1. « PhĂ©nomènes de foire » ou « cas sociaux » ?
L’émission se dĂ©roule toujours de la mĂŞme façon : après une brève introduction par Marion Jollès (TF1) ou Christophe Beaugrand (NT1), un reportage d’une vingtaine de minutes prĂ©sente « le parcours d’hommes et de femmes qui se trouvent Ă des moments cruciaux de leur existence ». Le reportage est lui-mĂŞme divisĂ© en deux parties principales. Dans la première, est prĂ©sentĂ© le « parcours » de celui ou celle qui sera l’objet de l’émission : il s’agit constamment d’une femme ou d’un homme sujet Ă une passion ou Ă un comportement, qui, posĂ© comme problĂ©matique, apparait en tout cas si envahissant qu’il en devient gĂŞnant pour son entourage. Dans la deuxième partie du reportage, un ou une psychologue, ou « coach », vient « aider [l’individu] Ă passer ce cap dĂ©licat »â€¦
Les « problèmes » les plus frĂ©quents sont ainsi l’obĂ©sitĂ©, l’infidĂ©litĂ©, le cĂ©libat, ou encore les passions « insolites ». Par exemple, l’émission diffusĂ©e le 21 fĂ©vrier 2014 prĂ©sente quatre cas : Christophe, 29 ans, mariĂ© mais vivant « comme un cĂ©libataire » puisque privilĂ©giant la pĂ©tanque, les potes et le rugby Ă son foyer ; Guillaume, 24 ans, dont le rĂŞve est de devenir mannequin ce qui semble irrĂ©aliste Ă sa mère et aux rĂ©alisateurs de l’émission ; Jean Luc quinquagĂ©naire aimant faire la majorette et qui casse tout dans la maison avec son bâton, s’attirant les foudres de sa compagne. Les sous-entendus masculinistes et, par extension, homophobes sont constamment prĂ©sents dans de multiples Ă©pisodes (comme dans celui intitulĂ© « mon fils est accroc aux Feux de l’amour »). Et que dire de celui-ci : Marina, une femme de 50 ans « excentrique et sexy » qui « joue les midinettes et se bat contre toutes les conventions » et qui bichonne dĂ©mesurĂ©ment son chien ?
Ce sont donc systĂ©matiquement des comportements transgressifs qui sont pointĂ©s du doigt et dĂ©noncĂ©s dans l’émission. Les concepteurs nourrissent visiblement un tropisme pour les cĂ©libataires, les couples sur le point de rompre, les hommes s’habillant en femme, ou inversement, pour des femmes dotĂ©es de comportements qui ne seraient pas jugĂ©s problĂ©matiques chez un homme (ainsi des femmes « trop autoritaires » ou « trop jalouses »). La volontĂ© des concepteurs est de corriger ces anomalies dont l’émission se moque : après la mise en scène (voyeuriste) de ces « problèmes », vient le psychologue ou le « coach familial » chargĂ©s de faire rentrer les « cas » dans la norme. Confessions intimes prend donc le parti d’exposer des individus « qui se trouvent Ă des moments cruciaux de leur existence » de la mĂŞme façon que l’on prĂ©sentait jadis des « bĂŞtes de foires » (des noirs, des handicapĂ©s, des intersexes, etc.), et avec le mĂŞme objectif : faire rire et faire peur, inquiĂ©ter et rassurer. La diffĂ©rence n’est pas ici l’objet d’une rĂ©flexion, mais l’occasion d’une rĂ©affirmation brutale des normes.
La dĂ©finition de ce qu’est un « problème » est bien sĂ»r elle-mĂŞme très problĂ©matique. D’une part, on l’a montrĂ©, c’est la transgression individuelle qui est dĂ©noncĂ©e : le contexte social dans lequel elle s’inscrit n’est jamais Ă©voquĂ© et les individus, jugĂ©s responsables de ce qu’ils sont, sont sommĂ©s de « se prendre en main ». Symbole de cette apologie irresponsable de la « responsabilitĂ© individuelle », le coach peut aider les « cas » prĂ©sentĂ©s Ă s’amender, Ă la seule condition que ceux-ci veuillent bien s’en donner la peine !
