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Mai 2008 s’invite au domicile d’Alain Finkielkraut
En ce mois de mai 2008, France Culture consacre une semaine aux « événements de mai 68 », avec, en particulier, une « journée spéciale, en direct et en public depuis le théâtre de l’Odéon à Paris le samedi 10 mai 2008, de 9h à 22h animée par Emmanuel Laurentin ». De quoi entendre, peut-être, le meilleur. Mais nous avons aussi entendu le pire… « Mai 68, mai 08 : France Culture occupe l’Odéon », annonçait fièrement la station pour le samedi 10 mai 2008. ![]() Or ce samedi, c’est mai 2008, précisément, qui, en la personne d’un groupe de militants, a occupé le plateau de l’émission « Répliques » d’Alain Finkielkraut et le titulaire de la chaire de philosophie du samedi matin perdît son légendaire sang froid. Le titre de l’émission ce jour-là était prometteur « Mai 68 : quel héritage et pour qui ? ». Avec pour invités Serge Audier, Maître de conférences en philosophie morale et politique à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV), auteur de La pensée anti-68 (La Découverte) et Jade Lindgaard, journaliste à Médiapart. Interruption L’émission a commencé depuis 17’45… - Alain Finkielkraut : - « J’ai en général jamais invité deux personnes qui étaient d’accord avec moi. Quelquefois il y en avait une qui était d’accord avec moi et très souvent, comme dans cette configuration, j’invitais deux personnes qui, disons, ne partageaient pas, disons, mes vues. » Jade Lindgaard, après un échange de politesses (« merci de nous avoir invités », « mais pas du tout, merci d’avoir accepté ») reprend son intervention puis s’interrompt, on entend un brouhaha… - Alain Finkielkraut : - « Non, non, il n’y a pas de communiqué. Ah ben c’est vrai, 68 recommence. Mais qu’est-ce que vous voulez… Non j’ai absolument pas envie de laisser un micro… Oui, mais vous je vous ai pas invités que je sache. De toutes façons vous arrivez en groupe, je peux rien faire et j’imagine que, bien entendu, France Culture va vous donner le micro, je le fais moi-même, puisque c’est inévitable, mais je le fais à regrets. » br>
- On entend alors une voix de femme qui prend le relais : « Un équipement relativement banal, donc. » La suite se perd. br>
Brouhaha… Le micro n’était pas ouvert. D’autres manifestants lui demandent de reprendre. br>
La fin de l’intervention est reprise par l’ensemble des manifestants :
Longue plainte de Finkielkraut (puissance de la radio, on le « voit » s’arracher les cheveux) : - « Oh non ! »
- Alain Finkielkraut : - « Voilà. » Applaudissements des manifestants. br>
On écoute tout ça : Format mp3 - Durée : 4’ 10" - Téléchargeable ici Interprétations philosophiques « Merde aux croque-morts », disaient des manifestants. « Mort aux croque-morts », dit l’un d’’entre eux que l’on entend faiblement sur l’enregistrement [1]. Alain Finkielkraut qui n’a entendu que celui-ci et n’a d’ailleurs entendu que cela fait dire aux trublions ce qu’il condamne sans cesse… sans « l’extraordinaire fanatisme » qu’il attribue à des « crétins ». « Mort aux croque-morts », comme « mort aux arabes » ou « mort aux juifs » a évidemment de bien douteuses résonnances, que Finkielkraut fait résonner à son tour quand, furieux, il accuse Serge Audier de l’avoir fait figurer sur une « liste noire ». Au passage on apprend que la grève avait essentiellement pour portée les discussions qu’elle a permises : « Tout d’un coup l’espace public était arraché à l’organisation du travail pou redevenir un forum, un lieu de délibération. » Comme l’altercation qui a précédé et le long monologue qui explique tout cela et que l’on peut écouter en version intégrale ? Format mp3 - Durée : 4’ 36" - Téléchargeable ici Transcription partielle de la tirade de 4 minutes
