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Les médias et l’« insécurité » (1) : une irrésistible ascension ? (extraits de La France a peur)

par Laurent Bonelli, le 2 août 2012

Comment un certain traitement de la sécurité s’est-il imposé ? Quelles ont-été les modalités de ce traitement à la télévision, en particulier dans les magazines télévisés ? À ces deux questions, l’ouvrage de Laurent Bonelli – La France a peur [1] – apporte des réponses. Si l’enquête qu’il propose s’arrête en 2005, il ne fait aucun doute que, pour l’essentiel, elles valent pour les années qui ont suivi. Nous publions donc, avec l’accord de l’auteur, deux articles extraits de son livre. Voici le premier (Acrimed)

I. Une irrésistible ascension ?

Sans faire une généalogie de l’apparition du crime dans les médias, force est de constater que ce dernier a depuis longtemps été considéré comme une manière privilégiée d’attirer l’attention du public et de susciter son intérêt. Dans les années 1820, aux États-Unis, le Morning Herald réagissait à la baisse de son audience en diminuant les comptes rendus des débats parlementaires, et en leur substituant le récit de cas policiers. Il multiplia ses ventes par cinq en huit ans [2]. En France, c’est à partir du second Empire que les faits divers se diffusent dans la presse. À la fin du XIXe siècle, des journaux populaires comme Le Petit parisien ou Le Petit journal, consacrent plus de 12 % de leurs publications aux agressions, aux cambriolages et aux crimes. L’ouvrier, puis le rebelle au travail, le vagabond, le gréviste, l’étranger, la femme deviennent, dans leurs colonnes, les principales figures menaçantes pour l’ordre social [3]. L’existence d’une presse consacrant une grande part de son activité aux faits divers les plus sordides ou les plus crapuleux n’est donc pas nouvelle.

En revanche, leur traitement par les médias d’information générale et politique s’adressant à des publics les mieux pourvus en capitaux culturels et économiques (et donc situés du côté du pôle le plus valorisé de la profession) est plus nouvelle et surprenante. C’est sous le triple effet de la part croissante de la télévision dans la définition des modes de traitement de l’information ; de la recherche vitale de « l’audience » dans un contexte de dépendance accrue des principaux médias à l’égard des financements publicitaires ; et de constitution de « l’insécurité » comme objet et enjeu de débat politique que ce secteur des médias s’en est saisi, participant en retour à la reformulation et à la diffusion de ce thème.

De la désignation des quartiers « chauds » aux déclinaisons multiformes des violences concernant les jeunesses populaires (« chiens dangereux », « tournantes », « bandes de filles »), de la mise en accusation des hommes politiques, des magistrats ou des travailleurs sociaux à l’élection « d’experts », mobilisés pour donner « de la profondeur » au reportage, les journalistes jouèrent ainsi un rôle central dans la mise en scène publique de certains comportements, territoires et groupes sociaux.

Annie Collovald a montré que depuis le début des années 1980, on assistait à une homogénéisation progressive des points de vue adoptés, en même temps qu’à l’émergence d’une catégorie commune de perception : la « violence urbaine » [4]. Pour nombre de journalistes, les flambées de violence de l’automne 1990 et du printemps 1991 à Vaulx-en-Velin, à Sartrouville, à Mantes-la-Jolie et à Meaux marquent un renversement de perspective : si les mesures sociales adoptées durant dix ans de politiques de la Ville n’ont pas empêché l’irruption de la violence, c’est que celle-ci aurait une autre nature. La violence devient alors dans les médias la caractéristique et le mode d’existence essentiel d’une jeunesse défavorisée, notamment immigrée.

