💰 Dégageons les capitalistes des médias : signez notre pétition !
‹ Retour à l'accueil

Les « tricheurs » du Point

Pour qui l’ignorerait, Le Point est un hebdomadaire de droite, favorable au libĂ©ralisme Ă©conomique et... un tantinet rĂ©actionnaire. On ne saurait le lui reprocher (mĂŞme si l’on n’est pas obligĂ© de partager ce point de vue). Toutefois, c’est aussi un hebdomadaire qui se prĂ©sente comme un « magazine d’actualitĂ©  » avec vocation Ă  faire Ĺ“uvre d’information - de journalisme d’information. Cette prĂ©tention, beaucoup plus problĂ©matique, fait sourire.
La livraison du 29 juin 2006 est un numĂ©ro d’anthologie fort Ă©clairant pour savoir ce qu’il reste de journalisme dans l’hebdomadaire de François Pinault (groupe PPR).

Le « sens » aigu du Point

Au Point, on a un sens aigu de la hiĂ©rarchie de l’information. Ainsi, alors que la presse française semblait avoir perdu le sens des prioritĂ©s (ne s’Ă©garait-elle pas Ă  accorder une place dĂ©mesurĂ©e Ă  une actualitĂ© qui avait la fâcheuse tendance de jeter l’opprobre sur le patronat français ?), l’Ă©dition du magazine datĂ©e du 29 juin 2006 fait sa « Une » sur un titre « choc » qui recentre le dĂ©bat : « Les tricheurs du chĂ´mage  ». L’illustration (un homme faisant la sieste, l’air satisfait, les bras croisĂ©s derrière la tĂŞte) lève le doute des lecteurs peu familiers du Point  : les « tricheurs du chĂ´mage  » sont bien des personnes qui profitent du système, et non pas ces hommes politiques qui jouent avec les chiffres du chĂ´mage pour donner l’illusion d’une baisse. Ă€ ceux-lĂ , le Point ne consacre pas de dossier.

Au Point, on a Ă©galement un sens aigu de la mise en scène. Le dossier appelĂ© par le titre de « Une » diffère sensiblement de ce dernier. Tout aussi racoleur, il Ă©voque « La grande triche sociale  ». OĂą sont passĂ©s nos « chĂ´meurs-tricheurs » ? Ou plutĂ´t, par quelle opĂ©ration journalistique la « triche sociale » en France se trouve-t-elle ĂŞtre rĂ©duite a ces « chĂ´meurs-tricheurs » ?

Seconde surprise et second effet de mise en scène, l’enquĂŞte sur laquelle s’appuie le dossier central du Point... ne porte pas sur « la triche sociale  ». Qu’importe ! Elle n’en fera pas moins office de prĂ©texte Ă  ce qui s’avère ĂŞtre une condamnation catĂ©gorielle « Ă  charge ». Pour le Point, cela ne fait un pli : chez les chĂ´meurs, on trouve un nombre anormalement Ă©levĂ© de « tricheurs ». Une spĂ©cificitĂ© qui mĂ©ritait bien un « dossier » !

En fait, le Point tĂ©moigne surtout d’une conscience de classe particulièrement aigue et d’un sens aigu des prioritĂ©s sociales du public qu’il se choisit. Notre « dossier » ne prend tout son sens qu’une fois replacĂ© dans son contexte immĂ©diat : le reste du contenu du magazine.

Il y a donc deux numĂ©ros du Point datĂ©s du 29 juin 2006. Celui-ci qui offre une enquĂŞte sur « les chĂ´meurs-tricheurs » : la « Une » en fait la publicitĂ©, mais il n’existe pas. Et il y a le second, celui qui utilise le « prĂ©texte » d’un plaidoyer ultralibĂ©ral de Jacques Marseille contre « le service public » (et notamment les prestations sociales françaises) pour appeler insidieusement Ă  une « traque aux chĂ´meurs », dont l’idĂ©e ne choquera peut-ĂŞtre pas tous les lecteurs du Point.

