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« Carrément Brunet » : l’émission de propagande de l’attaché de presse de la famille Peugeot

par Benjamin Accardo, Henri Maler, le 27 août 2012

Chaque jour, entre 13 et 14 heures, à une heure de grande écoute donc, RMC « offre » à ses auditeurs, « Carrément Brunet » par… Éric Brunet, que nous avons présenté dans un précédent article (« Éric Brunet : journaliste, attaché de presse ou clown triste ? ») et qui se réclame haut et fort de la droite. C’est son choix. Et il est vrai que les chroniques engagées et les émissions de parti pris ne manquent pas dans l’audiovisuel : c’est ou ce serait bien ainsi, à condition que la diversité des points de vue soit équilibrée, ce qui est très loin d’être le cas. Mais « Carrément Brunet » est une caricature : sans aucune contrepartie sur RMC, elle se présente comme ouverte à la controverse, alors que celle-ci est mise au service d’un seul « Carrément ». C’est donc une émission de pure propagande.

L’émission « Carrément Brunet » du 20 juillet 2012 restera sans doute comme un modèle du genre. Éric Brunet, de bout en bout, s’est comporté en attaché de presse de la famille Peugeot. Mais plutôt que de démonter son « argumentaire », c’est la construction de cette émission qui retiendra notre attention. C’est, en effet, un exemple exemplaire des méthodes de propagande, parées des vertus du « débat », qui font l’ordinaire des séances quotidiennes de « Carrément Brunet ».

I. Un scénario soigneusement élaboré

Ce jour-là, le scénario de l’émission est conforme à ce qu’il est habituellement. Il s’ouvre sur un prologue de Brunet. Qu’on se le dise, puisque ce dernier le dit : « Arnaud Montebourg a été insultant avec la famille Peugeot ». Extrait :

« Je ne sais pas ce que vous en pensez, les amis, mais je trouve qu’Arnaud Montebourg et le gouvernement socialiste sont particulièrement arrogants avec le groupe Peugeot. Cette façon de... de convoquer au ministère, pour une explication à bâtons rompus, ces industriels qui ont participé à l’histoire automobile de notre pays me semble… heu... un tout p’tit peu hors de propos. Oui, les Peugeot sont des gens respectables. [...] Bien sûr, Peugeot souffre. Mais, justement, Peugeot a besoin d’aide, et Peugeot n’a pas besoin d’être humiliée, désignée, montrée du doigt, comme le fait en ce moment Arnaud Montebourg. Ces rodomontades, cette façon de se frapper la poitrine, en disant : “Vous allez voir c’que vous allez voir, je vais les mettre à genoux”, est tout à fait in-sul-tante à l’endroit des Peugeot. Alors on parle des millions de la famille Peugeot, mais dans aucun autre pays au monde on ne s’offusquerait de cela ! C’est une grande famille d’industriels qui n’a pas volé son argent, qui a su prendre des risques et qui a su, aussi, être solidaire à des moments difficiles. Quel journaliste rappelle que, lors de l’exercice 2009 ou lors de l’exercice 2010, alors que les affaires allaient plutôt mal, eh bien la famille Peugeot a dit à deux reprises : “PAS de dividendes, nous ne prendrons pas de dividendes, car les affaires ne sont pas florissantes...” ? Oui, je le dis bien fort à ce micro, la famille Peugeot est exemplaire, et je le dis bien fort à ce micro : Montebourg et Ayrault les ont humiliés publiquement, et ça n’est pas ainsi qu’on traite des industriels ! [...] Je trouve qu’Arnaud Montebourg a été insultant avec la famille Peugeot. »

Si vous ne croyez pas ce que vous lisez, écoutez la version intégrale :

IMG/mp3/1-_Brunet-Prologue.mp3

La suite de l’émission, comme à l’accoutumée, fait alterner les interventions des auditeurs (ou les prises de position enregistrées), les tirades de relance de Brunet et les résultats du vote des auditeurs, mesurés par un outil pompeusement nommé « le Brunetmétrie » : lesdits auditeurs sont invités à se prononcer sur la question du jour : « Oui ou non, Arnaud Montebourg a-t-il été insultant ? »

Le dispositif de l’émission, scandée par les interventions de Brunet, la met entièrement au service du maître de cérémonie. Les intervenants extérieurs sont préalablement sélectionnés, et leur ordre de passage est soigneusement choisi afin que Brunet ait le premier et le dernier mot.

