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Travailler le dimanche : une évidence pour Elle

par Denis Perais, le 19 février 2014

Dans son numéro du 27 décembre 2013, le fleuron des magazines féminins du groupe Lagardère consacrait un article au travail du dimanche. Une belle occasion, pour cet hebdomadaire qui présente la cause des femmes comme un combat prioritaire, d’examiner en quoi les salariées, qui occupent déjà tendanciellement des positions dominées sur le marché du travail, seraient spécifiquement concernées par un élargissement du travail dominical. Une belle occasion également de mener une enquête sociale puisque le nombre de celles qui travaillent le dimanche est déjà loin d’être négligeable [1].

Le résultat ? En lieu et place d’une enquête et d’une analyse prospective, un plaidoyer en faveur d’un élargissement à tout prix du périmètre des activités commerciales autorisées à bénéficier d’une dérogation au repos dominical, conforme au « remarquable » unanimisme que nous avions observé dans les médias généralistes sur cette question [2].

L’appel de « Une », repris à l’identique en titre de l’article, affichait la couleur d’emblée : « Témoignages : elles veulent travailler le dimanche ». Pourtant les premières lignes pouvaient laisser quelque espoir, en prenant soin de préciser qu’il y a « d’un côté, les défenseurs du travail du dimanche qui arguent de la nécessité d’arrondir leurs fins de mois et revendiquent la liberté de choisir. De l’autre, les opposants qui s’inquiètent de la perte de ce qu’ils considèrent être un acquis social et qui dénoncent la dérégulation des temps sociaux, le volontarisme contraint et le consumérisme sans limite [et pour qui] la dérégulation du travail le dimanche est la porte ouverte à tous les chantages : face au faible niveau de rémunérations et à l’ampleur du temps partiel subi, les salariés ne pourraient qu’accepter des horaires atypiques pour augmenter leur pouvoir d’achat ».

Bizarrement, les opposants au travail le dimanche, qui avaient pourtant semble-t-il quelques arguments à faire valoir, disparaissent définitivement après cette brève mention. La suite de l’article n’est ouverte qu’aux seuls témoignages de six femmes… favorables au dispositif et salariées d’enseignes ouvertes le dimanche (légalement ou illégalement) : Marionnaud sur les Champs-Élysées, Bricorama, Castorama et Leroy Merlin en région parisienne.

Des « témoignages » à sens unique, donc, pour un article cousu main en faveur de « la cause » du travail du dimanche. Lorsque l’on apprend par ailleurs que les « salariés des grandes enseignes de bricolage se sont organisés en collectifs financés par leurs employeurs  [3] qui ont mis à leur dispositionune agence de communication pour défendre leur "liberté" de travailler le dimanche », on se dit qu’avec des médias aussi bien intentionnés c’était là une dépense bien utile…

On ne sait par exemple s’il faut mettre sur le compte de la naïveté ou de l’incompétence l’invocation de « leur choix basé pour chacune sur le volontariat » pour démontrer l’innocuité de la mesure, tant il paraît évident que le volontariat (tout comme la « liberté » si volontiers brandie dans cette polémique), ne peut exister – du moins du côté de la partie dominée – dans une relation salariale totalement asymétrique et inégale.

En tout cas, pour Elle, il va de soi que tout va et ne peut donc qu’aller pour le mieux dans le monde merveilleux du travail du dimanche… objet d’une « préférence » prétendument très libre, que le magazine défend contre les principales centrales syndicales en s’abritant derrière les témoignages qu’il a lui-même sélectionnés – avec au moins trois salariées occupant des fonctions d’encadrement (voir en annexe) – et posant, benoîtement, cette innocente question : «  Pourquoi tant de salariées préfèrent-elles zapper le repos dominical malgré la loi et les syndicats ? »

Le véritable problème ici n’est pas que des salarié(e)s puissent défendre leur travail le dimanche, puisque, comme nous le rappelions dans un article publié en 2007 « les conflits relatifs à l’ouverture des magasins le dimanche sont fréquents. Ils opposent généralement, d’un côté des organisations syndicales de salariés et/ou des organisations patronales représentants de petits commerçants et artisans, et de l’autre des responsables de grandes surfaces ou de grandes zones commerciales (Usines Center à Villacoublay, Plan de Campagne à Marseille), soutenus par certains salariés . »

