Ecoutons Bernard Guetta...
Quand Bernard Guetta est contestĂ© pour ses chroniques sur France Inter, il rĂ©pond dans ... L’Express ou dans Le Temps : privilège de l’Ă©ditorialiste multicarte. Mais, depuis peu, il dispose d’un droit de rĂ©ponse un peu partout Ă des critiques qui ne s’expriment dans les « grands mĂ©dias » que par effraction. Ce droit de rĂ©ponse illimitĂ© est un autre privilège des Ă©ditorialistes.
Ainsi quand LibĂ©ration interroge Bernard Cassen, Bernard Guetta se voit octroyer le jour mĂŞme et sur la mĂŞme page un entretien qui Ă©quivaut Ă une rĂ©ponse [1] : au nom de ce souci d’Ă©quilibre qui, justement, fait dĂ©faut dans la plupart des grands mĂ©dias, et en particulier ... sur France Inter. De mĂŞme, lorsque Daniel Schneidermann, dans « ArrĂŞt sur Images » (ASI), le 8 mai dernier, met en question de traitement mĂ©diatique de la campagne rĂ©fĂ©rendaire, il invite simultanĂ©ment Eric Zemmour, du Figaro et... Bernard Guetta, pour qu’il puisse rĂ©pondre aux critiques de ceux qui trouvent ... qu’on entend trop Bernard Guetta. Ou plus exactement (car nul ne songe Ă priver Bernard Guetta de sa libertĂ© d’expression) que l’on entend trop de chroniqueurs, d’Ă©ditorialistes et de prĂ©sentateurs qui, Ă quelques nuances près, s’expriment tous dans le mĂŞme sens, notamment sur France Inter.
Cet abus de position dominante, Bernard Guetta prĂ©fère, Ă sa façon, ne pas le voir et ne rien en savoir. A sa façon. C’est pourquoi nous vous offrirons bientĂ´t Ă la suite de cet article une transcription (presque) intĂ©grale de ses propos : ne boudons pas notre plaisir, car c’en est un, d’entendre Bernard Guetta parler de Bernard Guetta. A sa façon, mais comme la quasi-totalitĂ© de ses confrères. Et c’est en cela qu’il est exemplaire et nous intĂ©resse.
Ecoutons donc Bernard Guetta, invitĂ© (avec Eric Zemmour) de l’Ă©mission « ArrĂŞt sur images » du France 5, 8 mai 2005. Thème de l’Ă©mission : « RĂ©fĂ©rendum : les mĂ©dias sont-ils neutres ? ». [Une transcription (quasi) intĂ©grale est disponible en fin d’article [2].]
Acte I : HĂ©raut du « oui », Bernard Guetta chante la geste de Bernard Guetta
Quand vient le moment d’aborder ce thème, Daniel Schneidermann Ă©voque « le vent de fronde » qui souffle contre les grands mĂ©dias audiovisuels, et pour en dire la raison, il prĂ©cise : « C’est une question de temps de parole, mais aussi de ton des journalistes »
Une journaliste d’ASI, Christelle Ploquin s’adresse alors Ă Bernard Guetta et met en question ses chroniques sur France Inter : des « chroniques dans lesquelles depuis plusieurs mois vous prenez assez clairement position sur le sujet qui nous intĂ©resse aujourd’hui »
- Bernard Guetta : Je peux vous arrĂŞter ? Pas depuis plusieurs mois, pas du tout. [Et pourtant cela dure depuis plusieurs mois...]
- Daniel Schneidermann (ironique) : Depuis plusieurs annĂ©es ? [C’est ironique, mais exact, s’agissant non du TraitĂ© mais de la construction de l’Europe... comme Guetta en conviendra plus tard.]
- Bernard Guetta : Non, écoutez...
- Daniel Schneidermann : On va d’abord Ă©couter une chronique, Bernard
L’extrait de la chronique en question dĂ©nonce de façon virulente la « terrible erreur que la France est Ă la veille de commettre » en songeant Ă voter non.