Quant au « Brunetmétrie », c’est une farce pseudo-démocratique. Présenté comme un vote dont le résultat est donné comme représentatif des auditeurs, il n’est représentatif que des votants, dont la plupart sont sans doute des fidèles de l’émission qui l’écoutent parce qu’ils apprécient Brunet.

La répartition de la parole et des temps de parole, ce jour-là, est éloquente. Encore faut-il souligner que la mesure du temps de parole attribué aux intervenants ne tient pas compte des interruptions et commentaires, parfois fort longs, de Brunet lui-même. Qu’on en juge, même si ce premier survol peut être fastidieux.

- Après le prologue de Brunet (2 min 15 s) et l’ouverture de la session de « Brunetmétrie », deux « opposants » à Brunet ont la parole : Farid (4 min 50 s) et Jean-Pierre Mercier, syndicaliste de la CGT à PSA-Aulnay (7 min 13 s). Comme on le verra, la présence en début de « débat » de ces contradicteurs (fréquemment et longuement contredits à leur tour) donnent le change, puisque tout le reste de l’émission, après ces 12 minutes, sera consacré à Brunet et à ceux qui sont « carrément Brunet »).

- Après ces deux interventions, nouvelle session de « Brunetmétrie » (1 min), suivie d’une nouvelle tirade de Brunet (1 min 45 s) qui ressasse son prologue et réplique une première fois à Mercier (désormais absent de l’antenne).

- Le moment est venu de donner la parole à ceux qui défendent la famille Peugeot, « humiliées » par Montebourg : d’abord à Fabrice, chef d’entreprise (1 min 50 s), puis à François Fillon (30 s de propos tenus sur Europe 1), à François Copé (1 min de propos tenus sur France 2) et enfin, en direct, à Benoît Apparu (5 min 45 s d’entretien accompagné). Soit, pour les seuls membres de l’UMP : 7 min 15 s d’interventions politiques à sens unique, suivies de celle d’une auditrice, Laure (5 min 28 s).

- Après ces 14 minutes de « Carrément Brunet », on entre alors dans la dernière ligne droite, avec une troisième session de « Brunetmétrie (40 s), suivie d’une troisième tirade de Brunet (1 min 30 s) qui donne la parole à un dernier auditeur, lui aussi « Carrément Brunet », Jean-Claude (2 min 40 s).

- Et pour finir, une dernière session de « Brunetmétrie » est chargée d’achever de convaincre que, selon les auditeurs, Brunet a bien raison et qu’il mérite qu’on lui souhaite un bon anniversaire et de bonnes vacances (1 min 40 s).

Résumons.

Même si l’on fait abstraction des sessions de « Brunetmétrie » et des interventions de Brunet pendant les séquences consacrées aux auditeurs et à Apparu), Brunet s’octroie, en tirades sans réplique, 4 min 30 s du temps de parole et, globalement, ses « opposants » disposent de 12 min, tandis que Brunet et ses soutiens se voient octroyer 22 min environ. Les contradicteurs de Brunet disposent donc de 35,30 % du temps d’antenne, et les « Carrément Brunet », de 64,70 %.

Encore cette description du scénario et cette comptabilité de la répartition des temps de parole ne tiennent-elles pas compte de la distribution qualitative de cette même parole.

Partant du principe qu’il faut rallier les auditeurs à son propre point de vue (« La famille Peugeot est exemplaire », « insultée par le gouvernement », « les syndicalistes n’ont pas la reconnaissance du ventre », etc.), Brunet a prémédité le déroulement de son émission quasiment minute par minute, en trois actes et quelques scènes, dans une sorte de théâtralisation efficace. Tous les protagonistes jouent le rôle qui leur est d’emblée attribué par le metteur en scène qui, personnage principal de cette comédie, se réserve, seul, de pouvoir improviser. Les autres acteurs ont été préalablement sélectionnés, comme le laissent entendre des annonces comme celle-ci (en milieu d’émission) : « Dans un instant on écoutera Fabrice, on écoutera Jean-Claude, on écoutera et on aura Benoît Apparu... ». Et leur ordre de passage ne doit rien au hasard.

Ainsi le « Brunet show » n’est pas seulement une chronique partisane de quelques minutes ou une émission de parti pris, mais un cas unique sur RMC et, pour l’instant, dans toutes les radios, de monologue de près d’une heure, transformé en simulacre de débat. Qui sert et dissimule (mal) la propagande pure et simple.