Le journalisme ou, plutĂ´t, le glacis journaliste, n’est ici qu’un outil pour servir la propagande libĂ©rale de cette publication dont les « sous-titres » de « Une » ne sont pas la promesse d’une information avĂ©rĂ©e, mais l’affirmation d’un point de vue sur la sociĂ©tĂ© française. Il ne s’agit pas de voir si «  l’aide Ă  l’emploi tue l’emploi  » [1] mais d’affirmer que « l’aide Ă  l’emploi tue l’emploie ». Il ne s’agit pas de dĂ©noncer « les responsables du fiasco français  », mais d’affirmer que « le modèle français est un fiasco ». Il ne s’agit pas d’Ă©tablir « le vrai prix d’un chĂ´meur  », mais d’affirmer que « tout chĂ´meur est un (sur)coĂ»t pour la sociĂ©tĂ© ».

1. Une « enquĂŞte »

L’enquĂŞte sur laquelle se base le dossier du Point, « Voyage au cĹ“ur des citadelles de l’emploi », n’est pas une enquĂŞte. C’est un plaidoyer. D’ailleurs son auteur, Jacques Marseille, n’est pas journaliste. Il est Ă©conomiste. Avant-gardiste de la modernitĂ© sociale, il affirmait dĂ©jĂ , il y a peu, que « le chĂ´mage n’est pas liĂ© Ă  la croissance, mais Ă  l’action des trois piteux : l’État, les syndicats et l’Ă©ducation nationale » [2]. Courageusement, celui-ci appelait - dĂ©jĂ  en 2004 ! -, Ă  faire tomber « la forteresse des salariĂ©s Ă  statut » [3].

Notre « enquĂŞteur » ne cherche pas. Il a dĂ©jĂ  trouvĂ©. Ainsi s’avère-t-il moins soucieux de faire connaĂ®tre la rĂ©alitĂ© sociale des personnes auprès desquelles il « enquĂŞte » que de donner son opinion. Il a d’ailleurs dĂ©jĂ  montrĂ© qu’il n’hĂ©siterait jamais Ă  le faire, mĂŞme quand - en dehors de la quasi-totalitĂ© des Ă©ditorialistes, de la grande majoritĂ© des experts ayant accès aux tribunes de la presse française et de tous hommes politiques au pouvoir -, absolument personne ne pense comme lui.

Qu’on ne s’y trompe pas : cette « plongĂ©e dans [un] univers kafkaĂŻen [sic]  » (celui de l’ANPE, des Assedic, de l’Unedic, du chĂ´mage et des chĂ´meurs) n’est une partie de plaisir pour personne au Point. Mais elle est nĂ©cessaire pour porter l’estocade au « pseudo-modèle social français  » et en extirper le « cancer  » [4] qui le « ronge  » : un État trop prĂ©sent.

Son « voyage » est donc le prĂ©texte Ă  diverses Ă©tapes lui permettant de revisiter les grands monuments de la pensĂ©e libĂ©rale.

Florilège

Le fonctionnement des diffĂ©rentes institutions chargĂ©es du traitement des prestations sociales et des demandeurs d’emploi est une « insulte au bon sens  ». Une vĂ©ritĂ© qui mĂ©rite d’ĂŞtre martelĂ©e (et tant pis pour les rĂ©pĂ©titions) : « les implantations gĂ©ographiques de rĂ©seaux parallèles est une insulte au bon sens  » ; la France manque « de modestie, de bon sens et de courage  » ; le système actuel relève du « dĂ©fi au bon sens  ».

Pour l’Ă©conomiste, une « insulte au bon sens  », c’est avant tout une « insulte aux contribuables  », qui prĂ©fĂ©reraient donner leur argent Ă  la sociĂ©tĂ© UBS (spĂ©cialiste en « gestion de fortune  » dont une pleine page de publicitĂ© est judicieusement placĂ©e au beau milieu du dossier) plutĂ´t qu’Ă  l’État. Car, tous ceux qui, comme Jacques Marseille, « ont compris que le marchĂ© Ă©tait plus performant  » savent « qu’il vaudrait mieux confier Ă  des « professionnels » le soin d’accompagner les personnes les plus fragiles  ».

