  » Seule bonne nouvelle pour le groupe, d’après Le Monde, l’Autorité de la concurrence vient de lever une partie des contraintes qui pesaient jusqu’ici sur lui au titre de sa position dominante. Faisant face à la concurrence nouvelle d’Altice, Canal+ pourra désormais s’allier avec un autre studio américain ou encore diffuser ses événements sportifs sur d’autres chaînes du groupe tels que C17 et C8. C’est sur cette dernière chaîne que l’humoriste Stéphane Guillon officiait depuis 2015 dans l’émission de Thierry Ardisson ; du moins jusqu’à son renvoi pour avoir critiqué publiquement Vincent Bolloré. En effet, comme le rapporte Les Inrocks, « cette décision a été imposée à Thierry Ardisson par la direction du groupe ». Une illustration supplémentaire, s’il en était besoin, de l’autoritarisme du propriétaire du groupe Canal+.

- Arrivée du kiosque en ligne chez Bouygues – Comme Altice (ex SFR), Bouygues propose dorénavant aux abonnés de ses forfaits internet l’accès à plusieurs titres de presse. Le groupe annonce ainsi que « chaque abonné aura accès en illimité à un kiosque comprenant plus de 1 000 titres de presse quotidienne et périodique, nationale, régionale et internationale », selon des propos rapportés par Le Parisien [3]. Quand Altice avait mis en place cette stratégie, une forte augmentation du lectorat avait été promise pour les journaux concernés (la plupart possédés par M. Drahi, président d’Altice) et donc une croissance parallèle des revenus. En réalité, le carrosse s’était rapidement transformé en citrouille.

Jérémie Fabre et Benjamin Lagues

 
  • Enregistrer au format PDF

Notes

[3Le groupe Bouygues qui, contrairement à Altice, ne détient aucun titre de presse dans son giron, a passé un accord avec LeKiosk, un acteur présent depuis 2007 dans la distribution numérique des journaux et qui propose un catalogue de 1 600 titres accessibles par abonnement.

Acrimed aux côtés des manifestants contre les ordonnances et autres macronades

Nous étions là le 12 septembre. Nous serons là le 21 et le 23. Quels sont nos motifs ?

La politique au miroir déformant des séries télévisées

Fictions didactiques, ou puissants instruments idéologiques ?

Il y a 100 ans : premier exercice de propagande de masse avec la commission « Creel »

Un succès fondateur pour l’industrie des « relations publiques »