Cet angle de vue est conforté par le virage politique du parti socialiste, qui gagne les élections de juin 1997. L’inscription de la lutte contre la violence urbaine dans l’agenda gouvernemental ouvre la porte à la banalisation du thème dans la presse. La « violence » sort de la catégorie des faits divers, pour devenir un « problème de société » dont se saisissent notamment les journalistes généralistes et les éditorialistes. Les initiatives et les querelles gouvernementales sont abondamment commentées (à partir de 1998) et constituent autant d’occasions pour ces journalistes de mettre en accusation l’action de l’État. Les violences urbaines dans leurs différentes modalités seraient ainsi l’expression d’un désordre, lui-même explicable par l’insuffisante capacité de la société française à assurer l’exercice de l’ordre. Les deux principaux schèmes interprétatifs qui traversent l’ensemble de la presse à partir du début des années 1990 sont ainsi le binôme ordre versus désordre et celui d’une rupture interne à la société française entre ceux qui « jouent le jeu » de l’intégration et ceux qui la refusent [5].

On aurait tort de sous-estimer l’effet d’amplification de ces cadres interprétatifs : « par leur capacité à choisir ce qu’ils vont transmettre et les énormes audiences auxquelles ils vont le transmettre, les journalistes ont probablement plus d’influence dans la construction de la déviance et participent davantage à son contrôle que ne le font quelques-uns des agents les plus évidents du contrôle. […] Les journalistes ne rendent pas seulement compte des efforts de ces derniers pour définir et contrôler la déviance, mais sont directement impliqués comme agents du contrôle social. En effet, les journalistes jouent un rôle clé dans la constitution des visions de l’ordre, de la stabilité et du changement, et influencent les pratiques de contrôle qui concordent avec ces visions. En résumé, les journalistes sont des agents centraux dans la reproduction de l’ordre [6] ». Il faut donc étudier leurs représentations, leur manière de travailler et les contraintes encadrant leur activité, autant que celles des agents les plus visibles des institutions de contrôle, comme les policiers, les procureurs, les juges ou les personnels pénitentiaires.

Il n’existe bien entendu pas de « vision médiatique » unifiée du monde social. Le mode de traitement de l’information varie non seulement selon le type de support (audiovisuel, presse écrite, radio), mais aussi en leur sein. Un journaliste de presse quotidienne régionale n’écrit pas de la même manière que l’un de ses confrères de la presse nationale ; celui travaillant pour un quotidien est soumis à des contraintes différentes que son homologue de la presse hebdomadaire et le journaliste spécialisé diffère du journaliste « généraliste ». Pour autant, ces diverses visions journalistiques ne sont pas des points de vue indépendants : elles font système. L’espace médiatique est en effet un champ [7]. En d’autres termes, ce dont vont parler les journalistes et la manière dont ils vont le faire peut s’analyser au travers des positions que chacun d’eux occupe dans le champ. Les règles dominantes (montée de la publicité, de l’information spectacle) autant que les stratégies de distinction (presse « populaire » contre journaux « parisiens », télévision « culturelle » contre télévision « de masse » par exemple) ne prennent sens qu’en regard de l’ensemble de cet espace, structuré par des règles du jeu spécifiques. Ainsi, quel que soit le type de média dans lequel ils travaillent, les journalistes se lisent, s’écoutent ou se regardent beaucoup entre eux. Au point que deux des règles principales de cet univers professionnel soient l’autoréférence dans la concurrence. C’est-à-dire qu’il est très difficile pour un journaliste de ne pas parler de ce dont parlent ses collègues (et notamment ceux qui occupent une position dominante), mais qu’il doit essayer en permanence de trouver un petit plus par rapport à eux (le scoop).

De ce point de vue, l’intérêt croissant des médias généralistes pour les questions de « sécurité » est inséparable des transformations contemporaines du champ journalistique et notamment de la montée en puissance de la télévision dans la définition des normes professionnelles dominantes.