L’ennemi ? Ce sont les « fonctionnaires  » dont une des illustrations qui accompagnent le dossier donne la dĂ©finition implicite pour l’auteur : « jamais virĂ©e, pas trop bosser, bien payĂ©e... je veux ĂŞtre fonctionnaire  ».

Eux ne mĂ©ritent pas le nom de « professionnels ». Ils sont les reprĂ©sentants d’un « service public plĂ©thorique aux privilèges sans Ă©gal ». HĂ©ritiers d’une «  Ă©poque oĂą l’État Ă©tait considĂ©rĂ© comme le dĂ©positaire de toutes les vertus et l’Union soviĂ©tique comme le modèle de l’Ă©conomie planifiĂ©e », ils vivent d’une SĂ©curitĂ© sociale «  brandie comme un drapeau rouge » par les ordonnances de 1945, un projet Ă  ce point mĂ©prisable que, pour l’auteur, le citer suffit Ă  le dĂ©nigrer [5].

ContrĂ´le des chĂ´meurs

Jacques Marseille n’Ă©voque la question de la fraude au chĂ´mage qu’une seule fois en s’Ă©tonnant, de façon ingĂ©nue, d’un taux anormalement faible de fraude sanctionnĂ©e en France par rapport aux autres pays de l’OCDE. « La France est le seul pays europĂ©en Ă  ne pas avoir rĂ©ellement subordonnĂ© le versement des allocations de chĂ´mage Ă  des obligations  », explique-t-il Ă  ce sujet. L’implication est Ă©vidente : « plus d’obligations » pousseraient les chĂ´meurs Ă  retrouver du travail car c’est par choix que certaines personnes restent au chĂ´mage. Ce que la dessinatrice - dĂ©cidĂ©ment très inspirĂ©e -, rĂ©sume par un croquis dans lequel un personnage s’exclame « je suis rentier des Assedic  ».

Certes, les rares lecteurs du Point qui connaissent - pour les avoir vĂ©cues -, les « obligations  » que la France parvient tout de mĂŞme Ă  imposer Ă  ses chĂ´meurs s’Ă©tonneront d’une telle affirmation.

Cette recension, loin d’ĂŞtre exhaustive, suffira Ă  rendre compte du ton, mais surtout du thème, de l’enquĂŞte de Jacques Marseille qui ne mĂ©riterait pas qu’on s’y arrĂŞte si elle n’offrait le prĂ©texte Ă  ce « dossier spĂ©cial » qui constitue une vĂ©ritable « perle » de propagande nĂ©olibĂ©rale dĂ©guisĂ©e en journalisme.

2. Un dossier

Nous l’avons vu, le « safari chez les pauvres accrochĂ©s Ă  leurs privilèges » de Jacques Marseille n’aborde la question de la « fraude  » que pour s’Ă©tonner de ce que son taux soit anormalement faible par rapport aux autres pays de l’OCDE. Il s’agit lĂ  d’une première interprĂ©tation : la faiblesse d’un taux par rapport Ă  une moyenne fixĂ©e arbitrairement implique-t-elle, de façon objective, une anomalie ? Mais pourquoi pas. L’Ă©conomiste Jacques Marseille a depuis longtemps quittĂ© le terrain de la dĂ©monstration scientifique, le lecteur peut donc choisir de suivre son raisonnement.

Il n’en reste pas moins que cet unique paragraphe de « l’enquĂŞte » du Point ne constitue qu’un argument bien maigre pour crier Ă  la « triche sociale  » et, notamment, dĂ©montrer que, parmi les tricheurs, les chĂ´meurs sont une catĂ©gorie surreprĂ©sentĂ©e... justifiant leur mise en exergue Ă  la « Une » du magazine.

