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"Le pouvoir du Monde" de Bernard Poulet

Les complices du Monde ? Bourdieu, Acrimed, PLPL !

En cette rentrĂ©e 2003, la mode est, du cĂ´tĂ© de journalistes devenus essayistes, aux rĂ©vĂ©lations qui ne rĂ©vèlent rien, aux surenchères Ă©ditoriales qui font les bons produits, aux dĂ©marcations marketing qui relèvent de la publicitĂ© comparative. Ainsi en va-t-il de DĂ©lits d’initiĂ©s qui permet Ă  son auteur de prendre la pause avantageuse du rebelle pour mĂ©dias. Ainsi en va-t-il aussi du Pouvoir du Monde de Bernard Poulet (La DĂ©couverte) dont la quatrième de couverture est consacrĂ©e Ă  une tentative de dĂ©marcation Ă  l’Ă©gard du livre de PĂ©an et Cohen [1] : « Un livre qui, par ses parti-pris et ses excès, permet difficilement de comprendre la place qu’il occupe dĂ©sormais sur l’Ă©chiquier politique français ». Vient ensuite la promo : « Ecrit sans acrimonie, nourri d’une enquĂŞte au long cours, ce livre de Bernard Poulet porte sur le cĂ©lèbre quotidien du soir un regard critique autrement rĂ©vĂ©lateur des problèmes du journalisme contemporain. »

Misère du journalisme d’investigation et de la critique journalistique des mĂ©dias, on va le voir. Mais au risque de passer pour complices de son auteur, il faut reconnaĂ®tre que son livre contient plusieurs passages qui valent mieux que les quatre pages d’inepties dont on va lire d’abord quelques extraits pour pouvoir, ensuite, les examiner patiemment.

Prélèvements sur une enquête au long cours

« Il s’en faudrait de peu que Le Monde soit « bourdivin ». La pensĂ©e de Pierre Bourdieu dans sa forme simplifiĂ©e - le conflit entre dominants et dominĂ©s - est l’outil adĂ©quat pour l’entreprise de culpabilisation gĂ©nĂ©rale menĂ©e par le quotidien. (...) Il faut donc aller au-delĂ  des apparences. Car, Ă  première vue, les polĂ©miques ont Ă©tĂ© nombreuses entre Le Monde et le sociologue (et encore plus avec ses disciples). Le Monde diplomatique, qui a recueilli une bonne part de l’hĂ©ritage de pensĂ©e bourdieusienne, semble en rivalitĂ© idĂ©ologique permanente avec les responsables de la maison mère (...) Mais cela relève largement d’une concurrence pour occuper le mĂŞme terrain : ils sont trop proches pour s’aimer. Et puis surtout, la famille bourdivine a cherchĂ© Ă  occuper la place de censeur suprĂŞme qu’occupe le journal. Pire, elle a essayĂ© de s’installer encore, sur le piĂ©destal de la critique des mĂ©dias, qui n’Ă©pargne pas Le Monde. »

Vient alors en note, la mise en valeur du « piĂ©destal » :

« Le site d’Acrimed sur Internet en particulier. Et le mensuel PLPL, "Le journal qui mord et qui fuit" créé par Gilles Carle et Serge Halimi, et dont l’une des cibles principales est justement Le Monde et ses dirigeants. L’humour douteux de cette publication explique la hargne dont elle est l’objet parmi les responsables du Monde. On peut se demander quand mĂŞme si cette rivalitĂ© n’est pas provoquĂ©e Ă©galement par la rivalitĂ© Ă©voquĂ©e ci-dessus. »

Puis :

« Sur le fond, pour comprendre cette connivence sous l’apparence de la concurrence, il faut remonter Ă  la publication, en 1993, de La Misère du Monde, livre dirigĂ© par Pierre Bourdieu. Le sociologue y aborde la question sociale sous un jour qui lui est tout Ă  fait nouveau et, quoi qu’il ait voulu en dire ou faire croire, remarquablement mĂ©diatique. La « misère », catĂ©gorie critique sentimentale, implique la compassion pour les victimes, ingrĂ©dient de base de l’Ă©motion mĂ©diatique, en particulier tĂ©lĂ©visuelle. Et la forme « brute » de l’enquĂŞte sociologique de Bourdieu et ses disciples, ces centaines de pages de tĂ©moignages des victimes de la mondialisation libĂ©rale, annonce les « propos de grĂ©vistes », les radio-trottoirs que Le Monde inaugurera lors du « mouvement social » de 1995. »