Daniel Schneidermann reprend la parole : « Au moins c’est clair, la couleur est annoncĂ©e, les mots ne sont pas mâchĂ©s [...] Alors, premier reproche qu’ils vous aient fait, on vous dit : « vous ĂŞtes Ă©ditorialiste sur une chaĂ®ne de service public, vous seriez donc tenu Ă une certaine impartialitĂ©. »
Tout le monde a compris que le problème posĂ© est celui de l’affichage monocolore de convictions « sur une chaĂ®ne de service public » et que la question concerne le droit des auditeurs. Guetta, pour sa part n’a entendu que le mot « impartialitĂ© », qui menace son droit Ă lui. Il riposte donc par le rĂ©cit de sa propre lĂ©gende qui est une lĂ©gende des origines : son adoubement comme chevalier de l’Europe prĂ©destinĂ© Ă participer Ă la croisade du « oui ». Ainsi, quand on met en question le caractère ouvertement partisan de l’une de ses chroniques Bernard Guetta dĂ©gaine... son curriculum vitae : « Petit retour en arrière d’abord. » Suit alors le long rĂ©cit d’une rĂ©vĂ©lation europhile, que nous vous Ă©pargnons.
Daniel Schneidermann finit par se risquer Ă l’interrompre en lui concĂ©dant que sa conviction est un droit, et lui demande si c’est « le rĂ´le d’une chaĂ®ne de service public d’ĂŞtre aussi monocolore Ă son heure de plus grande Ă©coute. »
Mais Bernard Guetta n’a pas fini de chanter la lĂ©gende de Bernard Guetta. Il continue donc Ă diffĂ©rer la rĂ©ponse Ă la question : « Attendez , il y a plusieurs Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse Ă cela. D’abord une ou deux phrases quand mĂŞme pour... J’ai voulu vous dire par lĂ que chez moi la construction europĂ©enne est une conviction de plus de 15 ans. » ? Et Bernard Guetta poursuit pour dĂ©fendre ce que personne ne lui conteste et qu’il dĂ©finit ainsi : « Je n’ai jamais, je le dis très directement, je n’ai jamais eu l’idĂ©e que je devais ĂŞtre, que je devrais ĂŞtre impartial dans un Ă©ditorial. Je suis Ă©ditorialiste. Un Ă©ditorialiste, c’est un regard. C’est un regard qui est affirmĂ©, qui est argumentĂ©, mais c’est Ă©videmment un regard. »
- Daniel Schneidermann insiste : Est-ce qu’il ne faudrait pas un Guetta pro-non juste avant vous ou juste après vous ?
- Bernard Guetta : Attendez une seconde , j’y viens.
- Eric Zemmour : C’est la chaĂ®ne qui est coupable, c’est pas lui.
- Bernard Guetta : Attendez une seconde , attendez une seconde. [...]
De petits rĂ©cits en dĂ©lais d’attente, la question de Daniel Schneidermann - « Est-ce que c’est le rĂ´le d’une chaĂ®ne de service public d’ĂŞtre aussi monocolore Ă son heure de plus grande Ă©coute ? » - reste toujours posĂ©e. L’interruption d’Eric Zemmour - « C’est la chaĂ®ne qui est coupable, c’est pas lui » - est l’occasion de la relancer.
Acte II : Bernard Guetta se porte garant de son pluralisme
- Bernard Guetta : Je ne crois pas que France Inter soit coupable en quoi que ce soit. Pour deux raisons.
- Daniel Schneidermann : Quand mĂŞme. C’est quand mĂŞme très, très monocolore le matin.
- Bernard Guetta : Et bien non. Je ne suis pas d’accord avec vous. Pas du tout. Absolument pas
- Daniel Schneidermann : Il n’y a pas un Guetta pro-non. Il n’y a pas quelqu’un qui soit aussi Ă©loquent que vous, qui ait un rendez-vous quotidien avec les auditeurs.
- Bernard Guetta : Vous ĂŞtes gentil avec moi. Il y a une tranche de 7 Ă 9. Deux heures. Deux heures d’Ă©mission. Sur ces deux heures d’Ă©mission, ma chronique dure 2 min 50 et il m’arrive, mais pas toujours, de rĂ©pondre aux questions des auditeurs dans la tranche 9 h moins 20 - 9 h. Mon intervention...
- Daniel Schneidermann : OĂą est-ce que le non s’exprime, Bernard Guetta, dans cette tranche ?
- Bernard Guetta : Alors attendez, dans deux domaines. Premièrement avec les invitĂ©s. Premièrement avec les invitĂ©s, je rĂ©pète. C’est quand mĂŞme important.
