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Éric Brunet : journaliste, attaché de presse ou clown triste ?

par Benjamin Accardo, Henri Maler, Michel Ducrot, le 20 août 2012

Éric Brunet est un journaliste de droite et l’assume. Qu’il soit de droite et l’assume, c’est évidemment son droit le plus strict. Mais est-il journaliste ? À en juger par la fougue avec laquelle il a fait campagne pour Nicolas Sarkozy, n’est-il pas plutôt attaché de presse ? Officieusement, bien sûr… Approximativement journaliste, éventuellement attaché de presse, n’est-il pas finalement « polémiste », comme on le présente souvent ? « Polémiste » : profession non homologuée, ouverte à tous venants, pour peu qu’ils soient percutants. Et drôles, mais malgré eux.

On le devine : Éric Brunet est un cas exemplaire de mélange des genres et des fonctions.

Reprenons.

De droite ?

Le parcours initial d’Éric Brunet (dont nous informe suffisamment l’article qui lui est consacré sur Wikipédia) est assez banal (allers et retours entre le secteur public et les médias privés, au gré des opportunités de carrière). Un parcours qui lui fait rapidement côtoyer des animateurs-producteurs (Stéphane Simon, Thierry Ardisson, Guillaume Durand...) auprès desquels il apprend les rudiments du bavardage audiovisuel.

Débarrassé de ses complexes par la mélopée sarkozyste, il rejoint en 2009 le comité d’honneur de l’UNI et publie en 2010 Dans la tête d’un réac. [1]. Au sommet de son art, le journaliste se grise : « Être de droite, en littérature comme en politique, c’est avoir le goût du panache. Et ne pas craindre de revendiquer sa singularité, ce qui passe souvent par l’affirmation de valeurs somme toute très accessibles : l’homme de droite préfère le mérite à la répartition ; il est moins cartésien que pascalien ; il aspire à la transcendance. Et, contrairement à la gauche, il voyage léger : pas de fonds dogmatique pesant, pas de rituels sacrés, pas de jargon. L’homme de gauche met de la gravité partout, l’homme de droite met de la légèreté en tout. »

L’art de rendre la chose grave légère étant sans aucun doute le talent de Brunet, comme permet de le vérifier chacune de ses interventions…

Journaliste ?

Journaliste ? Indéniablement, il le fut, puisqu’il suffit pour pouvoir se prévaloir de l’appartenance à la profession… de détenir une carte d’identité professionnelle. L’est-il encore ? Parfois il le prétend (comme il fit sur le plateau de « Salut les terriens », le 23 octobre 2010 : « C’est un journaliste qui vous parle... » lance-t-il à Anne Hidalgo. N’avait-il pas renoncé à renouveler sa carte de presse en 2003 ?). Souvent, il le nie. Sur Rue89, un article de François Krug, publié le 7 janvier 2012 et intitulé « Sur RMC, le “polémiste” Éric Brunet soigne bien ses clients », tente de faire le point sur les palinodies de notre personnage à ce propos, en commençant par le citer :

« J’ai rendu ma carte de presse. Ce n’est pas que symbolique. Je ne bénéficie plus de la déduction supplémentaire d’impôts de 7 650 €. J’ai vu trop d’ignorants, d’aveugles et de militants de gauche dans cette corporation. Qu’ils s’amusent entre eux, moi je sors du jeu. »

Au risque d’affaiblir encore plus la proportion de journalistes de droite qu’il a comptabilisée avec précision : « Allez, 6 % des journalistes en France sont de droite » (Brunet dans « Salut les terriens », le 23 octobre 2010). Allez, qui dit mieux ?

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Comme le souligne l’article de Rue89, s’il n’avait pas renoncé à sa carte de presse, elle ne lui aurait pas été attribuée, en raison de ses autres occupations… lucratives : ses émoluments en « ménages » ou en qualité de communicant pour Vitalia l’auraient empêché de la renouveler.

Attaché de presse ?

