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France Télévisions : déprogrammations d’« inservice public »

par Blaise Magnin, Fernando Malverde, le 12 juillet 2013

La suppression de la publicité après 20h décidée par le précédent gouvernement, et mal compensée, ainsi que la baisse de la dotation voulue par le gouvernement actuel dans le cadre de sa politique d’austérité, mettent France Télévisions dans une situation financière inextricable, comme nous l’expliquions notamment dans un précédent article (« Le groupe France Télévisions menacé d’asphyxie ? »). Cette situation compromet un peu plus, si besoin en était, la capacité du groupe public à remplir ses missions de service public.

L’annonce de la suppression à la rentrée de plusieurs programmes et du JT de la nuit de France 2, dont on ne sait par qui et pourquoi elles ont été décidées, illustre comment des économies dérisoires se font au détriment du divertissement, de la culture et de l’information qui devraient justement distinguer l’audiovisuel public des chaînes commerciales.

D’ici deux ans, France Télévisions va supprimer 650 emplois et doit économiser 325 millions d’euros, soit environ 10 % de son chiffre d’affaire... l’équivalent de la redevance grecque ! Et si la taxe payée par les opérateurs de téléphonie pour compenser la suppression de la pub a été validée par la Cour de justice de l’Union européenne, cette ressource reste fragile : non affectée, comme la redevance, elle est versée au budget de l’État... qui en fait ce qu’il veut ! En 2013, Bercy a décidé de n’en reverser que 250 millions d’euros à France télévisions, alors qu’en 2012 la compensation prévue s’élevait à 450 millions d’euros… Pourtant, les obligations de France Télévisions n’ont pas été adaptées à cette nouvelle donne budgétaire : principal financeur de l’audiovisuel en France, elle doit toujours consacrer 420 millions d’euros chaque année à l’achat de programmes « de stock « (fictions, documentaires).

Dans un tel contexte, et alors que le Contrat d’objectifs et de moyens qui devait être signé avec l’État avant la fin 2012 est toujours en négociations, autant dire que les déclarations d’Aurélie Filippetti affirmant que cette signature « ne peut être subordonnée à la question budgétaire », sonnent comme une provocation…

Une information au rabais

En juin 2012, Thierry Thuillier, directeur de l’information de France Télévisions, avait déjà atteint un record de défiance. En septembre, il annonçait la fusion des rédactions de France 2 et de France 3, tout en promettant qu’aucune des éditions ne serait supprimée. Fin avril 2013, revenant sur sa parole, il décidait de la suppression prochaine du JT de la nuit de France 2 – qui avait déjà été transformé en un « tout en images » en 2008. Outre ce vil procédé, cette décision qui aboutit à la déprogrammation de plus de 150 heures d’information reçoit des justifications irrecevables.

Thierry Thuillier argue d’abord que le JT de la nuit ferait doublon avec le « Grand soir 3 » diffusé à partir de 22h20 du lundi au jeudi, et qui dure une heure. Or le JT de la nuit de France 2 est diffusé tous les jours à des horaires variables, entre 23h30 et 1h30… Si doublon il y a, c’est donc seulement dans l’esprit du directeur de la rédaction, les deux journaux aux formats si différents ne se chevauchant jamais. L’autre argument avancé, économique, ne tient pas davantage : les journalistes qui réalisent, en interne, ce JT « tout en images », et qui constituent la plus grande partie du coût de cette édition très pauvre en moyens, ne seront évidemment pas licenciés et seront « reversés » à d’autres émissions. Sans compter qu’il faudra bien entendu produire ou acheter les 150 heures de programmes manquantes – à moins que ne soient prévues des rediffusions qui appauvriraient encore les deuxième et troisième parties de soirée sur l’audiovisuel public, déjà affaiblies par la suppression de celles de France 3, soi-disant compensée par l’allongement du « Soir 3 »…

Plus vraisemblablement, cette décision absurde et unilatérale relève, autant que de la bêtise ou de la légèreté, d’une volonté de mise au pas de la rédaction de France Télévisions en vue d’imposer, avec de seuls objectifs gestionnaires, une « rationalisation » toujours plus poussée de la production de l’information. Ce qui n’augure rien de bon tant pour les conditions de travail des journalistes, que pour la qualité et le pluralisme d’une information ainsi standardisée...