Et enfin, deux pages plus loin :

« Et en parlant au nom d’une sociĂ©tĂ© qu’il prĂ©tend reprĂ©senter, ce Monde fonctionne Ă  la suspicion, cette dĂ©marche du soupçon permanent qu’en Italie on a baptise la « dĂ©trologie » (ce qui est derrière, dietro). C’est probablement lĂ  qu’il rejoint le mieux les disciples de Bourdieu, mĂŞme si leurs inquisitions ne s’exercent pas toujours sur les mĂŞmes objets. Les bourdieusiens critiquent les puissants. Le Monde veut leur faire la leçon. La suspicion et la dĂ©nonciation, alimentĂ©es au moteur de la compassion, sont les axes autour desquels tourne ce nouveau journalisme. Il ne dit pas « tous pourris », mais il n’interdit pas de le penser. »

Examen d’une enquĂŞte au long cours

Reprenons ce chef d’Ĺ“uvre du journalisme d’investigation.

« Il s’en faudrait de peu que Le Monde soit « bourdivin ». La pensĂ©e de Pierre Bourdieu dans sa forme simplifiĂ©e - le conflit entre dominants et dominĂ©s - est l’outil adĂ©quat pour l’entreprise de culpabilisation gĂ©nĂ©rale menĂ©e par le quotidien. »

OĂą l’on apprend Ă  la fois que Le Monde explore le conflit entre dominants et dominĂ©s - ce qui ne frappe pas un lecteur assidu - et qu’il se livre Ă  une « entreprise de culpabilisation gĂ©nĂ©rale ». Contre les dominants sans doute ? L’ « angle » rĂ©actionnaire de notre bon journaliste d’investigation est un angle borgne.

La complicitĂ© Ă©tant posĂ©e, « il faut donc aller au-delĂ  des apparences ». On se doute que notre bon journaliste « sans acrimonie », mais inquiet de la vigueur avec laquelle Le Monde met en cause les dominants, prend la rĂ©alitĂ© pour des apparences et d’imaginaires ou futiles apparences pour la rĂ©alitĂ©. Suspense : va-t-il rĂ©ussir Ă  nous faire prendre des vessies pour des lanternes ?

« (...) Il faut donc aller au-delĂ  des apparences. Car, Ă  première vue, les polĂ©miques ont Ă©tĂ© nombreuses entre Le Monde et le sociologue (et encore plus avec ses disciples). Le Monde diplomatique, qui a recueilli une bonne part de l’hĂ©ritage de pensĂ©e bourdieusienne, semble en rivalitĂ© idĂ©ologique permanente avec les responsables de la maison mère (...) ».

Ainsi les polĂ©miques sont « Ă  première vue » et la « rivalitĂ© idĂ©ologique » un semblant. Il faudra attendre deux pages avant que vienne une « preuve » dĂ©cisive : « Le Monde, officiellement fâchĂ© avec Le Monde diplomatique, fait bon accueil au mouvement Attac et Ă  son ex-prĂ©sident Bernard Cassen, pourtant ci-devant directeur gĂ©nĂ©ral du Diplo. »

Heureusement, Poulet est lĂ  pour nous rĂ©vĂ©ler le dessous des cartes :

« Mais cela relève largement d’une concurrence pour occuper le mĂŞme terrain : ils sont trop proches pour s’aimer ».