Faire fi de cette réalité et utiliser des témoignages à sens unique pour présenter le travail du dimanche comme une évidence indiscutable relève de la manipulation et de l’escroquerie intellectuelle. Même parti pris sans fard quand l’article affirme qu’« en 2011, 8,1 millions de personnes travaillaient le dimanche, dont 29 % de salariés. Parmi eux, bon nombre de femmes employées dans la grande distribution, les enseignes de jardinage, de décoration ou de bricolage, ou encore dans les boutiques situées dans les zones touristiques. » Déjà plusieurs millions ? Alors un peu plus encore, quelle importance…

À tant vouloir présenter le travail du dimanche comme si naturel qu’il représente l’avenir de toutes (et tous), Elle préfère ignorer ce que même des confrères comme ceux du Figaro, a priori bien peu portés sur « la chose » sociale, signalaient en 2012 : il s’agit d’« une tendance qui augmente régulièrement depuis la fin des années 1990 et qui s’est accélérée depuis 2002. En dix ans, la proportion de salariés travaillant le dimanche a grimpé de quatre points, passant de 25 à 29 % ».

Hors sujet également dans le tract concocté par Elle, la précarité de la plupart des contrats dans les magasins concernés, les salaires dérisoires, les conditions de travail difficiles, ou la condamnation régulière par la justice de nombreuses enseignes pour violation de la législation sur le travail du dimanche [4], et/ou de nuit [5]. À propos du travail de nuit, qui touche de nombreuses femmes, on notera tout de même à l’attention des journalistes étourdis, qu’il a doublé en vingt ans...

Comme nous l’écrivions en 2007, sur le même sujet, ces malfaçons journalistiques participent « au constant travail de sape contre l’ensemble de la législation sociale mise en place au fur et à mesure de mobilisations sociales d’ampleur. La version journalistique de ce travail insistant et lancinant est dans l’air du temps, puisque plusieurs formations politiques militent, ouvertement ou insidieusement, pour la suppression de toute référence légale à la durée obligatoire du travail avec pour corollaire son augmentation. » Et force est de constater que le gouvernement a étendu il y a quelques semaines l’ouverture des magasins le dimanche aux magasins de bricolage [6]. Suite au dépôt par plusieurs syndicats d’un recours contre cette décision, elle a été suspendue par le Conseil d’État le 12 février sous les « hurlements » de François Lenglet sur RTL le 13 février, transformé pour l’occasion en porte-parole de l’éditocratie…

Au-delà de l’unanimité des grands médias sur la nécessité de démolir ce qui reste encore du code du travail, on ne peut s’empêcher d’émettre l’hypothèse que ce militantisme échevelé de Elle répond à des intérêts économiques bien compris – si ce n’est à des impératifs vitaux – : la plupart de ses annonceurs sont des marques de luxe ayant pour principaux propriétaires les milliardaires Bernard Arnault et François Pinault (également « tenanciers » de nombre d’autres médias), dont les produits sont écoulés, entre autres, dans les enseignes Marionnaud et Sephora (propriété de Bernard Arnault) ouvertes le dimanche dans les zones touristiques d’affluence exceptionnelle comme les Champs-Élysées ou dans les périmètres d’usage de consommation exceptionnelle (PUCE), qui elles-mêmes font profiter Elle de leurs largesses publicitaires.

Denis Perais




Annexe : des témoignages triés sur le volet

Pour convaincre ses lectrices que le travail du dimanche, c’est le bonheur assuré, Elle ne mégote pas sur le choix de ses témoins. Échantillon :

- Virginie : « Quelle vision judéo-chrétienne que de vouloir interdire le travail dominical ! Le dimanche midi autour du poulet rôti, très peu pour moi ! […] Je travaille trois dimanches par moi environ et, si je pouvais travailler quatre dimanches, je serais très contente. » Et Virginie poursuit : « En Allemagne, les magasins ferment le samedi. C’est mortel. » Avant de conclure : « J’aime vivre en décalé. »

- Marianne, est sur la même « longueur d’ondes » : « Vous imaginez, vous, les boutiques des Champs-Élysées fermées ce jour-là ? Ça paraît complètement anachronique d’autant que pas mal de touristes quittent Paris en fin de semaine pour aller faire du shopping à Londres. Car hormis sur les Champs-Élysées, presque tout est fermé ici le dimanche. » Et de préciser : « Travailler en décalé [permet] de vivre à contre-courant […] Dernièrement, j’ai été en formation avec des horaires classiques en semaine. La gare Saint-Lazare à 18 heures, quel enfer ! »

Ironie de l’histoire, ces deux premiers témoignages proviennent de salariées d’une même enseigne : Marionnaud sur… les Champs-Élysées. Et toutes les deux officient comme… «  manager  ».

