Dans deux articles successifs, « CollectivitĂ©s, hĂ´pitaux : l’absentĂ©isme a fortement reculĂ© », « HĂ´pitaux, collectivitĂ©s locales : le jour de carence a fait chuter l’absentĂ©isme », le quotidien des affaires sous-entendait que les fonctionnaires Ă©taient des tire-au-flanc et escroquaient l’assurance maladie jusqu’à ce que le gouvernement Fillon les mette en face de leurs responsabilitĂ©s (financières) en leur imposant en 2012 un jour de carence en cas d’arrĂŞt maladie. Ces articles permettaient aussi opportunĂ©ment au quotidien de Bernard Arnault de dĂ©noncer la dĂ©cision du gouvernement de supprimer ce jour de carence en 2014.
Les « rĂ©vĂ©lations » des Échos Ă©taient aussi du pain bĂ©ni pour les mĂ©dias qui ont fait de la chasse au fonctionnaire leur fonds de commerce, comme Le Figaro (« HĂ´pital : le jour de carence a fait chuter l’absentĂ©isme de 40 % »), BFM-TV (« Les fonctionnaires moins absents avec un jour de carence »), RTL (« Fonctionnaires : le jour de carence aurait largement fait baisser l’absentĂ©isme »), Le Parisien (« Première baisse depuis 6 ans du nombre d’arrĂŞts maladie des fonctionnaires »), ou Le Point (« Fonction publique : l’absentĂ©isme en chute libre depuis l’instauration du jour de carence »).
La ligne éditoriale (et politique) de tous ces médias (privés) qui martèlent à longueur d’année que la fonction publique est une charge insupportable pour la nation peut paraître d’une affligeante pauvreté. Certes, les commentaires sont libres… pour peu qu’ils restent cantonnés dans les espaces réservés à l’expression des opinions des éditorialistes et autres experts. Mais les articles mentionnés se présentent comme des articles d’information. Or les informations qu’ils livrent sont déformées et des informations importantes sont négligées.
Informations déformées
En l’occurrence, les médias qui ont donné le plus d’écho aux études de Sofaxis leur ont fait dire… ce qu’ils voulaient bien y lire ! Alors que les titres cités prétendent révéler une baisse de l’absentéisme en général, les études ne constatent en fait qu’une baisse du nombre d’un type particulier et anecdotique d’arrêts maladie, ceux de très courte durée (une journée, et dans une moindre mesure deux et trois jours).
Les journalistes confondent donc – volontairement ? – nombre d’arrêts maladie de un à trois jours et absentéisme. Manque de chance, ce qui contribue au taux d’absentéisme n’est pas tant le nombre d’arrêts maladie que leur durée : un arrêt de 100 jours pèse autant que 100 arrêts d’un jour…
Pourtant il n’était pas nécessaire de chercher bien loin l’information correspondante puisque l’étude de Sofaxis elle-même précise que les arrêts d’une journée ne représentent que 8,5 % du total des jours d’arrêts en maladie ordinaires (arrêt de moins d’un an non lié à une maladie de longue durée), et plus généralement les arrêts de moins de 15 jours ne représentent que 6 % du nombre total de jours d’arrêt pour tous les types de pathologie (maladie, accident de travail et maladie professionnelle) [2].
L’étude sur la fonction publique territoriale fait 142 lignes, celle sur la fonction publique hospitalière fait 139 lignes : dans les deux cas, seules 13 lignes sont consacrées aux arrêts de un jour à trois jours. Aucun titre ou sous-titre des deux études Sofaxis ne porte sur les arrêts maladie de très courte durée et sur le supposé effet du jour de carence dans la fonction publique. C’est pourtant cette entrée qui été choisie pour titrer des articles qui se présentent comme des articles d’information.
Pis, c’est seulement Ă titre d’hypothèse que la mise en place du jour de carence est avancĂ©e comme explication de « la baisse de la frĂ©quence des arrĂŞts et de l’exposition » – notons que les auteurs des Ă©tudes se gardent bien de parler « d’absentĂ©isme » mais que, dans un souci de prĂ©cision qu’ignorent les journalistes, ils distinguent la « frĂ©quence » (nombre d’arrĂŞt dans l’annĂ©e par agent) et « l’exposition » (proportion d’agents arrĂŞtĂ©s au moins une fois dans l’annĂ©e). NĂ©anmoins, c’est sur cet aspect, Ă la fois le plus anecdotique et le plus polĂ©mique de l’étude, que les journalistes bondissent…
Informations négligées
Pourtant, les études Sofaxis apportent d’autres informations tout aussi importantes et qui disent… le contraire de ce que les journalistes ont retenu ! Mais signaler que, depuis six ans, on constate en réalité une hausse du nombre total de jours d’arrêt maladie et de la durée moyenne de ces arrêts dans les fonctions publiques territoriale et hospitalière aurait sans doute brouillé le message principal qui consistait à affirmer que les fonctionnaires abusaient d’arrêts maladie de convenance ou de confort jusqu’à ce que des mesures gouvernementales les en empêchent en 2012.
D’autant qu’il s’avère que cette hausse de ce que les journalistes appellent « absentĂ©isme » dĂ©coulerait d’une part du vieillissement de la population des fonctionnaires et d’autre part du recul de l’âge de la retraite, de la hausse des accidents du travail et des maladies professionnelles (qui occasionnent eux aussi des arrĂŞts maladie de longue durĂ©e) – autant de sujets qui ne sont pas vraiment les tasses de thĂ© des mĂ©dias susmentionnĂ©s.
PlutĂ´t que de raconter n’importe quoi Ă propos de cette affaire de jour de carence, comme Yves ThrĂ©ard, qui Ă©crit dans son billet filmĂ© du 10 dĂ©cembre (dĂ©montrant qu’on peut Ă la fois ĂŞtre Ă©ditorialiste, directeur adjoint du Figaro, et atteint de lourdes difficultĂ©s de lecture) : « L’instauration d’un jour de carence dans la fonction publique a eu des effets spectaculaire pour remĂ©dier Ă l’absentĂ©isme dans la fonction publique, moins 40 % en moyenne. », les journalistes auraient aussi pu prĂŞter attention Ă quelques informations riches d’enseignement contenues dans les Ă©tudes Sofaxis. Comme Ă ce court paragraphe :
« Avec l’application d’une journĂ©e de carence sur la prise en charge par l’employeur des arrĂŞts en maladie ordinaire, sans doute les comportements d’absence [sic] ont-il Ă©voluĂ© en 2012 : davantage de prĂ©sence au travail malgrĂ© la maladie, pose d’un jour de congĂ© en lieu et place d’un arrĂŞt maladie, par exemple ».
Faute d’indemnités journalières de la sécurité sociale, des salariés malades sont incités à travailler coûte que coûte. Les patients hospitalisés qui seront en contact avec des soignants malades apprécieront… Sans parler des salariés malades qui ne s’arrêtent pas afin de conserver un jour de salaire et dont la durée totale d’arrêt maladie sera majorée parce qu’ils ont différé leur prise en charge médicale.
Mais creuser cet aspect supposerait une enquête que les copistes (des études Sofaxis, de l’article initial des Échos ou des dépêches AFP reprenant Les Échos, barrer les mentions inutiles) n’ont pas eu le temps ou, plus simplement, l’idée de mener.
Christophe Trombert (avec Blaise Magnin)