Indiscutablement, il le fut. Plus exactement, Brunet fut directeur de la communication du groupe Vitalia, qui se présente – modestement – lui-même comme « le deuxième groupe d’hospitalisation privée en France ». Directeur de la communication, il ne l’est plus. Seulement voilà, Brunet a oublié ses fonctions antérieures quand il a fait l’éloge, à plusieurs reprises (que l’article de Rue89 détaille goulûment), des hôpitaux du groupe Vitalia. Des omissions destinées à protéger son « secret des sources », sans doute…

Si Brunet, désormais, n’est plus chargé » de la communication de Vitalia, il est gérant de société : de la société Premier Réflexe, ainsi que nous l’apprend le site Société.com. L’objet de Premier Réflexe ? La « production de films institutionnels et publicitaires ». Autrement dit, une société d’attachés de presse des entreprises. Curieusement, ni RMC ni BFM-TV, sur lesquels Brunet officie, ne mentionnent cette occupation annexe…

Mais la plus haute fonction de communicant, Brunet l’a remplie au service de Nicolas Sarkozy. Car notre journaliste qui se serait lui-même défroqué, notre communicant pour entreprises, est aussi un essayiste. Auteur d’un impayable Pourquoi Sarko va gagner, il avait osé publier sur son blog un billet intitulé “Pourquoi Sarkozy a gagné la présidentielle”. Le blog est aujourd’hui illisible, mais le billet a été repris par Atlantico, pour le plus grand bonheur des amateurs de blagues : comme le fait remarquer un commentateur facétieux (Tuffgong), pour parler de « ceux qui se prennent une tôle aux élections, on ne dira plus désormais : “Tu t’es pris une branlée”, on dira : “Quelle belle victoire à la Brunet !” »

Nous entendons déjà l’objection : pourquoi décorer du titre d’attaché de presse l’auteur de ces chefs-d’œuvre de la liberté d’opinion ? D’autres que lui ont fait campagne pour divers candidats. Certes. Mais on ne se souvient pas qu’ils aient reproduit mot à mot, comme s’ils en étaient les auteurs, le programme de leur chouchou. C’est ce qu’a établi un article de Daniel Bernard, publié sur le site de Marianne le 13 janvier 2012. Son titre dit tout : « Pour faire voter “Sarko”, Éric Brunet plagie l’Élysée ». Plagiat ? Cette critique est grave. À notre connaissance, Brunet n’a pas réagi.

Le chef-d’œuvre qui prophétisait la victoire électorale de Sarkozy n’était pas encore paru quand Brunet, sur proposition du député UMP de l’Oise Edouard Courtial, a été fait chevalier de la Légion d’honneur. À quel titre ? Au titre du ministère de la Culture et… de la Communication. Et qui lui a remis la rosette ? Un autre sarkolâtre : Philippe Tesson. Pour service rendu. Mais à qui ? Et par quel Brunet ? L’ex-journaliste ou le communicant officieux de l’Élysée ?

Polémiste ?

Qu’importe, puisqu’il est convenu de dire que Brunet est d’abord « polémiste ». C’est depuis qu’il a su s’émanciper de la corporation peuplée, on ne se lasse pas de le répéter, « d’ignorants, d’aveugles et de militants de gauche », que notre plus ou moins ex-journaliste est devenu « polémiste ». C’est-à-dire capable de parler de tout et de rien et de distinguer en tout deux couleurs (et deux seulement) : le blanc et le noir. N’invite-t-il pas les auditeurs de son émission, sur RMC, à répondre à ses questions « polémiques » par... « carrément pour » ou « carrément contre » ? On est bien loin de la controverse annoncée.

Interrogé par un journaliste d’Atlantico (site web d’info-people) sur le « cas » Audrey Pulvar, Brunet déclare (c’est le titre de l’article) : « Ce qui me choque ce n’est pas Audrey Pulvar, mais plutôt les journalistes qui font du commentaire politique sans l’assumer ».