Pourtant, et c’est loin d’être anodin, tout ceci se dĂ©roule avec pour toile de fond un environnement social plutĂ´t dĂ©favorisĂ©, sans que cela soit jamais dit explicitement. Pis, tout se passe comme si les producteurs choisissaient les participants, et surtout les mettaient en scène de sorte qu’ils illustrent les clichĂ©s les plus caricaturaux et dĂ©prĂ©ciatifs sur les classes populaires. Ainsi, dans la plupart des cas, ils prĂ©sentent des accents, sans doute très exotiques dans les bureaux parisien de TF1 ; ils sont dĂ©sĹ“uvrĂ©s ou oisifs (on ne les voit presque jamais travailler, comme si le travail Ă©tait Ă©tranger Ă leur vie), ou semblent principalement prĂ©occupĂ©es par leur apparence (contrairement Ă la prĂ©sentatrice de TF1 et au prĂ©sentateur de NT1 qui ne se maquillent pas avant d’apparaĂ®tre sur le plateau…) Ces personnes apparaissent par ailleurs comme braillardes, malveillantes, Ă©goĂŻstes et narcissiques, sales ou « trop belles », etc.
2. Faire fi de la réalité sociale
L’émission fait donc de comportements potentiellement détestables (ou en tout cas présentés comme tels) l’apanage des plus modestes. Envoyer un coach aux actionnaires égoïstes ? Sûrement pas. Présenter un psychologue à un Balkany brutal ou simplement grossier, ou encore à un Finkielkraut qui pique une crise ? Hors de question.
L’émission entĂ©rine de surcroĂ®t les normes dominantes et vĂ©hicule un conformisme d’une Ă©troitesse confondante : quel problème y a-t-il Ă ĂŞtre cĂ©libataire Ă 40 ans ou Ă « faire la majorette » quand on est un homme ? Le problème n’est-il pas plutĂ´t l’intolĂ©rance de leur entourage, ou de la sociĂ©tĂ© dans son ensemble ? Ignorant la construction sociale des « difficultĂ©s » abordĂ©es et le potentiel subversif de certaines des « anomalies » artificiellement montĂ©es en Ă©pingle, le programme nie que ces difficultĂ©s ou « anomalies » puissent avoir la moindre dimension collective.
PlutĂ´t que de dĂ©cortiquer les mĂ©canismes sociaux qui conduisent une femme happĂ©e par son travail et Ă©levant seule son fils Ă « ne plus pouvoir [le] gĂ©rer » [1], les concepteurs de l’émission apprĂ©hendent ce genre de situation comme le produit de problèmes psychologiques, et en tout cas strictement individuels. Le jeune (irresponsable) et la (mauvaise) mère sont pointĂ©s du doigt avant d’être « repris en main » par les coachs – avec ce prĂ©supposĂ© implicite, digne du moralisme des dames patronnesses du XIXe siècle : « quand on veut, on peut ». Il faut donc sans doute en conclure que si les pauvres voulaient s’en sortir, ils le pourraient très bien, que si les enfants en difficultĂ© scolaire se « mettaient au travail », ils rĂ©ussiraient, et que si les mères faisaient preuve d’une autoritĂ© Ă©lĂ©mentaire, elles parviendraient Ă Ă©lever leurs enfants... Heureusement, qu’une chaĂ®ne de tĂ©lĂ©vision les a gĂ©nĂ©reusement pris en pitiĂ© et vient les secourir – du moins ceux qu’elle juge suffisamment « tĂ©lĂ©gĂ©niques »...
