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Arte et la théorie du complot : une émission de propagande de Daniel Leconte
Soirée Théma « De quoi j’me mêle : Tous manipulés ? » sur Arte, mardi 13 avril 2004 : une émission de Daniel Leconte, présentée par Daniel Leconte (réalisation : Laurent Lichtenstein) avec la diffusion de deux documentaires réalisés par Antoine Vitkine et Barbara Necek en 2004. Documentaires à charge, suivis d’un débat à sens unique : une émission de propagande comme Daniel Leconte les affectionne. Daniel Leconte introduit la soirée : « [...] On croyait tout savoir. Eh bien, paraît-il qu’on avait tort. Régulièrement en effet, des petits malins viennent nous dire que la réalité est plus compliquée. Que la majorité des journalistes se trompent. Que des forces obscures agissent en coulisses et sont les véritables ordonnateurs d’une vérité qui nous échappe. [...] L’histoire est pleine de ses forces de l’ombre à qui l’on attribue un rôle décisif dans la marche du monde [...] Alors comment et pourquoi en arrive-t-on à faire douter des millions de citoyens sur les véritables commanditaires du 11 septembre ? Comment et pourquoi en arrive-t-on à persuader certains d’entre vous que Lady Di a été assassinée ? Ou bien encore que les Américains ne sont jamais allés sur la lune ? Et qui a intérêt à répandre ces fariboles, qui ont toutes en commun de jeter le doute sur le fonctionnement des sociétés démocratiques ? [...] » I. Documentaires à chargeLa soirée s’ouvre sur un premier documentaire, « Le 11 septembre n’a pas eu lieu » : portrait de Thierry Meyssan et des auteurs qui ont suivi son exemple, interviews de leurs différents éditeurs en France et en Allemagne, développement des contre-arguments, tentatives de débusquer les signes d’appartenance à la sphère de l’extrême droite parmi les personnes qui gravitent autour de Meyssan, etc. A la fin du documentaire, Leconte reprend sa tribune libre (sans contradicteur) contre « les tenants d’une vision conspirationniste ». Après avoir expliqué que « la machine démocratique » a permis, en Espagne, de confondre en un temps record la thèse d’un attentat d’ETA, il enchaîne : Ainsi est introduit le second documentaire : « Le grand complot ». Nouveau départ à partir des thèses conspirationnistes sur les attentats du 11 septembre. Mais cette fois, le journalisme d’investigation élargit l’enquête : de Thierry Meyssan, on passe aux manifestations contre la guerre d’Irak, puis aux critiques de l’Amérique tout court... Ce n’est qu’un hors d’œuvre. A grand renfort de propos tronqués et d’affirmations péremptoires, de réduction de tout esprit critique à un gauchisme caricatural, d’amalgames avec l’extrême droite, et d’interventions à sens unique de pseudo experts, le prétendu documentaire d’investigation dévoile sa véritable nature pamphlétaire. La construction des amalgames vaut la peine d’être détaillée La créature gauchiste Après la caricature, la « démonstration ». 36 secondes sont accordées (elles constitueront la seule parole contradictoire de cette soirée) aux propos (largement tronqués [1]) d’Emile Fabrol, directeur de la revue Prométhée : Pas l’ombre d’une « théorie du complot » dans ces phrases, dont la dernière est manifestement coupée [2] pour laisser la place à une « analyste » de renom, « prof à Sciences-Po » et « spécialiste des USA », chargée de réfuter ce que l’on vient d’entendre : Nicole Bacharan. Cela donne : Commentaire conclusif et péremptoire : « Bref, rien de machiavélique. L’Amérique, comme la France ou l’Allemagne, tiennent compte de ces intérêts économiques dans leur politique étrangère. Mais là encore, beaucoup n’entendent pas ces évidences, et préfèrent des explications simplistes qui confortent leurs convictions ». Ce qui précède vaut son pesant de propagande. En guise de « démonstration », les propos d’un auteur qui ne parle jamais de complot ni d’intérêt cachés, propos commentés par une « spécialiste » qui nous explique que cette théorie est inepte... précisément parce que, contrairement à ce qui nous aurait été dit, les intérêts ne sont pas cachés... Et comme tout est, à la fois, transparent et complexe, Pascal Bruckner, « philosophe et écrivain », partisan nuancé, comme Bacharan, de toutes les interventions militaires américaines, est chargé d’enfoncer le clou : Recette de la philosophie complexe et subtile : tout d’abord caricaturer à l’extrême de façon à donner une image simpliste de l’adversaire. Puis conclure, du soi-disant « simplisme » de ces « néo-gauchistes » non identifiés à leur prétendue adoption généralisée de la théorie du complot. Ce n’est pas fini. Comme la philosophie complexe doit être mise à la portée de tous, le commentaire en rajoute une louche : Et c’est parti