- Émilie travaille comme chef de rayon décoration chez Castorama à Créteil, un des poids lourds du secteur. Elle témoigne… en conséquence : « Le bricolage est devenu un loisir pour beaucoup de gens qui n’ont que le dimanche pour en profiter. »

- Sandy, responsable du service clients chez Leroy Merlin à Bois d’Arcy défend logiquement des arguments de vente : « À ceux qui disent qu’il faut une journée sans consommation, je réponds c’est un vœu pieux, car, avec Internet, le commerce, c’est 24 heures sur 24 […] Travailler le dimanche, c’est aussi éviter les bouchons. »

Sans surprise, les témoins défendent la liberté ou, du moins, l’idée qu’elles s’en font. Virginie : « Exiger le maintien du repos dominical, c’est nous imposer le jour où nous devons consommer et celui où nous devons nous reposer. Chacun devrait être libre de choisir . » Sandy : « Il faut qu’ils nous laissent libres de choisir. » Christine, conseillère de vente chez Bricorama à Villiers-sur-Marne : « Je suis en colère contre ceux qui nous empêchent de travailler. »

Sans surprise non plus, cinq des six témoins soulignent qu’elles sont mieux payées. Marianne précise que c’est «  payé double. » Sandy : « C’est surtout un moyen d’augmenter de plusieurs centaines d’euros nos paies, avec un impact direct sur nos primes. On vient d’acheter une maison, et ce supplément de salaire n’est pas là juste pour les extras. » Christine : « Je suis à moins d’un an de la retraite, si je n’avais pas travaillé le dimanche, le montant de ma pension de retraite serait misérable : moins de 900 euros par mois. Là, je peux espérer 1 300 euros. » Émilie : « Le dimanche, on est payé envions 150 euros de plus. En travaillant un dimanche sur deux, ça me permet de passer de 1 450 euros nets à presque 1 800 euros. » Laïla, hôtesse de caisse chez Bricorama : « Aujourd’hui, travailler ce jour-là, c’est une façon de donner un coup de main aux miens. En gagnant un peu plus d’argent, j’aide ma mère qui vit avec ma petite sœur. »

Mais Laïla, à la différence des autres, laisse entrevoir l’autre face de la médaille : « C’est vrai que si les salaires étaient plus élevés, peut-être qu’on ne se poserait pas la question du travail le dimanche. » Avant d’afficher son incrédulité : « Mais franchement, je ne crois pas trop à l’augmentation des salaires dans un avenir proche.  »

Quant aux syndicats, ils ne bénéficient d’aucune mansuétude. Émilie : « Au lieu de lutter contre par principe, ils [les syndicats] devraient en citant une loi de 1906 [7], ils devraient surtout agir pour faire en sorte que nous devenions un modèle pour les autres puisqu’ici, chaque dimanche travaillé est sur la base du volontariat et majoré à 150 % avec nos repos compensateurs.  » Christine, conseillère, surenchérit : « Je suis en colère contre ceux [les syndicats] qui nous empêchent de travailler. »

Notes

[1] Selon l’INSEE, en 2010, 27,5 % des femmes travaillaient habituellement ou occasionnellement le dimanche – contre 28,6 % des hommes.

[2] Comme le rappelait judicieusement Gilles Balbastre dans son article « Eternel refrain du travail du dimanche » paru dans Le Monde diplomatique du mois de novembre 2013, le travail médiatique visant à étendre le temps travaillé au dimanche dure depuis plus de vingt ans.

[3] L’article omettra soigneusement de préciser que tous les salariés des enseignes en question ne se sont pas joints à ce mouvement et qu’un certain nombre d’entre eux restent opposés au travail le dimanche.

[4] Si l’hebdomadaire informe bien ses lecteurs des contours de la législation en la matière dans un encart « Ce que dit la loi », il ne s’attarde pas sur les régulières condamnations judiciaires de différentes enseignes pour sa violation. Est simplement mentionné qu’ « en novembre, la cour d’appel de Paris a autorisé Castorama et Leroy Merlin à ouvrir le dimanche, mais pas leur concurrent Bricorama, contraint de fermer ses magasins le dimanche après une plainte du syndicat FO ». Satanés syndicats…

[5] Sephora (propriété de Bernard Arnault) a ainsi été condamné par la cour d’appel de Paris le 23 septembre 2013 à fermer son magasin des Champs-Élysées à 21 heures tous les jours et pas à minuit en semaine et une heure du matin les samedi et dimanche, comme il le faisait jusqu’alors au mépris de la loi.

[6] Voir le décret n° 2013-1306 du 30 décembre 2013.

[7] Celle du 13 juillet de cette année établissant le repos hebdomadaire en faveur des employés et ouvriers.

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