L’intervention des auditeurs est la marque de fabrique de RMC, qui la sert dans ses émissions les plus connues, comme « Bourdin & Co ». Rien de tel pour l’audience qu’une émission où s’expriment avec indignation ou colère quelques coups de gueule bien orchestrés : les empoignades verbales garantissent le spectacle (dont raffolent les amateurs d’infotainment) et redorent le blason de l’animateur, qui peut faire de son émission le sanctuaire de la liberté de parole. Mais, dans le cas qui nous occupent, les contradicteurs (qui sont rarement très rompus à ce genre d’exercice) sont les plus souvent roulés dans la farine par la roublardise de l’animateur, qui bénéficie du studio, tandis que l’auditeur est en position minorée, au téléphone. Quand des exceptions existent – on le verra plus loin, avec l’intervention de Mercier –, c’est la place qui leur est assignée dans le déroulement de l’émission qui leur vaut d’être sans fin contredit. La contestation, bien maîtrisée, est la caution indispensable de tout débat (pseudo) démocratique. De ce point de vue « Carrément Brunet » est un chef-d’œuvre, puisque l’émission est construite pour mettre la contestation au service de l’entreprise de propagande du « polémiste ». Les contradicteurs sont donc durement malmenés, et les soutiens, aimablement choyés. Voyons comment dans le cas présent.

II. Des contradicteurs malmenés

(1) Premier de cordée : Farid (timidement, et hésitant tout au long de l’entretien entre « Éric » et « monsieur Brunet ») n’est pas d’accord : ma sensibilité, dit-il va plutôt aux salariés de Peugeot. Puis il affirme que Montebourg, est dans son rôle de ministre de gauche » et appuie « des critiques qui sont justifiées par rapport au dossier de PSA-Aulnay ». « Mouais », ponctue Brunet, désapprobateur. Mais pis, Farid s’en prend aux « méthodes » du groupe Peugeot, dont il dit qu’on ne peut pas les « laisser s’installer ». Réplique immédiate de Brunet :

« Mais c’est... c’est pas des méthodes... C’est un groupe industriel qui a eu des hauts et des bas en plus de cent dix ans d’histoire, Farid, ils ont eu des hauts, ils ont eu des bas, ils s’en sont toujours sortis, c’est compliqué, c’est pas facile, Montebourg les convoque d’une façon très sèche [Farid tente de s’interposer], il a des mots un peu durs à leur endroit. [...] Il explique, lui qui est ministre depuis quelques semaines, hein, que l’alliance avec General Motors, ça va pas, que le comportement de l’actionnaire est honteux, enfin... Je veux dire : tout ça est quand même excessif de la part de quelqu’un qui commence à appréhender ce qu’est l’industrie en France depuis quelques mois, alors que la famille Peugeot elle est là... Heu... Je ne suis pas convaincu que les Peugeot soient des gens dont le seul but est de laisser des gens sur le carreau ! Faut aussi se calmer ! »

Farid, pourtant calme, tente d’en placer une, tout le long de la diatribe. Peine perdue. Et il en sera ainsi jusqu’à la fin : chacune de ses incursions lui vaudra une remise en place. Brunet soulignant qu’«  ils auraient pu prendre leur fric et se tirer hors de France, et abandonner leur outil industriel, ils l’ont pas fait !  » Farid arrive ensuite à faire admettre à Brunet que si les industriels restent en France, c’est aussi qu’ils y gagnent leur vie. Mais tandis que Farid, enhardi, suggère de « tirer les oreilles » à ces industriels qui « ne font pas quelque chose de bien  », Brunet interrompt l’impudent : « Mais qu’est-ce qu’on fait quand y a 25 % de ventes de bagnoles en moins ? On fait quoi ? »

Si Farid s’évertue à croire que Peugeot doit sa fortune au travail de ses salariés, Brunet, exalté, corrige in peto : « Au nom de quel principe il faudrait garder toute la vie le même nombre de salariés ? Malheureusement, c’est la tragédie de l’offre et de la demande ! C’est la tragédie du monde capitaliste  ! Quand on vend plus, on est obligé d’alléger l’entreprise... en nombre de salariés. Ça me paraît être une évidence. C’est terrible ! » On devine Brunet bouleversé...