pour l’inévitable étape suivante. L’identité des extrêmes De Lutte ouvrière à l’extrême droite, du « néo-gauchisme » à l’antisémitisme, la construction du documentaire est un chef d’œuvre, que la version sonore permet d’apprécier à sa juste valeur de propagande [4]. Reste à « démontrer » que « le principe est le même ». L’affaire est rondement menée. Une première séquence est consacrée à l’obsession du complot de l’extrême droite, puis au mythe du complot juif. Le documentaire insiste, assez justement, sur leur aspect irrationnel. Mais c’est pour mieux introduire une seconde séquence, qui revient sur l’opposition à l’invasion de l’Irak, réduite à une mobilisation contre le « complot ». Il suffit alors de confronter de vieilles caricatures représentant une pieuvre juive ou un Juif avec des mains crochues enserrant la planète et des caricatures similaires, trouvées sur le Net, sur l’impérialisme américain, et le tour et joué. Commentaire triomphal : « La ressemblance avec les vieilles caricatures antisémites est frappante [...] quand les maîtres américains du monde d’aujourd’hui remplacent les maîtres du monde juifs d’hier, c’est le signe d’une terrible confusion des esprits. » De Lutte ouvrière à l’extrême droite, du néo-gauchisme à l’antisémitisme, la construction du documentaire est un chef d’oeuvre ! Transition Manifestement, la théorie du complot n’est pas le seul « réducteur de complexité » ! De qui parle-t-on ? Quel est ce « petit troupeau de moutons » ? La coalition des « néo-gauchistes » non identifiés ? L’extrême droite antisémite ? Peu importe ! Après les coalisés, les complices : la liste va s’allonger. Médias complices ... L’heure a alors sonné du grand retour de... Philippe Val : Suit un petit micro-trottoir, où quelques passants parlent de manipulation des médias, puis une nouvelle intervention de Bruckner qui attribue l’impact des théories du complot au « fait de baigner jour et nuit dans un environnement médiatique », dont l’assimilation est « bien au dessus de nos forces » et provoque « un sentiment de nausée, de dégoût, de panique, de peur, qui peut conduire effectivement à favoriser ou à privilégier les théories les plus irrationnelles au nom du « ça va mal » ». Les Guignols aussi... Après quelques propos anodins de Bruno Gaccio, l’un des auteurs des Guignols, qui se contente de constater une érosion du pouvoir politique au profit des financiers, les auteurs précisent : « Pas question d’assimiler les Guignols à certains extrémistes ou illuminés que l’on a vu dans ce film. Mais juste une question : cette idée que le pouvoir est concentré dans les mains de quelques-uns, n’y a-t-il pas là un danger pour la démocratie ? » Péril en la démocratie Le tout suivi d’une nouvelle intervention de Philippe Val : Alternative d’une subtile complexité : confiance ou défiance, culture démocratique ou « théorie du complot ». Lire la suite : Arte et la théorie du complot (suite et fin) : un « débat » à sens unique. A lire également : « Arte et les alter nazis », CQFD n°12, mai 2004. PS : Pour un autre exemple de la "rigueur" du travail de journaliste de Daniel Leconte, lire également, ici même, « Arte : comment rendre estival un débat sur la drague et le harcèlement ? » ; et dans le quotidien suisse Le Courrier, « "De quoi j’me mêle !", ou quand Arte dérape », (10.05.2004). _________________________________________________ [1] Pour avoir une version un peu moins réductrice des opinions d’Emile Fabrol, on peut se reporter au numéro 29 de la revue Prométhée, qui a droit à une image dans le documentaire. [2] Sans doute en vertu du grand principe démocratique de liberté d’expression... du journaliste [3] Ceux qui auront la curiosité de lire son article s’apercevront qu’Emile Fabrol explique, au contraire, que « c’est un secret de polichinelle : les États-Unis ont un besoin croissant de pétrole et cherchent à s’affranchir d’une Arabie saoudite par trop instable ». Nul besoin en effet « d’aller soulever des coins d’ombre ». Un propos qui discrédite largement la démonstration de Bacharan, comme le fait cet autre passage de l’article de Fabrol : « Le pétrole n’est pas le seul enjeu de la guerre globale qui éclate par intermittence dans certaines régions de l’Eurasie (Balkans, Afghanistan, Irak). L’objectif réel des États-Unis est de remodeler la planète pour qu’elle tourne à leur seul profit. ». Comme quoi la vision de Fabrol ne se borne pas à une grille d’analyse exclusivement « pétrolière ». Fort heureusement tout cela n’apparaît pas dans les minuscules lambeaux d’interview que le réalisateur a choisit de conserver au montage... [4] Enregistrement réalisé sans les coupes signalées dans la transcription écrite. |
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