Mais pour Eric Laffitte, le journaliste qui signe l’article d’introduction au dossier, nul besoin d’apporter la preuve d’une fraude pour crier Ă  la fraude. Il va mĂŞme plus loin. Pour lui, s’il n’y a pas de preuve que les chĂ´meurs fraudent... c’est bien la preuve qu’ils fraudent !

Démonstration

Le responsable du contrĂ´le Ă  la Caisse nationale des allocations familiales affirme-t-il que « Le soupçon de fraude ou d’abus qui tend Ă  peser sur les bĂ©nĂ©ficiaires de prestations sociales se rĂ©vèle largement non fondĂ© » ? C’est une « manière de nier la fraude  » rugit Eric Laffitte. Et si l’on cherche des « manière[s] de nier la fraude  », ce n’est pas qu’elle n’existe pas, c’est qu’ « on » ne veut pas « la pourchasser  ».

Admirable raisonnement qui veut que puisque le Point a dĂ©cidĂ© de dĂ©noncer une fraude au chĂ´mage qu’aucun Ă©lĂ©ment tangible ne peut avĂ©rer, c’est non seulement qu’elle existe, mais que d’autres souhaitent la cacher. Don Quichotte, lui, avait choisi de se battre contre des moulins...

Eric Laffitte ne s’arrĂŞte pas en si bon chemin. Si l’« on » ne veut pas «  pourchasser  » la fraude, c’est Ă  cause du « tabou  » de la « chasse aux pauvres  ». « Parler de la triche aux aides sociales est spĂ©cialement incorrect en France » lance-t-il, « et tant pis si rĂ©gulièrement Ă©clatent ça et lĂ  des scandales ». Ces scandales, ceux qui ternissent l’image du prolĂ©tariat prĂ©carisĂ© aux yeux de ses lecteurs, le Point ne les taira pas ! Les autres, ceux qui pourraient dĂ©valoriser l’image du patronat français, bĂ©nĂ©ficieront d’un traitement bien moins soucieux.

Recette

RĂ©sumons. Pour dĂ©noncer « la triche quotidienne Ă  laquelle se livrent de petits malins  » nul besoin de faire la dĂ©monstration qu’elle existe. Il suffit :
1/ de clamer sa dĂ©termination Ă  briser un « tabou » dont la dĂ©nonciation constituera l’acte de crĂ©ation [6] ;
2/ de s’appuyer sur une « enquĂŞte prĂ©texte ». Peu importe s’il ne s’agit pas d’une enquĂŞte mais d’un plaidoyer et peu importe si elle traite d’un sujet sensiblement diffĂ©rent ;
3/ de faire rĂ©fĂ©rence Ă  quelques « exemples isolĂ©s mais qui tĂ©moignent d’une Ă©volution des esprits [sic] » ;
4/ de donner l’impression d’Ă©tayer son propos d’anecdotes dont le statut d’encadrĂ©s dans le dossier invite Ă  penser qu’elles sont « rĂ©vĂ©latrices » de la situation dĂ©peinte. Peu importe si sur les sept cas de « fraude aux prestations sociales » mentionnĂ©s, un seul est en rapport Ă  l’allocation chĂ´mage... dans « les rĂ©seaux mafieux  » marseillais ( !) [7] ;
5/ pour le reste, les sous-entendus, les rĂ©fĂ©rences Ă  « une rĂ©alitĂ© connue de tous » et les « il paraĂ®t que ça arrive  », suffiront.

Sur les bases de ce qui ne peut donc plus ĂŞtre dĂ©crit que comme une accusation « Ă  charge » contre ces « chĂ´meurs dĂ©trousseurs de la Nation », Eric Laffitte quitte hâtivement le registre de l’information pour entrer dans celui de la prescription qui, il est vrai, lui sied mieux.