Après quelques concessions de Farid à Brunet, ce dernier l’interrompt et le congédie : « Jean-Pierre Mercier est avec nous, Farid, restez, Farid... » On n’en entendra plus parler. « Restez, Farid » : de l’art de faire croire à l’auditeur – selon une technique cent fois éprouvée – que le débatteur est toujours présent et susceptible d’intervenir à tout moment. Mais Farid est déjà loin. Car Mercier (syndicaliste de la CGT PSA-Aulnay) est au téléphone.

(2) Avec Mercier, l’affaire se corse.

- Éric Brunet (goguenard) : « Bonjour, Jean-Pierre Mercier. Vous vous agacez, aujourd’hui, hein ? »
- Jean-Pierre Mercier : « Heu, non, mais vous, vous devez toucher une double paie. Vous touchez la paie de RMC, et vous touchez la paie de Peugeot. Vous êtes un vrai porte-parole de la famille Peugeot. »
- Éric Brunet : « Cela dit, ils auraient dû s’exprimer plus tôt ».
- Jean-Pierre Mercier : « Je ne suis même pas sûr que la famille Peugeot vous soit reconnaissante dans l’avenir. Tout ce que vous avez dit, ce sont des vrais mensonges. »
- Éric Brunet : « Dites-moi ce qu’il faut... »
- Jean-Pierre Mercier : « Laissez-moi parler. »
- Éric Brunet : « Allez-y. »
- Jean-Pierre Mercier : « Premièrement, ça fait douze mois, douze mois, que la CGT a dévoilé la note secrète de Philippe Varin qui programmait la fermeture de l’usine d’Aulnay en 2014 […]. »

« Allez-y ». Mais 27 secondes après que Mercier a commencé de parler, Brunet l’interrompt. Et ne cessera de le faire. Mais, sans se laisser démonter par les interruptions et les répliques de l’animateur, le syndicaliste (qui conteste à Brunet sa qualité de journaliste…) passera systématiquement les étapes ; licenciements prévus de longue date, dividendes distribués aux actionnaires, engagement de ne pas procéder à des licenciements secs.

L’affrontement mérite d’être écouté sur deux plans : pour son contenu, bien sûr, mais surtout pour prendre la mesure de la méthode de monsieur « carrément propagandiste ».

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Pour immortaliser ce chef-d’œuvre de propagande, Acrimed vous l’offre en fichier .pdf, à la fin de cet article. Retenons toutefois cet échange, typique de la méthode « Carrément Brunet » :

- Jean-Pierre Mercier : « C’est faux ! C’est faux ! […] Ce que vous dites ce n’est pas vrai. Comme nous, on a dit la vérité depuis douze mois et que vous n’avez même pas le courage de le reconnaître... »
- Éric Brunet (tonitruant) : « Mais j’ai le courage ! Vous êtes invité...Vous êtes invité dans cette émission tous les quatre matins ! Pourquoi vous dites ça, je... vous... vous me parlez, vous êtes libre de parler, tout va bien ! Calmez-vous, heu... calmez-vous ! Je dis simplement que c’est un gros industriel, deuxièmement que c’est un industriel qui vous emploie, et je trouve que vous parlez bien mal de votre employeur, et troisièmement qu’il y a une fierté... Y a une fierté... »
- Jean-Pierre Mercier : « Il veut me foutre à la porte ! Moi et tous mes camarades ! Parce qu’il veut gagner encore plus d’argent... »
- Éric Brunet : « Ils ont dit qu’il n’y aurait pas de licenciements secs ! Ou très peu... Ils l’ont dit ! »
- Jean-Pierre Mercier : « Ça fait douze mois qu’ils mentent à la France entière, et vous, vous les croyez ? »
- Éric Brunet : «  Eh ben oui, je les crois... Ils ont cent vingt ans d’histoire ! »

Quelques temps après, triomphalement :
- Éric Brunet : « Merci, Jean-Pierre Mercier, d’être venu rétablir la vérité que je tronquais ! » [Ricanement.]

Ainsi se clôt la séquence consacrée aux « pas d’accord », systématiquement contredits et interrompus (plus de trente fois, dont vingt-quatre pour Mercier), placés au début de l’émission afin que la suite soit « Carrément Brunet » et que notre polémiste puisse répliquer à nouveau et à plusieurs reprises, mais en son absence, à son invité de « tous les quatre matins » !