Retenons d’abord que l’univers journalistique s’est profondément transformé durant ces trente dernières années [8]. La télévision y a conquis une position prépondérante pour ce qui est de fixer ce que les anglo-saxons appellent l’agenda, c’est-à-dire ce dont il faut parler, les sujets importants. Dans les années 1950, les journalistes de télévision étaient doublement dominés tant du point de vue du prestige qu’économiquement. Suspects d’être dépendants du pouvoir politique, leur travail était lié également à des subventions de l’État. Entre des journaux à grand tirage, comme France soir et des journaux à tirage plus restreint, mais dotés d’une autorité semi officielle, des organes de « réflexion », comme Le Monde, cumulaient les deux facteurs de pouvoir dans le champ journalistique (tirage et capital symbolique) et en représentaient le pôle dominant.

Le développement massif de la télévision (qui s’installe dans presque tous les foyers), de même que le délitement de l’influence politique qui s’exerçait sur elle jusqu’en 1981, ainsi que la baisse du tirage des quotidiens changent profondément la donne. Dans l’évolution des rapports entre les différents organes de presse la télévision s’impose comme le média prépondérant, dictant de plus en plus son tempo et ses manières de traiter l’information aux autres médias [9].

L’une des conséquences de l’hégémonie de la télévision est l’homogénéisation et la dépolitisation (notamment au sens partisan du terme) de l’information. En effet, plus un média étend sa diffusion (et plus il est contraint par des logiques commerciales, c’est-à-dire la nécessité de réaliser une forte audience), plus il doit présenter une information omnibus, sans aspérités et surtout non conflictuelle. Autrement dit, une information destinée au plus grand nombre exclut tout ce qui peut diviser et ne soulève jamais de problèmes ou seulement des problèmes sans histoire. Comme le signalait Pierre Bourdieu, « à travers l’accroissement du poids symbolique de la télévision et, parmi les télévisions concurrentes, de celles qui sacrifient avec le plus de cynisme et de succès à la recherche du sensationnel, du spectaculaire, de l’extraordinaire, c’est une certaine vision de l’information, jusque là reléguée dans les journaux dits à sensation, voués aux sports et aux faits divers, qui tend à s’imposer à l’ensemble du champ journalistique. […] Les faits divers ont pour effet de faire le vide politique, de dépolitiser et de réduire la vie du monde à l’anecdote et au ragot […], en fixant et en retenant l’attention sur des événements sans conséquences politiques, que l’on dramatise pour “en tirer les leçons” ou pour les transformer en “problèmes de société” » [10].

Les faits spectaculaires et proches vont progressivement supplanter d’autres thèmes, comme en témoignent la diminution des sujets « étranger » et la montée des faits divers [11]. La concomitance entre ce mouvement et le développement du traitement médiatique de l’« insécurité » semble indiquer qu’elle constitue l’un des thèmes parfaitement adaptés à ces nouvelles contraintes journalistiques, particulièrement à la télévision. La place désormais conquise par cette dernière dans le traitement de l’actualité rendait légitime d’en faire un terrain d’enquête privilégié pour étudier la manière dont l’« insécurité » est mise en récit.

« L’insécurité » télévisée

De manière accélérée à partir du début des années 1990, des séries de faits divers, souvent dramatiques, mais indépendants les uns des autres quant à leurs motivations et leur déroulement vont être constitués dans les discours médiatiques comme « violences urbaines », « problème des banlieues », ou « montée de l’insécurité ». Les approches liées à l’« intégration » ou à la « dégradation sociale » laissent la place à la focalisation sur les minorités des pires et leurs actions violentes [12]. Les dossiers spéciaux, les reportages à sensation se multiplient, pour culminer au printemps 2002, lors de la campagne précédant l’élection présidentielle.

Entre le 1er janvier et le 5 mai 2002, les journaux télévisés n’ont pas consacré moins de 18 766 sujets aux crimes, agressions sexuelles, braquages, ou aux interventions des forces de police et de gendarmerie, soient 987 sujets par semaine [13].