- Daniel Schneidermann : Quelle est la proportion des invités pro-oui et pro-non dans le dernier mois sur Inter, vous le savez ?
- Bernard Guetta : Non, moi je ne le sais pas. Mais ce que je sais, c’est que chaque matin, quand je sors du studio, j’entends StĂ©phane Paoli et son assistante dire : « Est-ce que demain matin, on invite tel noniste ou tel oui-iste ? » Et lĂ , la rĂ©ponse est Ă chaque fois : « Ah non pas un noniste parce qu’ils sont en avance, ah non pas un oui-iste parce qu’ils sont en avance, etc. Il y a un dĂ©comptage très prĂ©cis. Moi, c’est pas mon boulot, mais je les entends. Je les entends. Attendez, vous me disiez : « un autre Ă©ditorialiste ». [...] »
Bernard Guetta qui s’informe par ouĂŻ-dire du nombre d’invitĂ©s (et prĂ©fère ne rien savoir) n’a pas encore rĂ©pondu sur la prĂ©sence d’Ă©ditorialistes. Il va le faire ! ... En parlant de Bernard Guetta ! Car « je est un autre » et Guetta aussi...
- Bernard Guetta : Attendez, vous me disiez : « un autre Ă©ditorialiste ». [...] Il y a un dĂ©comptage très prĂ©cis. Moi, c’est pas mon boulot, mais je les entends. Je les entends. Attendez , vous me disiez : « un autre Ă©ditorialiste ». Vous voulez que je rĂ©ponde lĂ -dessus ?
- Daniel Schneidermann : Allez-y
- Bernard Guetta : Depuis que je fais cette chronique Ă France Inter, c’est-Ă -dire depuis 13 ou 14 ans, quelque chose comme ça, je ne sais plus, pas mal d’annĂ©es, il m’est arrivĂ© plus souvent qu’Ă mon tour de prendre position dans mon Ă©dito sur une foule de sujets. Evidemment. A peu près sur tous les sujets, mais notamment sur des sujets extraordinairement controversĂ©s dans l’opinion française. Je vous rappelle que j’Ă©tais contre l’intervention militaire au Kosovo. Je crois que les deux tiers des Français Ă©taient pour. »
Que faut-il comprendre ? Qu’une divergence de Bernard Guetta sur l’intervention au Kosovo est une garantie de pluralisme sur le TraitĂ© constitutionnel ?
- Daniel Schneidermann (A propos de l’intervention militaire au Kosovo] : Bernard Guetta, lĂ il n’y avait pas de rĂ©fĂ©rendum. LĂ , il y a rĂ©fĂ©rendum, c’est diffĂ©rent. On appelle les Français Ă voter. On doit les informer : est-ce qu’il faut voter oui, est-ce qu’il faut voter non ?
- Bernard Guetta : Alors d’accord, ça c’est le problème de la comptabilitĂ© entre les forces politiques. Ce n’est pas le problème d’un Ă©ditorialiste. Election ou pas, rĂ©fĂ©rendum ou pas. Attendez, ne soupirez pas. [...]
Ne soupirons pas ! Bernard Guetta vient seulement de dire que, comme la plupart de ses confrères en commentaires, il se soucie du pluralisme Ă©ditorial du service public comme d’une guigne. Ce n’est pas son problème. Et le pluralisme anĂ©miĂ© qui, plus gĂ©nĂ©ralement, domine les mĂ©dias de masse, qu’ils soient publics ou privĂ©s, en raison de leur mode d’appropriation et de contrĂ´le, il s’en soucie sans doute encore moins.
Suit alors la comptabilitĂ© du nombre d’intervenants Ă©tablie par ASI, puis une sĂ©quence consacrĂ©e aux experts ou prĂ©tendus experts. L’occasion est Ă nouveau donnĂ© Ă Bernard Guetta de dire son mot. Pas très brièvement, il est vrai.
Acte III : La pédagogie, la propagande... et Bernard Guetta.
-Daniel Schneidermann : Un commentaire sur toutes ces séquences de pédagogie ?
_ - « C’est de la fausse pĂ©dagogie » dĂ©clare Eric Zemmour : « C’est de la propagande. C’est une tentative d’explication d’un texte sans son contexte. [...] »
- Daniel Schneidermann se tourne vers Bernard Guetta : Alors sur les deux sĂ©quences que vous venez d’entendre, on est dans la pĂ©dagogie ou on est comme le dit Eric Zemmour dans la propagande ?