Suit alors le premier épisode du « Brunetmétrie », selon lequel 73 % des votants (dont on ignore le nombre) seraient « carrément d’accord » avec Brunet. Le triomphe modeste de ce dernier lui permet, une première fois, de revenir sur l’intervention de Mercier, en son absence : « Ah ben, ça m’étonne... ça m’étonne, quand même, car quand on entend Jean-Pierre Mercier, on se dit : “Ma foi, les gens vont... Non, ça va changer...” Mais c’est vrai que... [...] »

(3) Et d’annoncer, avant un jingle à la gloire de l’émission, que l’on va bientôt entendre ceux qui l’approuvent (signe que l’ordre des interventions ne doit rien au hasard). Brunet relance alors sa question, puis résume, à sa façon, les propos de Mercier en lui faisant dire ce qui l’arrange et en omettant soigneusement toutes les objections du syndicaliste.

- Éric Brunet : «  […] On a écouté assez longuement Jean-Pierre Mercier, délégué CGT du site de PSA Aulnay. On l’a bien écouté, sa thèse est simple : en gros, ce sont des industriels irresponsables perfusés par l’argent publique qui ne pensent qu’à mettre que de l’argent à gauche et à licencier des salariés. C’est un peu ça, le scénario de Jean-Pierre Mercier, et j’ai presque envie de dire que, par contamination, c’est un peu devenu le scénario du gouvernement, quand on entend Montebourg. Bien évidemment, il n’utilise pas des termes aussi abrupts et radicaux que ceux de Mercier, de la CGT, mais on a le sentiment, quand même, qu’il y a une espèce de mépris, de dédain, même – disons-le – de détestation, pour ce monde industriel… Pour cette famille Peugeot... »

Ainsi, les contestataires de la logorrhée véhémente et vindicative de Brunet sont confinés au début de l’émission et pâtissent d’un droit de réplique à répétition du maître des lieux pendant tout le temps qu’il reste, exclusivement consacré à la gloire de la famille Peugeot, et plus généralement à la défense de l’ordre social qu’elle incarne. Brunet pérore sans avoir à s’épuiser à répondre à des contradicteurs.

II. Des soutiens choyés

(1) Fabrice, des Hauts-de-Seine, chef d’entreprise, intervient alors sur l’antenne. Il est « consterné », dit-il, par ce qu’il vient d’entendre.
- Fabrice : «  […] J’entendais Jean-Pierre Mercier qui disait que... En gros, j’ai compris qu’il travaillait pour des voyous, en fait ! »
- Éric Brunet : « Ouais, c’est ça... Je lui ai fait observer qu’il n’avait pas la reconnaissance du ventre... »

Fabrice se lance en alors dans une défense de l’actionnariat pendant 1 min et 11 s, interrompue par un bref acquiescement de Brunet. Il souhaite ensuite à ce dernier un bon anniversaire. Le ton est plus badin.
- Éric Brunet : «  Ah ! Ah ! Ah ! Merci Fabrice, merci à vous, ça me touche beaucoup... Au revoir. Alors, qu’est-ce qu’on en pense, à droite ? [...]  »

(2) Le moment est ainsi venu de donner la parole aux représentants des formations politiques : trois membres de l’UMP. D’abord avec deux enregistrements :
- François Fillon (« qui réagissait se matin même sur Europe 1 ») déclare notamment que « c’est irresponsable ce que fait le gouvernement ».
- Jean-François Copé (« qui était ce matin l’invité des “Quatre vérités”, sur France 2 ») confirme que Montebourg « frappe » l’image des grandes entreprises et l’économie de notre pays. Point de commentaire de Brunet.

Puis vient le tour de Benoit Apparu qui, en direct au téléphone, enfonce le clou. Brunet intervient peu, mais toujours à l’appui de son interlocuteur, qu’il invite à prendre en compte ce qu’il appelle « le paramètre humain » :
- Éric Brunet : « Tout à l’heure, j’étais avec Jean-Pierre Mercier. C’est le délégué CGT de PSA Aulnay, c’est quelqu’un qui était sur les listes à la présidentielle de Poutou [1]. Donc c’est quelqu’un d’extrême gauche. Mais quand même, j’ai pas trop été loin dans l’affrontement, car y a quand-même de la souffrance, 8 000 types sur le carreau, on est obligé de considérer le paramètre humain, parce que ce n’est pas anodin, 8 000 personnes. »

(3) La parole est à Laure, dont l’intervention part dans tous les sens et fait flèche de tout bois. Le pire peut être dit, sans la moindre objection de Brunet, et même avec son approbation. Morceaux choisis :