Traquer pour « moraliser »

Il faut plus de « contrĂ´les  », plus de « sanctions  » pour « moraliser le social  » (l’Ă©conomique, lui, n’en a nul besoin). Il s’agit - et Le Point fait figure de pionnier -, de prĂ©parer les Français aux « nouveaux sacrifices  » qu’exigeront d’eux les « rĂ©formes courageuses nĂ©cessaires » [8]. Ainsi, pour « approfondir la rĂ©forme  » efficacement, il faut plus de « transparence  »... chez les chĂ´meurs, cela s’entend.

Ainsi, de glissement progressif en grand Ă©cart journalistique, l’objectif de ce dossier s’avère donc ĂŞtre de lancer une « traque aux chĂ´meurs », de façon Ă  expliquer les futures « rĂ©formes » Ă  venir. Sans aucun doute, un nouveau recul de l’État dont les lecteurs du Point ne seront pas les premiers Ă  souffrir.

Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage...


3. Pendant ce temps chez les lecteurs du
Point
 [9]

Il n’est pas impossible que ce qui motive Eric Laffitte, soit ce sentiment de profonde injustice qu’il ne parvient pas tout Ă  fait Ă  ravaler... Alors que « contrĂ´ler un chĂ´meur  » est aujourd’hui « impensable  », « l’État peut se rĂ©vĂ©ler inquisiteur pour pourchasser les fraudeurs du fisc  ».

Il est de plus en plus difficile d’ĂŞtre riche en France, semble-t-il nous dire, et ce n’est pas Patrick Ricard (PDG de Pernod Ricard dont Le Point publie un entretien Ă  quelques pages de lĂ ), qui le contredira. Lui-mĂŞme profite d’une perche tendue par la journaliste du Point pour expliquer que mĂŞme si « [son] rĂŞve serait franchement de pouvoir prendre [sa] retraite dans le sud de la France  », il craint « que l’ISF ne [le] pousse Ă  quitter la France  ».

Ă€ en juger par le contenu que le magazine leur propose, les lecteurs du Point ont plus de chances que d’autres de compatir avec ce pauvre Patrick. Ainsi, cette lecture du dossier « La grande triche sociale » ne serait pas complète si elle ne le replaçait pas dans son contexte immĂ©diat, qui nous informe sur le lecteur que le Point cherche Ă  « cibler ».

Un lecteur golfeur

C’est un lecteur qui sera intĂ©ressĂ© par un dossier « spĂ©cial Golf » de 24 pages et s’empressera de « Retrouve[r] sur BFM  » une Ă©mission qui lui ressemble : « GoĂ»ts de luxe, spĂ©cial golfe  ». Il partagera avec la journaliste Anne Jeanblanc le constat douloureux qu’ « en cette annĂ©e de centenaire de l’Open de France, et mĂŞme si beaucoup a Ă©tĂ© fait, il reste encore du chemin Ă  parcourir pour faire de ce sport hors du commun une des activitĂ©s prĂ©fĂ©rĂ©es des Français. ». Mais il sera prĂŞt Ă  relever le dĂ©fi et de lancer, avec elle, « Chiche ? ».

Il trouvera sĂ»rement que l’initiative du Point d’offrir Ă  ses lecteurs un reportage sur le « Paradis des golfeurs  » constituera un premier pas important dans cette direction. « Deux parcours de 18 trous, un hĂ´tel de grand luxe, un spa gĂ©ant », pas mal pour commencer... « Bien sĂ»r, tout cela a un prix », concèdera-t-il avec le journaliste Christophe Gaillard. En effet : de 550 Ă  10 000 euros la nuit.

Un lecteur curieux

C’est un lecteur qui se passionnera pour les « grands de ce monde », ceux vers lesquels ses yeux sont tournĂ©s. La page « Ces gens-lĂ  » l’enchantera. Il se dĂ©lectera d’apprendre que « l’infante d’Espagne a montrĂ© le bout de son nez », que « Christian, hĂ©ritier du trĂ´ne de [sic] Danemark a fait sa première croisière avec ses parents  » ou que « le prince Joachim et la princesse Alexandra » ont eu « la joie d’ĂŞtre emmenĂ©s au cirque par leurs deux parents, pourtant officiellement sĂ©parĂ©s  ».