Si vous attendez le moindre argument pour Ă©tayer cette phrase, il faudra faire preuve d’un peu de patience [2]. L’enquĂŞte a Ă©tĂ© longue. Le lecteur de Poulet doit la mĂ©riter. Pour l’instant, l’affirmation vaut dĂ©monstration et la formule la remplace. Au cas oĂą Poulet serait en panne d’inspiration pour une prochaine enquĂŞte, nous lui proposons de remplacer « ils sont trop proches pour s’aimer » par « les extrĂŞmes se touchent » ou de dĂ©partager ces deux proverbes contradictoires : « Tel père tel fils », « A père avare fils prodigue ». Il pourra sans doute le faire sans trop brasser de vent.

Cet argument - « trop proches pour s’aimer » -, dont on souhaite Ă  Bernard Poulet qu’il ne soit pas le fruit d’une expĂ©rience personnelle, est suivi de cet autre, manifestement plus convainquant :

« Et puis surtout, la famille bourdivine a cherchĂ© Ă  occuper la place de censeur suprĂŞme qu’occupe le journal. Pire, elle a essayĂ© de s’installer encore, sur le piĂ©destal de la critique des mĂ©dias, qui n’Ă©pargne pas Le Monde. »

Pour expliquer la connivence qui gĂ®t sous les apparences, Poulet, subrepticement, est passĂ© du Monde Diplomatique Ă  la famille bourdivine. Qu’importe, puisque tout est pareil et rĂ©ciproquement. La « concurrence pour occuper le mĂŞme terrain » est devenue « la place de censeur suprĂŞme » : un poste que Poulet ne brigue pas puisqu’il en est le titulaire. Quant au « piĂ©destal de la critique des mĂ©dias », nul doute que la statue de Bernard Poulet ne l’encombrera pas. En effet :

« Serge Halimi, journaliste au Diplo et auteur des Nouveaux Chiens de garde, mène cette lutte qui est relayĂ©e, d’une part par des universitaires, par des disciples universitaires de Bourdieu et, d’autre part, par des publications satiriques et critiques. » [3]

Serge Halimi sur un piĂ©destal, voila qui est cocasse. Mais ni les proverbes, ni la statuaire ne nous ont encore permis de dĂ©couvrir le moindre argument. C’est le moment d’aller le chercher en note, oĂą l’on peut lire ceci :

« Le site d’Acrimed sur Internet en particulier. Et le mensuel PLPL, « Le Journal qui mord et qui fuit » créé par Gilles Carle et Serge Halimi, et dont l’une des cibles principales est justement Le Monde et ses dirigeants. L’humour douteux de cette publication explique la hargne dont elle est l’objet parmi les responsables du Monde. On peut se demander quand mĂŞme si cette rivalitĂ© n’est pas provoquĂ©e Ă©galement par la rivalitĂ© Ă©voquĂ©e ci-dessus. ».

On pourrait passer sur « Gilles Carle », produit synthĂ©tique (« au-delĂ  des apparences ») de Gilles Balbastre et de Pierre Carles (avec un s). On pourrait oublier aussi cette autre inexactitude : Serge Halimi n’a pas créé PLPL ou alors pas plus que les autres collaborateurs de PLPL directement associĂ©s au premier numĂ©ro [4]. Poulet relève que PĂ©an et Cohen avaient fait l’erreur de publier leur livre sans vĂ©rifications et qu’il y avait donc trop d’erreurs et de coquilles : "Cette accumulation de ’dĂ©tails’ erronĂ©s est pour le moins fâcheuse" (p. 27). On ne saurait mieux dire.

Reste le rĂ©sultat de ce livre d’enquĂŞte : Acrimed et PLPL seraient donc des rivaux du Monde, complices du Monde ! Le ridicule ne tue pas, le grotesque, non plus [5].