« Je voulais simplement dire à quel point je suis outrée. [...] C’est ce que je disais à la standardiste. En France, vous comprenez, y a un problème qui va pas (sic) : c’est la grève  ! Est-ce que vous avez posé la question à ce syndicaliste, monsieur Mercier, combien ont coûté les grèves, en France, depuis des décennies ? » [Elle s’étouffe]... « Ça correspond à des milliards ! Des milliards pour être de l’entreprise dans l’état... dans les caisses de l’État ! »

Quand Brunet parvient à interrompre son interlocutrice, c’est pour abonder en son sens et poursuivre son règlement de compte avec Mercier :
«  […] Ils vous expliquent que le taux horaire, en Espagne, le taux horaire du travail, on parle de l’Espagne, on parle pas d’un pays d’Afrique, avec des difficultés et aucune protection sociale, on parle d’un pays d’Europe, c’est 20 € ou 22 €, il me semble et c’est pas très loin de 40 € en France ! C’est à dire que... voilà. C’est ce qu’a oublié de nous dire monsieur Mercier aussi. »

Laure peut surenchérir, sans craindre la moindre objection :
« Pour tout, ils sont dans la rue, pour tout ils sont dans la rue ! Moi je voudrais pas être patron... Je voudrais pas être patron. J’vous dis qu’il y a des employés merveilleux, mais y a des employés, c’est des... C’est de la vermine ! Non, mais, c’est de la vermine ! »

Brunet intervient-il avec force pour « calmer » Laure ? Non, il s’esclaffe, car Laure est très drôle.
- Éric Brunet : « Ah ! Ah ! Ah, Laure est remontée ! »
- Laure : « Le gouvernement est un gouvernement de MERDE ! »
- Éric Brunet : « Ah ! Ah ! Voilà, Laure, c’est dit ! C’est dit, Laure... Ah ! Ah ! »

On écoute dans leur contexte les passages que nous n’avons que partiellement transcrits.

IMG/mp3/3-_Brunet-Laure.mp3

Notons au passage que le Conseil supérieur de l’audiovisuel, qui veille occasionnellement au respect des bonnes mœurs, a déjà éprouvé le besoin d’admonester notre vaillant « polémiste. Avec le succès qu’on imagine…

(4) Comme le dernier « Brunetmétrie » indique sans surprise que 79 % des votants ont été séduits par Brunet et sont carrément d’accord avec lui, l’animateur-polémiste ressasse, avec plus de véhémence encore, ce qu’il n’a cessé de dire depuis le début :
« Finalement, Montebourg, c’est Mercier version soft, douce et lambrissée, vous savez... C’est Mercier sous les lambris de la République ! Eh ben c’est un peu dommage, c’est un peu dommage, et c’est pour ça que je défends l’idée, aujourd’hui, et vous êtes nombreux à me suivre [...] que Montebourg a été insultant ! Dans son ton, dans sa façon de voir, de regarder le problème Peugeot. Voilà. Même si, je sais, je sais ! [il hurle], y a 8 000 types qui vont rester sur le carreau... C’est un drame ! Mais je ne parle pas de ça ! Je parle d’un industriel qui fournit du travail à des Français depuis plus de cent-dix ans. Moi... Je parle de ça. Voilà. Et après, les 8 000 types, c’est un autre sujet qui mérite une émission [...] Mais c’est pas la même chose dont on parle... »

(5) Le dernier intervenant, Jean-Claude, ne dira pas le contraire. Ne trouvant à Montebourg que l’excuse de « l’incompétence » et dénonçant son « autoritarisme  », il fustige les syndicalistes de la CGT, avec lesquels, dit-il, « on ne peut pas raisonner ». Comme, selon lui, « il faut changer la conception du travail en France, » Brunet renchérit :
« Mais c’est tellement dur, Jean-Claude, tellement dur de changer l’état d’esprit, le socle culturel sur la question du travail même... Quand vous voyez les syndicats, avec le schéma culturel qui prévaut dans la logique syndicale, la façon d’envisager le travail dans le monde syndical en France, elle est totalement caricaturale... »

Dernière tirade de l’animateur de ce café du commerce avant ses vacances. Et sous les applaudissements de son équipe technique, à l’occasion de son anniversaire, Éric Brunet tire sa révérence. Rideau.

Benjamin Accardo et Henri Maler, avec Béatrice Curnon et Michel Ducrot pour les transcriptions.


Jean-Pierre Mercier, syndicaliste, face à Éric Brunet, attaché de presse de la famille Peugeot (transcription) :

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Notes

[1] En réalité, de Nathalie Artaud.

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