L’influence du traitement des faits divers criminels par la presse fut abondamment invoquée pour dénoncer son rôle dans l’accession au deuxième tour de Jean-Marie Le Pen. Le député socialiste européen Olivier Duhamel expliquait ainsi que « l’hypertrophie sécuritaire a été orchestrée par le tandem Élysée-TF1 », alors que Julien Dray, pourtant grand habitué des plateaux s’emportait : « Il y a une chaîne de télé qui porte une part particulière de responsabilité, elle s’appelle TF1, et je pourrais d’ailleurs l’appeler TF-Haine [14] ». Bien qu’épargnées par la polémique, la presse quotidienne, la presse quotidienne régionale et la presse magazine n’avaient pourtant pas été en reste. L’institut TNS Media Intelligence a de la sorte évalué que « l’insécurité » avait été le thème le plus médiatisé à partir de mars 2001, et que la presse écrite avait y avait contribué à hauteur de 25,6 % [15].

Cet intérêt médiatique se prolonge dans les magazines télévisés, pourtant présentés par leur promoteurs comme des émissions permettant de donner de la « profondeur », de prendre le « temps de l’analyse », par rapport aux journaux télévisés.

Laurent Bonelli

La suite : Médias et« insécurité » (2) : Les magazines télévisés

Notes

[1] Laurent Bonelli, La France a peur. Une histoire sociale de l’“insécurité”, La Découverte, coll. « cahiers libres », 2008.

[2] R.V Ericson, P. M. Baranek et J.B.L. Chan, Visualizing Deviance. A Study of News Organization, University of Toronto Press, Toronto, 1987, pp. 50-51.

[3] Voir M. Lever, Canards sanglants, Fayard, Paris, 1993 et D. Kalifa, L’encre et le sang. Récits de crimes et société à la Belle Époque, Fayard, Paris, 1995.

[4] A. Collovald, Violence et délinquance dans la presse. Politisation d’un malaise social et technicisation de son traitement, Rapport pour la DIV, septembre 1999, dactylographié.

[5] A. Peralva et E. Macé, Médias et violences urbaines. Étude exploratoire sur le travail des journalistes, rapport pour l’IHESI, avril 1999, pp. 4-5.

[6] R.V Ericson, P. M. Baranek et J.B.L. Chan, Visualizing Deviance…, op. cit., p. 3.

[7] P. Bourdieu, « L’emprise du journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102, mars 1994, pp. 3-9.

[8] Notamment D. Marchetti, Contribution à une sociologie des transformations du champ journalistique dans les années 80 et 90. À propos d’« événements sida » et du « scandale du sang contaminé », Thèse de sociologie, EHESS, Paris, 1997 ; J. Duval, Critique de la raison journalistique. Les transformations de la presse économique en France, Seuil, Paris, 2004, et E. Neveu, Sociologie du journalisme, La Découverte, Paris, 2001.

[9] P. Champagne et D. Marchetti, « L’information médicale sous contrainte. À propos du ‘scandale du sang contaminé’ », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102, mars 1994, pp. 40-62.

[10] P. Bourdieu, Sur la télévision, Seuil-Raisons d’agir, Paris, 1996, pp. 58-59.

[11] Pour les journaux télévisés, voir Les Nouveaux Dossiers de l’Audiovisuel, n°10 mai-juin 2006.

[12] A. Collovald, « Des désordres sociaux à la violence urbaine », Actes de la recherche en sciences sociales, n°136-137, mars 2001, pp. 108 et suiv. Voir également S. Bonnafous, L’immigration prise aux mots. Les immigrés dans la presse au tournant des années 80, éditions Kimé, Paris, 1991.

[13] J. Terral, L’insécurité au journal télévisé. La campagne présidentielle de 2002, L’Harmattan, Paris, 2004, pp. 35 et suiv.

[14] Cité par J. Terral, L’insécurité au journal télévisé… op. cit., pp. 9-10.

[15] Cité par Le Monde du 24 avril 2002.

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