- Bernard Guetta : Ecoutez, je sais pas. Non, je ne sais pas définir ça.
- Daniel Schneidermann : C’est important quand mĂŞme.
- Bernard Guetta : Laissez-moi y venir. Je ne sais pas définir ça parce que je ne sais pas, je ne connais pas exactement le sens des mots pédagogie, propagande ou je ne sais pas quoi.
- Daniel Schneidermann : C’est inquiĂ©tant.
En effet... On peut, certes, discuter du sens des mots, mais tout le monde peut comprendre la diffĂ©rence, mĂŞme si la frontière n’est pas Ă©tanche, entre la diffusion d’un savoir (assorti le cas Ă©chĂ©ant de l’exposĂ© de positions en prĂ©sence) et la propagation de convictions. Mais reprenons...
- Daniel Schneidermann : C’est inquiĂ©tant.
- Bernard Guetta : Mais non. Pourquoi ? Qu’est-ce que c’est de faire de la pĂ©dagogie sur un projet de TraitĂ© comme celui-lĂ ? Moi, je ne sais pas et j’ai pour ma part choisi une autre voie, tout Ă fait diffĂ©rente dont je vous parlerai tout Ă l’heure.
- Daniel Schneidermann : C’est clair. Mais ces sĂ©quences [les interventions d’ « experts »] que vous voyez, que vous avez entendues avec nous, qui ne sont pas, Ă la diffĂ©rence de ce que vous faites, des Ă©ditoriaux qui affichent la couleur et qui disent : « Moi je prends position, moi je pense que ». C’est des sĂ©quences qui sont censĂ©es dire : « Le texte est comme ça » et qui cachent plein de choses comme vient de le dire Christelle et...
- Bernard Guetta : [...] quand vous prenez un TraitĂ© Ă©tablissant une Constitution. DĂ©jĂ c’est compliquĂ©. [...] La posture de l’expert neutre lĂ -dessus je n’y crois pas. [...]. Je ne crois pas que les deux experts que vous venez de nous montrer fassent de la propagande.
- Eric Zemmour : C’est de la pĂ©dagogie unique...
- Bernard Guetta : Mais non !
- Daniel Schneidermann : Alors c’est quoi ?
- Bernard Guetta : C’est mission impossible.
Daniel Schneidermann s’apprĂŞte Ă enchaĂ®ner sur un autre point. Mais Guetta n’a pas perdu de vue son intention de parler Ă nouveau de... Guetta : Je peux ajouter encore un mot ? C’est pourquoi moi j’ai choisi une voie complètement diffĂ©rente ».
Et Daniel Schneidermann a beau essayer d’Ă©viter cette nouvelle digression, Bernard Guetta parvient, après moult circonlocutions, Ă exposer sa mĂ©thode, qui n’aurait rien Ă voir avec celle de ses confrères. RĂ©sumĂ© : « Donner des arguments du non pour les rĂ©futer. » Cette pĂ©dagogie Ă sens unique se distingue clairement de la propagande...
Acte IV : L’idĂ©ologie, les classes et... Bernard Guetta
Une sĂ©quence est alors consacrĂ©e aux cris du cĹ“ur des journalistes en faveur du « Oui ». Bernard Guetta ayant, Ă cette occasions, invoquĂ© des « automatismes de langage », pour expliquer les phrases spontanĂ©ment favorables au « Oui » de certains journalistes de la tĂ©lĂ©vision, Eric Zemmour reprend : Moi, je pense qu’ils ne sont pas de mauvaise foi, ils sont aliĂ©nĂ©s au sens oĂą on le disait dans les annĂ©es 70. Il y a une vraie aliĂ©nation idĂ©ologique de la classe mĂ©diatique depuis 20 ans qui, Ă 80 ou 90 % pense la mĂŞme chose et ça ressort rĂ©gulièrement Ă chaque moment de tension de la sociĂ©tĂ© française depuis 20 ans. Et ça tend, avec les moyens modernes de tĂ©lĂ©vision, ça ressemble de plus en plus Ă de la propagande parce qu’ils pensent tous de la mĂŞme façon. Ils ne se rendent mĂŞme pas compte, ils se croient objectifs, c’est ça qui est le plus dangereux. Et après des interruptions confuses : Je pense qu’il y a une idĂ©ologie dominante, pour parler clair [...]. »
- Daniel Schneidermann (Ă Bernard Guetta) : Est-ce qu’il y a de l’aliĂ©nation inconsciente ?
