Observatoire des media

ACRIMED

Sur la toile - Le Pen au 2e tour

« Schizophrénie »

Sur le site de "Périphéries"
par Mona Chollet,

Le carnet de Périphéries

Vendredi soir, dans son émission "Ecoutez... des anges passent", sur France-Inter, Zoé Varier interviewait longuement quelques électeurs - de profils très différents - qui avaient tous voté Le Pen au premier tour. Une femme vivant dans un paisible coin de campagne racontait que depuis quelque temps, elle s’enfermait dans sa voiture en se rendant à son travail - chose qu’elle ne faisait jamais auparavant. Pourquoi ? A cause du "car jacking" : des voleurs qui ouvrent la portière à un feu rouge, jettent le conducteur à bas de son véhicule, prennent le volant et s’enfuient. Ça ne lui était jamais arrivé ; ça n’était jamais arrivé à personne dans son entourage. Simplement, elle en avait entendu parler à la télévision, et elle s’était dit que « ça pouvait lui arriver ». Zoé Varier tiltait immédiatement : "Ça peut vous arriver", rappelait-elle, c’est le titre d’une glaçante émission de TF1, au décor noir et rouge sang, dans laquelle l’animatrice Géraldine Carré passait en revue toutes les horreurs auxquelles on s’expose dans la France d’aujourd’hui - braquages, agressions, viols, racket -, et assénait entre chaque sujet : « Ça peut vous arriver ».

Depuis le 21 avril, c’est à une gigantesque régurgitation qu’on assiste. « Je ne suis pas raciste, ma femme est d’origine maghrébine, et pourtant je suis le premier à voter Le Pen, dit un homme filmé par France 2. Pourquoi ? Parce que j’en ai marre de l’insécurité ! » Difficile, du coup, d’esquiver le débat : les médias ont-ils fait la campagne de Le Pen ? L’autre jour, à la radio, un représentant de M6 se défendait sur l’air de « on ne fait que rapporter les faits, c’est au public de se faire une opinion ». Enorme hypocrisie. « Quand on regarde les courbes des crimes et délits en France, on observe que la criminalité n’a pas changé d’échelle ou de physionomie ces dernières années, disait le sociologue Loïc Wacquant dans Les Inrockuptibles du 24 avril. Ce qui a changé brusquement, c’est la façon dont on la perçoit, dont on la traite et l’amplifie médiatiquement, et dont on propose d’y réagir politiquement. L’Institut TNS Média produit une courbe UBM, Unité de bruit médiatique, qui montre que l’an passé, l’insécurité est arrivée loin devant les autres thèmes avec dix fois plus de "bruit médiatique" que le chômage ».

« Il y a eu dans les journaux télévisés, notamment ceux de TF1, une théâtralisation, une mise en scène des faits de violence et de délinquance destinée à faire monter l’anxiété, la peur. Or, c’est l’insécurité qui a fait la campagne, et c’est la peur qui a fait voter », estime quant à elle Mariette Darrigrand, co-responsable de l’Observatoire du débat public, auteur d’une étude intitulée "Insécurité : l’image et le réel" (Libération, 23 avril [1]). Une enquête de l’émission "Arrêt sur images", sur France 5, établit que TF1 est loin d’être seule en cause, et que le journal de 13 heures de Daniel Bilalian, sur France 2, n’a pas été en reste - bien au contraire : « En mars, Bilalian a évoqué 63 fois le thème de l’insécurité contre 41 fois pour le 13 heures de Jean-Pierre Pernaut sur TF1. » Elle pointe « la façon dont Bilalian, martelant systématiquement que "l’insécurité est l’un des thèmes majeurs de la campagne", lance les sujets, notamment le 25 mars, après la (finalement fausse) agression d’un chauffeur de bus à Marseille : "On ne sait plus quel adjectif employer (soupir). On pouvait penser à l’impensable survenu la semaine dernière à Evreux, dans un supermarché à Nantes, ou encore à Besançon avec ces deux jeunes filles torturant une troisième... Eh bien à Marseille, c’est encore autre chose"... » Voilà qui s’appelle « rapporter les faits ». Quant à la « liberté de se faire une opinion »... Il suffit d’avoir déjà été tétanisé de peur dans son lit après avoir refermé un roman d’épouvante tard dans la nuit, se sentant cerné de menaces sans que rien n’ait objectivement changé autour de soi - ni plus sûr, ni moins -, pour savoir ce qu’elle vaut. De toute évidence, la raison n’est pas toute puissante : nous ne sommes pas entièrement maîtres de nos états d’esprit, qui influent fortement sur notre perception de notre environnement. Et la télévision, en associant la force de l’image au bourrage de crâne que lui autorise le ressassement des mêmes informations, a le pouvoir de nous conditionner.

Maintenant que leur public s’est transformé, pour une partie non négligeable, en électorat d’un parti d’extrême droite, télévisions et radios feignent d’être surprises et alarmées.

La totalité de l’article

29 avril 2002. Mise à jour du 05-05-2002

 
  • Enregistrer au format PDF

Pseudo-journalisme politique au Parisien : ça va durer encore longtemps ?

Personnalisation partout, politique nulle part.

Ces médias qui ont besoin de notre soutien : le site d’informations Basta !

« Pour une information indépendante, sans publicités ni algorithmes. »

Le « cas Macron » : un feuilleton médiatique à suspense

Chronique d’une hypermédiatisation annoncée.