Quoi qu’il en soit, l’information constituant évidemment une des premières et des plus ardentes obligations du groupe public, avec cette décision c’est la mission de service public de France 2 qui passe par pertes et profits. Au-delà de la suppression d’une « case » d’information, choquante en elle-même, ce sont notamment les téléspectateurs de la zone pacifique qui seront pénalisés par la disparition d’une édition qui leur permet, compte tenu du décalage horaire, d’avoir accès à l’essentiel de l’actualité internationale et en métropole.

Une offre culturelle sinistrée

À l’évidence, construire une grille des programmes ambitieuse dans le marasme financier que connaît France Télévisions n’est pas chose aisée. Pour autant, le choix de la direction du groupe de déprogrammer à la rentrée les émissions musicales « Taratata », « Chabada » et « CD’Aujourd’hui », ainsi que l’émission littéraire « Des mots de minuit » est injustifiable.

Ces suppressions bafouent la raison d’être d’un service public qui doit permettre, selon le cahier des charges de la société nationale de programmes France Télévisions, « de rendre compte des différentes formes d’expression culturelle et artistique  ». Pour ce qui est de la littérature, ce cahier des charges prévoit que « France Télévisions programme des émissions exclusivement littéraires à des heures de large audience, notamment en première ou en deuxième partie de soirée sur ses chaînes nationales. » Il est en outre précisé que « France Télévisions […] doit permettre de faire connaître aux téléspectateurs les diverses formes de musique, de rendre compte de l’actualité musicale et de promouvoir les nouveaux talents ».

De ce point de vue, le cas de « Taratata » est sans doute le plus emblématique. L’émission qui existe depuis 20 ans invitait chaque vendredi, en troisième partie de soirée, des artistes (essentiellement « rock ») à jouer un de leur titre et/ou une reprise en direct, seuls ou avec un autre artiste. Primée par de nombreuses récompenses, intéressant tout particulièrement un public « jeune », elle était reconnue pour la qualité et la diversité de sa programmation. Pour justifier la suppression de « Taratata », la direction évoque le coût du direct, mais aussi la prétendue faiblesse de son audience (200 000 téléspectateurs en moyenne) – et ce, non sans mauvaise foi puisque c’est cette même direction qui s’est entêtée pendant des années à reléguer l’émission au milieu de la nuit, entre 00h25 et 1h55… Des « arguments » qui sont de toute façon contraires aux obligations du groupe public dont c’est justement la vocation de faire en sorte qu’aient accès à une diffusion large et gratuite des formes d’expression culturelle destinées à un public limité [1].

Quoi que l’on pense de la qualité de ce programme, la suppression de « Chabada », diffusée le dimanche à 17h sur France 3, toujours trop chère et trop peu suivie, selon la direction, prive quant à elle un public sans doute plus familial et plus âgé d’une émission consacrée à la chanson de variété. Quant au programme court « CD’Aujourd’hui », diffusé depuis 2001 sur France 2 du lundi au vendredi à 17h50 et après le journal de la nuit, ainsi que le samedi à 18h55 et 22h50, il avait permis à plus de 2400 artistes de présenter leur album…

Certes, face aux protestations, la direction de France Télévisions a fait savoir qu’elle préparait une offre musicale renouvelée pour la rentrée. Mais l’opacité la plus complète règne sur la nature et les modalités d’élaboration de cette offre. Voilà en tout cas un service public qui fait bien peu de cas du public…

Enfin, les raisons budgétaires encore avancées pour expliquer la suppression « Des mots de minuit », seule émission exclusivement consacrée à la littérature sur l’audiovisuel public, et qui existait depuis 14 ans, confinent au ridicule pour une émission de plateau ! Et là encore, ce sont les missions de service public qui sont subordonnées à des considérations budgétaires.

Des décisions arbitraires, prises par une chefferie incontrôlée, sans aucun débat public : comment le secteur public de l’audiovisuel serait-il un service public dans de telles conditions ?

Blaise Magnin, Fernando Malverde

Notes

[1] Une pétition a même été lancée pour inciter les dirigeants de France Télévisions à revenir sur leur décision.

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