- Bernard Guetta : Je n’aime pas votre expression de, comment vous avez dit : classe mĂ©diatique, classe journalistique ?
- Eric Zemmour : C’Ă©tait pour faire comme classe politique mais...
- Bernard Guetta : J’aime pas non plus classe politique. On n’appartient pas Ă la mĂŞme classe, on n’appartient pas au mĂŞme groupe, on n’a pas les mĂŞmes idĂ©es politiques. C’est pas parce que vous et moi sommes journalistes, vous au Figaro, moi Ă France Inter, moi Ă©ditorialiste, c’est un peu diffĂ©rent, mais peu importe, que nous reprĂ©sentons le mĂŞme groupe.
- Eric Zemmour : Je ne suis pas d’accord. Il y a justement une grande uniformisation sociologique...
- Bernard Guetta : Non
Cette dénégation stupéfiante en prépare une autre. Mais reprenons :
- Eric Zemmour : Je ne suis pas d’accord. Il y a justement une grande uniformisation sociologique...
- Bernard Guetta : Non
- Eric Zemmour : ... des journalistes et donc une grande uniformisation idĂ©ologique des journalistes. Justement, c’est le grand fait depuis 20 ans, que lĂ vous niez, et d’après moi Ă tort, justement parce que vous ĂŞtes dans l’idĂ©ologie dominante. Evidemment, quand on est dans l’idĂ©ologie dominante, on pense toujours que c’est pas l’idĂ©ologie dominante. Mais ça, c’est un classique depuis deux siècles.
- Bernard Guetta : Alors, Ă©coutez, je vais vous dire : je suis dans l’idĂ©ologie dominante, moi ?
- Eric Zemmour : Oui.
Bernard Guetta explique alors qu’en soutenant Gorbatchev il Ă©tait Ă contre-courant de l’idĂ©ologie dominante. Comme si le moindre dĂ©saccord ou la plus petite diffĂ©rence, rĂ©elle ou supposĂ©e, suffisait Ă rompre les consensus les plus importants. Comme si les multiples façons de dire « oui » au TraitĂ© constitutionnel Ă©taient une dĂ©monstration suffisante de pluralisme...
Après un Ă©change sur... Gorbatchev, Daniel Schneidermann reprend : Dans le dĂ©bat sur le rĂ©fĂ©rendum avec les positions que vous prenez, vous vous sentez dans l’idĂ©ologie dominante ou pas ? ». Ce qui nous vaut l’Ă©change suivant :
- Bernard Guetta : Je ne pense pas, premièrement, que ce soit une idéologie.
- Daniel Schneidermann : C’est quoi ?
- Bernard Guetta : Non, non. Je dirais que c’est une ambition commune d’une gĂ©nĂ©ration.
- Eric Zemmour : Ça s’appelle une idĂ©ologie.
- Bernard Guetta : Non ! Pourquoi ? Mais pas du tout.
- Eric Zemmour : C’est les termes mĂŞmes d’une idĂ©ologie.
- Bernard Guetta : Mais non, enfin ! Une idĂ©ologie, on sait ce que c’est, une ambition, c’est tout Ă fait autre chose.
- Eric Zemmour : Mais Bernard, l’idĂ©ologie, c’est pas mal !
- Bernard Guetta : A mes yeux, si.
- Eric Zemmour : Ah ben non.
- Bernard Guetta : Si. A mes yeux, si.
- Eric Zemmour : Non.
- Bernard Guetta : A mes yeux, si.
- Eric Zemmour : Le gĂ©nie des idĂ©ologies, c’est de se faire passer pour des non idĂ©ologies.
On ne saurait mieux dire, en l’occurrence, que le journaliste du Figaro. Les dĂ©nĂ©gations de Bernard Guetta valent leur pesant de sourires : le lecteur trouvera dans la transcription que nous publierons prochainement ci-dessous la suite des Ă©changes dont nous le privons ici. Mais surtout ces dĂ©nĂ©gations signalent les croyances partagĂ©e savec ses confrères et consoeurs spĂ©cialisĂ©s dans le commentaire. Un spĂ©cialitĂ© qui en fait des journalistes hors du commun. Hors du commun des journlalistes, comme on peut le vĂ©rifier quelques instants plus tard...