Un lecteur... qui se laissera tenter

C’est un lecteur auquel la page consacrĂ©e Ă  « l’immobilier prestige du Point » (Ă  partir de 400 000 euros) donnera, Ă  l’occasion, l’envie de s’offrir un pied-Ă -terre Ă©voquant « prestige et voluptĂ©  ». Il consultera aussi la rubrique « Conso » oĂą une pleine page est, cette semaine, consacrĂ©e Ă  vanter les mĂ©rites de la dernière Cadillac 4x4 (Ă  partir de 70 390 euros). Il apprendra donc qu’elle « devrait trouver son public auprès de ceux qui recherchent une voiture rĂ©solument diffĂ©rente, imposante et un tantinet tape-Ă -l’Ĺ“il.  ». C’est peut-ĂŞtre lui ? Sinon, il y a toujours la toute nouvelle montre estampillĂ©e « Ferrari » (9200 euros).

Un lecteur qui a besoin d’ĂŞtre rassurĂ©

C’est un lecteur qui comprendra Patrick Besson, pour qui « frĂ´le[r] la banlieue pendant près d’une heure » c’est partir « en reportage sans avoir besoin de changer de pays  ». C’est un lecteur qui a besoin d’ĂŞtre confortĂ© dans ses opinions, de savoir qu’il a raison. Le Point lui propose toute une palette d’Ă©ditorialistes dont il peut ĂŞtre sĂ»r qu’ils ne contrediront pas le directeur de la publication, Franz-Olivier Giesbert pour qui « le vrai pouvoir stable, c’est celui du capital  » [10] ; Claude Imbert ; Bernard-Henri Levy ; Catherine PĂ©gard...

Un lecteur admiratif

C’est un lecteur qui prendra plaisir Ă  voir glorifier, numĂ©ro après numĂ©ro, la figure du patron du Point, François Pinault. Pour son rĂ´le dans le rachat d’Arcelor par Mittal, par exemple, car François Pinault (patron du Point) n’a pas uniquement soutenu Mittal pour s’enrichir, mais pour lutter contre « le racisme et la xĂ©nophobie dont l’industriel aurait Ă©tĂ© la victime  ». Le lecteur comprendra Ă  quel point l’appui d’un tel homme aura Ă©tĂ© « une caution de poids Ă  cette opĂ©ration contestĂ©e dans le petit cercle du patronat français.  »

Un lecteur douĂ© d’une vraie conscience de classe

C’est donc un lecteur qui vit dans un monde bien Ă©loignĂ© de « l’univers kafkaĂŻen  » des prestations sociales. Peut-ĂŞtre mĂŞme un lecteur qui ne sera pas tout Ă  fait irritĂ© par le mĂ©pris social qui transparaĂ®t Ă  la lecture de cet hebdomadaire.

Ce mĂ©pris, NoĂ«l Pons, chargĂ© de mission au Service central de prĂ©vention de la corruption, l’illustre parfaitement lorsqu’il est interrogĂ© sur ce qui caractĂ©rise les fraudeurs dits « professionnels ». Il rĂ©pond : « L’inventivitĂ©, la rĂ©activitĂ©. Entendons-nous bien, ils n’ont pas beaucoup d’instruction. Mais, dans leur domaine, ils sont très pointus. Ce sont des bac moins dix qui enfument des bac plus cinq !  »...

L’horreur, c’est « qu’ils ne sont pas seuls, ils sont organisĂ©s  ».

Renaud Lambert

Notre association

Acrimed, observatoire des médias

Acrimed (Action-Critique-Médias) est une association d'intérêt général à but non lucratif, fondée en 1996. Observatoire des médias né du mouvement social de 1995, Acrimed cherche à mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d'une critique indépendante, radicale et intransigeante.

Qui sommes-nous ?

Pour qu'un autre monde soit possible, d'autres mĂ©dias sont nĂ©cessaires !

Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l'association.