- Question de l’interviewer : « Elle est dans un rôle de polémiste, mais possède tout de même la carte de presse. Doit-elle la rendre ? »
- Réponse du polémiste, pour l’ensemble de cette corporation : « C’est effectivement un problème. Il faudrait peut-être inventer une nouvelle catégorie de journalistes, les “opinion makers”, ces gens qui se livrent à des véritables débats d’opinion, dont le matériau est l’opinion et non pas l’information. »

« Prescripteurs d’opinion » serait une traduction convenable d’« opinion makers » mais, si leur matériau n’est pas l’information, « propagandiste » serait une traduction plus exacte [2].

Comme l’information n’est pas son truc (il n’est pas le seul, de droite à gauche…), Brunet assène… Un exemple ? Selon lui, tous les médias – tous – se sont mobilisés contre Sarkozy. Dans un entretien accordé le 23 mars 2012 à Maja Neskovic pour Arrêt sur image – @ux sources d’Eric Brunet, prophète de la victoire de Sarkozy » (accès payant) –, notre propagandiste explique qu’en presse magazine L’Express et Le Point (pour deux ou trois titres de « une » réellement aguicheurs et faussement provocateurs) ont versé dans l’antisarkozysme et qu’il en fut de même dans la presse quotidienne régionale, notamment dans La Montagne, les Dernières nouvelle d’Alsace, Ouest France et Nice Matin ! Bref, une véritable cabale.

Brunet anime depuis 2010, sur RMC, un « show d’actu » : le genre – un show – ainsi attribué à cette émission dit assez que c’est un spectacle. Son titre ? « Carrément Brunet ». Son contenu ? Un gloubiboulga de chroniques, de réactions d’auditeurs, d’interviews d’invités, de sondages-SMS, entrecoupés de spots d’autopromotion, dans lequel Brunet « dit ce qu’il pense » avec la subtilité d’un pitbull. Depuis janvier 2012, sur BFM-TV (du même groupe que RMC…), il présente, un soir sur deux, Direct de droite, en alternance avec Direct de gauche, que présente Renaud Dély, de la rédaction du Nouvel Observateur. Les deux côtés d’un ring, comme le suggèrent, les titres des émissions.

Mais à droite comme à gauche, Brunet n’a pas d’égal. En matière d’information – ce matériau qui ne le concerne pas vraiment – et par comparaison avec lui, Dély peut passer pour un exemple de rigueur, et Éric Zemmour, pour un modèle de sobriété. C’est sans une once d’originalité que notre polémiste fustige « le mépris pour les riches », « la fainéantise de la fonction publique », « la France malade de ses grèves », « les assistés », « la réticence des femmes à se prendre en main pour l’égalité des sexes », etc.

Le personnage Brunet est tellement « énaurme » qu’on ne peut pas s’empêcher de se poser cette question : et si, finalement, Éric Brunet n’était pas le journaliste-communicant-polémiste que l’on croit, mais tout simplement... un humoriste ?

Un artiste, finalement.

Benjamin Accardo, Michel Ducrot et Henri Maler (avec Ricar, pour l’extrait vidéo)

Dans une semaine, lire : « Éric Brunet, attaché de presse de la famille Peugeot ».


En guise de clin d’œil approprié. Voici ce que nous annonce le navigateur Mozilla (précisons quand même qu’Éric Brunet n’y est sans doute pour rien…), quand on tente d’atteindre son ancien blog.

Notes

[1] Éditions Nil, 2010, 321 pages.

[2] Dans le même entretien, sans doute pour montrer immédiatement que les faits et les chiffres n’ont à ses yeux qu’une très modeste importance, l’ex-journaliste, devenu de son propre aveu propagandiste, assène : « Il y a une hypocrisie dans notre pays qui consiste à laisser croire que les journalistes sont objectifs. Or on sait bien qu’ils sont à 80 % de gauche. » Peut-être le lecteur a-t-il déjà oublié que, selon Éric Brunet, quelques mois auparavant, ils étaient seulement 6 % à être de droite. Brunet progresse…

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