... A l’occasion de la sĂ©quence consacrĂ©e aux « questions des journalistes ». Ce sont alors les « remous » dans les rĂ©dactions (pour reprendre le terme employĂ© par Daniel Schneidermann) qui sont Ă©voquĂ©s.
- Daniel Schneidermann : D’ailleurs, c’est un phĂ©nomène que l’on observe dans beaucoup de mĂ©dias, un dĂ©calage entre la direction, les rĂ©dactions en chef, qui souvent sont favorables au oui et la base des rĂ©dactions qui est plus partagĂ©e, disons. Je ne sais pas si vous l’avez observĂ© Ă France Inter ?
- Bernard Guetta : Non mais j’y suis très peu. J’y suis entre huit heures du matin et neuf heures du matin. Je suis en studio. Et ensuite, je pars. Et, Ă L’Express, j’envoie mon papier par email. Je n’y vais pratiquement jamais. [...]
Le chroniqueur, comme on le voit, n’est pas un journaliste ordinaire. Ainsi ceux qui sculptent l’image du journalisme et qui, le cas Ă©chĂ©ant, discrĂ©ditent une rĂ©daction, sont complètement Ă©trangers aux dĂ©bats qui les traversent.
Epilogue : Bernard Guetta est habité
Dernière sĂ©quence. Le dĂ©compte des Ă©trangers qui sont intervenus Ă la tĂ©lĂ©vision donne les rĂ©sultat suivant : 100 % des Ă©trangers sont intervenus en faveur du oui. Mais plutĂ´t que de se prononcer sur ce point Bernard Guetta choisit de prendre Ă partie la chroniqueuse d’ASI qui a parlĂ© des propos « exaltĂ©s » de JĂ©rĂ©my Rifkin.
- Bernard Guetta : Vous voyez comme c’est facile les dĂ©rapages dans le vocabulaire. Rifkin, « exaltĂ© par le rĂŞve europĂ©en ». Il y a bien une petite nuance d’ironie ?
- Eric Zemmour : C’est mĂ©ritĂ©.
- Chroniqueuse : Lui-même le joue comme ça.
- Bernard Guetta (Ă Eric Zemmour, pas Ă la chroniqueuse) : Vous avez lu son livre ?
- Eric Zemmour : J’ai lu beaucoup de choses de Rifkin et lĂ vraiment c’est mĂ©ritĂ©. Quand il...
- Bernard Guetta : Je sais pas, je sais pas. Moi j’ai lu son livre que j’ai trouvĂ© très bon.
- Daniel Schneidermann : Qu’est-ce que vous auriez dit ?
- Bernard Guetta : Pardon ?
- Daniel Schneidermann : Si c’est pas exaltĂ©, qu’est-ce que vous auriez dit ? EmportĂ© ?
- Bernard Guetta : Habité.
- Daniel Schneidermann : C’est pas très loin.
- Bernard Guetta : Ah non ! C’est tout Ă fait diffĂ©rent. Si vous me dites que je suis habitĂ© par l’ambition europĂ©enne, j’assume complètement. Si vous me dites que je suis exaltĂ© par l’ambition europĂ©enne, ça me plaĂ®t pas.
- Eric Zemmour : Mais c’est pas mal aussi l’exaltation de temps en temps.
La modestie et la lucidité aussi...
RĂ©pĂ©tons-le : Quand Bernard Guetta parle de Bernard Guetta, ce n’est pas lui qui nous importe, ni mĂŞme les individus qui, pris un Ă un, opinent de façon similaire, mais les positions sociales qui s’expriment Ă travers des prises de positions. Et celles-ci traduisent, chez la plupart des commentateurs qui diffèrent surtout par leur degrĂ© d’arrogance, une mĂŞme position de pouvoir : celle des gardiens d’un espace mĂ©diatique mutilĂ©, incapable de donner droit de citĂ© Ă une vĂ©ritable diversitĂ©. Un mĂŞme pouvoir : un tantinet exorbitant.
Henri Maler, avec Muriel Brandily
[Trancription de Muriel Brandily et David Rambourg]
Voir également : Bernard Guetta célèbre sa propre importance
Ci-dessous : la transcription (quasi) intégrale des propos de Bernard Guetta