Dans d’autres cas, c’est la dimension ultra marginale et anecdotique des cas prĂ©sentĂ©s qui est niĂ©e au profit du spectacle drĂ´le et effrayant qu’offre « l’anormal ». Sans oublier que la prĂ©sence mĂŞme de la camĂ©ra incite Ă la surenchère et Ă l’auto-caricature, sans oublier non plus que les rĂ©alisateurs de l’émission suscitent, « corrigent », font « jouer » et « rejouer » les scènes avant de les monter dans le dĂ©sordre, le tout confinant souvent au pur et simple « bidonnage ».
3. Les ressorts d’un succès
Mais qu’est-ce qui peut bien expliquer le succès d’audience d’un tel programme, racoleur et reposant largement sur l’artifice et la mise en scène ? Quel intérêt les téléspectateurs peuvent-ils trouver à l’exhibition de stéréotypes tournés en ridicule et de pratiques marginales présentées comme des phénomènes de foire ?
Si l’on ne peut exclure qu’un certain public « cultivĂ© » se dĂ©lecte, pour s’en gausser, de comportements, d’attitudes, de façons d’être ou de parler qui correspondent Ă leurs idĂ©es reçues, imprĂ©gnĂ©es de morgue sociale, sur les milieux dĂ©favorisĂ©s, on peut penser que l’émission s’adresse avant tout Ă un public populaire. Et l’on ne saurait se satisfaire, pour expliquer le succès de cette Ă©mission, comme d’ailleurs pour comprendre l’importance des « faits-divers » dans les JT, d’un mĂ©pris de classe qui conduit Ă prĂŞter Ă ces publics une propension sordide au voyeurisme – mĂ©pris qui n’est que le pendant de celui des rĂ©alisateurs du programme qui offrent une image dĂ©formĂ©e jusqu’au grotesque des classes populaires…
Tout porte Ă croire, au contraire, que tout comme les faits divers, qui renvoient au rĂ´le du hasard, des « coups du sort » ou des tragĂ©dies dans la vie quotidienne, auxquels celles et ceux qui Ă©prouvent une incertitude matĂ©rielle et sociale sont particulièrement exposĂ©s, et donc sensibles [2], des Ă©missions de sociĂ©tĂ© comme « Confessions intimes » doivent ĂŞtre comprises comme une forme de rĂ©assurance identitaire et symbolique pour les publics issus des couches les plus modestes. Les tĂ©lĂ©spectateurs dont la situation sociale et professionnelle est manifestement dominĂ©e, dont la dignitĂ© a Ă©tĂ© malmenĂ©e ou qui ont Ă©tĂ© Ă©prouvĂ©s par l’existence, peuvent ainsi trouver dans la confrontation Ă des difficultĂ©s plus grandes encore, voire Ă « l’anormalitĂ© », des raisons de ne pas dĂ©sespĂ©rer de leur sort et de se raccrocher aux maigres ressources et atouts qu’ils dĂ©tiennent – au premier rang desquels, une certaine « normalitĂ© ».
« Confessions intimes » apparaĂ®t donc comme une machine Ă individualiser et Ă dissoudre les causes sociales de difficultĂ©s essentiellement… sociales, doublĂ©e d’un puissant appel au conformisme. Quant aux diffuseurs et aux producteurs de l’émission ils sont doublement cyniques en exploitant d’un cĂ´tĂ© la situation misĂ©rable d’individus invitĂ©s Ă exhiber leurs failles intimes devant des millions de spectateurs, et de l’autre la modestie et la fragilitĂ© de la condition de ces mĂŞmes spectateurs. Une bien belle entreprise.
On peut rêver à des émissions de société qui sauraient mettre en valeur les modes de vie populaires, mettre en évidence les difficultés induites par une insécurité sociale quasi permanente, et exposer ce que ces problèmes, comme leurs solutions, peuvent avoir de collectif. Mais de telles émissions sont rares et leur multiplication n’est vraisemblablement pas pour demain...
Vincent Bollenot