Oui, j’appartiens à la génération de 68 et il y a eu un moment extraordinaire en 68. C’était quoi ? C’était précisément, euh, la suspension de l’affairement. Tout d’un coup l’espace public était arraché à l’organisation du travail pour redevenir un forum, un lieu de délibération. C’est-à-dire, ce n’était plus la sphère du travail, c’était la sphère de l’interaction. Recherche éperdue du sens, comme me l’a dit récemment Paul Thibaud […] Le problème, le problème pour nous c’est que nous avons parlé, certes, mais très vite, nous qui essayons de nous dévêtir du vieil homme - laissez moi finir - nous avons revêtu un uniforme idéologique et surtout la question du sens a été confisquée par quoi, par le sens de l’histoire. Nous avons parlé en termes révolutionnaires et effectivement la Révolution, la lutte, divise l’humanité entre vivants et survivants. Des vivants tout à l’heure ont parlé aux morts que nous devrions être. Et la question que je voudrais vous poser, Serge Audier, est celle-là. Au fond, si vous parlez de Restauration, si vous parlez de régression, c’est que vous retrouvez aussi l’image d’un sens de l’Histoire et au lieu de la question du sens, qui était quand même la grande question de 68, vous vous resituez dans cette perspective et vous êtes un progressiste sans progrès, parce qu’il n’y a pas de progrès d’art de vivre, il n’y a pas de progrès visible dans l’intelligence collective, mais il y a des réactionnaires, mais il y a des restaurateurs. Et tout d’un coup, après Daniel Lindenberg, et dans la même revue, vous dressez des listes. J’y figure, Pierre Manent y figure, Marcel Gauchet y figure, vous dressez des listes de réactionnaires comme si d’ailleurs, dans notre pensée… ultérieure, 68 avait tant compté. Ça n’a absolument pas compté dans ce que j’ai essayé de réfléchir. Mais, vous voyez le danger, le danger il est de trahir, effectivement, le grand héritage de 68 en substituant à l’élaboration en commun du sens la possession du sens de l’Histoire. Ça ne vous conduit pas à vous comporter comme ces crétins mais ça vous conduit malgré tout à faire des listes noires et c’est vrai, je l’ai lu, j’ai lu cela, avec une certaine tristesse. Serge Audier… » - Serge Audier : - « C’est dur après tout ça de répondre… » br> br>
Serge Audier se défend évidemment d’avoir fait une « liste » quelconque. Un calme relatif semble s’être établi quand Jade Lingaard quelques minutes plus tard (28’ 49’’ après le début de l’émission) ose revenir sur l’irruption des manifestants… Récidives philosophiques - Jade Lingaard : - « Attendez, vous ne pouvez pas faire comme s’il n’y avait pas eu d’usage de 68, d’usage politique de 68, et d’usage politique de 68 dans le sens d’une critique de ce qui est présenté généralement comme des acquis de 68 en terme de pratiques culturelles, pratiques politiques, de prises de parole. La différence qui existe entre l’événement historique tel qu’il a été vécu d’ailleurs, tel qu’il est vécu d’une manière très différente d’une personne à l’autre, là on est quand même dans une lecture très unifiante, homogénéisante, de 68, alors qu’en réalité elle a été beaucoup plus plurielle que ça. D’ailleurs ça nous conduit à poser la question de la génération et c’est très intéressant que vous ayez vous-même ouvert cette émission en posant la question de manière générationnelle, votre génération contre ou à côté de la génération qui a suivi, si on regarde bien, ce concept même de génération est à bien des égards un concept soixante-huitard. Poser la question de l’âge en tant qu’identité, en tant qu’identité politique, c’est quelque chose qui n’est que peu opérant pour les années qui ont suivi, pour les personnes qui ont suivi. Et, par ailleurs, quant à l’intervention de tout à l’heure, de ce groupe qui est venu prendre la parole, vous dites que ce sont des crétins. La forme est brutale : c’est une prise de parole. Non, c’est une prise de parole et vous ne pouvez pas… » br> br>
Ce moment d’animation, par Finkielkraut, d’une discussion rationnelle sur France Culture vaut la peine d’être écouté. Format mp3 - Durée : 3’ 24" - Téléchargeable ici *** Que l’intrusion de manifestants lors d’une émission en direct provoque l’irritation de son animateur peut se comprendre. Mais que, quoi que l’on pense de cette intrusion et de son contenu, elle soit prétexte à falsifications, injures et procès infamants peut laisser songeur. D’autant que leur auteur n’en est pas à son coup d’essai. Vous avez dit France Culture ? Yves Rebours br>
_________________________________________________ [1] Revu le 2 juin 2008, après une nouvelle écoute de l’enregistrement, à l’instigation d’un correspondant. |
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