Mais, patience encore, nous n’avons pas touchĂ© le fond. Car le voici immĂ©diatement après :

« Sur le fond, pour comprendre cette connivence sous l’apparence de la concurrence, il faut remonter Ă  la publication, en 1993, de La Misère du Monde, livre dirigĂ© par Pierre Bourdieu. »

Subitement, la « concurrence pour occuper le mĂŞme terrain » qui permettait d’aller « au-delĂ  des apparences » est devenue une « apparence de concurrence ». A trop creuser sous les apparences, Bernard Poulet va attraper des cals aux mains ! Subitement, on revient du Monde diplo et de Serge Halimi Ă  Pierre Bourdieu. L’itinĂ©raire se complique ! Reprenons :

« Sur le fond, pour comprendre cette connivence sous l’apparence de la concurrence, il faut remonter Ă  la publication, en 1993, de La Misère du Monde, livre dirigĂ© par Pierre Bourdieu. Le sociologue y aborde la question sociale sous un jour qui lui est tout Ă  fait nouveau et, quoi qu’il ait voulu en dire ou faire croire, remarquablement mĂ©diatique. La « misère », catĂ©gorie critique sentimentale, implique la compassion pour les victimes, ingrĂ©dient de base de l’Ă©motion mĂ©diatique, en particulier tĂ©lĂ©visuelle. Et la forme « brute » de l’enquĂŞte sociologique de Bourdieu est ses disciples, ces centaines de pages de tĂ©moignages des victimes de la mondialisation libĂ©rale, annonce les « propos de grĂ©vistes », les radio-trottoirs que Le Monde inaugurera lors du « mouvement social » de 1995. »

Au cas oĂą vous auriez, au milieu de la filasse argumentative de Bernard Poulet, perdu le fil de sa dĂ©monstration, rappelons qu’il s’agit depuis le dĂ©but de dĂ©montrer la proximitĂ© entre Le Monde et Pierre Bourdieu (et ses « disciples »), auteur d’une mĂŞme entreprise de « culpabilisation gĂ©nĂ©rale » des dominants [6]. Et lĂ  ça dĂ©coiffe.

ConcĂ©dons Ă  Bernard Poulet qu’il est possible (mais pas sĂ»r) que les journalistes du Monde aient aussi peu compris l’ouvrage de Pierre Bourdieu (et de l’Ă©quipe qu’il a dirigĂ©) que Bernard Poulet lui-mĂŞme. Il faut quand mĂŞme beaucoup d’arrogance et de bĂŞtise cumulĂ©es pour voir dans la misère une « catĂ©gorie critique sentimentale », dans la « compassion » un simple « ingrĂ©dient de base de l’Ă©motion mĂ©diatique » et dans une enquĂŞte sociologique un recueil de « tĂ©moignages ». Quant aux « propos de grĂ©vistes » qui dĂ©frisent tant le journaliste-qui-ne-veut-pas-ĂŞtre-culpabilisĂ©, il suffit de se reporter Ă  l’Ă©tude publiĂ©e ici mĂŞme ( Le Monde en 1995 : au service du peuple ? ) ce qui a motivĂ© cette publication et le rĂ©sultat obtenu, pour comprendre qu’il vaut mieux lire La Misère du Monde que le quotidien qui agace l’Ă©piderme de Bernard Poulet.

La conclusion de ce bavardage, deux pages plus loin, en livre dĂ©finitivement le sens :

« Et en parlant au nom d’une sociĂ©tĂ© qu’il prĂ©tend reprĂ©senter, ce Monde fonctionne Ă  la suspicion, cette dĂ©marche du soupçon permanent qu’en Italie on a baptisĂ© la « diĂ©trologie » (ce qui est derrière, dietro). C’est probablement lĂ  qu’il rejoint le mieux les disciples de Bourdieu, mĂŞme si leurs inquisitions ne s’exercent pas toujours sur les mĂŞmes objets. Les bourdieusiens critiquent les puissants. Le Monde veut leur faire la leçon. La suspicion et la dĂ©nonciation, alimentĂ©es au moteur de la compassion, sont les axes autour desquels tourne ce nouveau journalisme. Il ne dit pas « tous pourris », mais il n’interdit pas de le penser.

ConsĂ©quence destructive pour Bernard Poulet, enquĂŞteur : suspecter Le Monde, avec ou sans compassion, c’est exercer Ă  son endroit une suspicion intolĂ©rable !

Il ne dit pas « DĂ©fendons les puissants », mais il n’interdit pas de le penser.

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