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Retraites : le proviseur Morandini convoque un représentant des lycéens frondeurs

par Olivier Poche,

Le 11 octobre 2010, veille d’une journée de grèves et de manifestations à laquelle les lycéens ont annoncé vouloir se joindre, le président de l’UNL (Union nationale lycéenne), Victor Colombani – lycéen de 16 ans, comme on l’apprendra à plusieurs reprises pendant l’émission –, est convoqué dans le bureau du proviseur du « Grand Direct de l’Info », Jean-Marc Morandini, qui officie de 11 heures à 13 h 30 sur Europe 1, tous les jours de la semaine.

Pour quels motifs ?

À 12 h 30, c’est l’heure de la « libre antenne » : une courte interview de l’invité par Morandini, suivi d’un débat avec les auditeurs. Ou, plus exactement, ce jour-là du moins, un interrogatoire, suivi de trois longs et vigoureux sermons.

Le débat est posé en ces termes par Morandini : « Et vous, qu’en pensez-vous ? Leur place est-elle dans la rue ou, au contraire, ils n’ont rien à y faire, qu’ils commencent déjà à se construire un avenir sur les bancs de l’école avant de penser à leur retraite ? Nous serons avec le président de l’UNL. » Soit une alternative qui pose d’emblée le cadre du débat, qui ne porte et ne portera pas sur les motifs de la mobilisation lycéenne, mais sur la seule question de sa légitimité.

Car toute l’interview va consister à soumettre au commentaire de son interlocuteur, sous des formes plus ou moins variées, le second terme de l’alternative, qui, comme sa formulation le laissait penser, semble être l’objet d’une nette préférence de la part de l’animateur. Premier échange.

- Jean-Marc Morandini : « Victor Colombani, bonjour [...] vous êtes tout jeune, vous avez 16 ans, vous êtes en première. Et quand on a 16 ans et qu’on est en première, on pense déjà à sa retraite ? »
- Victor Colombani : « Ben oui, on pense déjà à sa retraite… »
- Jean-Marc Morandini : « Ah bon ? »

Quelques instants plus tard, on n’a pas beaucoup avancé. Deuxième « question » de Morandini : « Mais quand on a 16 ans comme vous, on ne pense pas plutôt à réussir ses études, à trouver du boulot ? »

La troisième question marque un léger progrès : Jean-Marc fait un effort de reformulation : « Mais vous avez pas l’impression d’être manipulés dans tout ça ? ». Question absurde, comme son auteur va le reconnaître ensuite – implicitement, naturellement. Car quand Victor Colombani lui propose de venir « devant un lycée, demandez aux lycéens... », Morandini l’interrompt à nouveau : « Non, mais ils le diront peut-être pas, mais c’est pas pour ça qu’ils le sont pas. Quand on est lycéen, qu’on a 16 ans, c’est assez marrant d’aller participer à une manif. On l’a tous fait, je l’ai fait, à l’époque, en 18… 23 [rires], quand j’étais dehors, ça m’est arrivé de manifester, juste parce qu’on s’en fout un peu de ce que c’est, c’est simplement pour le plaisir. » Quel rapport avec la manipulation ? Aucun – simplement, Morandini est passé sans s’en rendre compte à une nouvelle « question » : « Vous vous en foutez un peu, des retraites ? »

Mais le président de l’UNL s’entête, et affirme que la mobilisation est celle de lycéens « convaincus, convaincus que cette question de réforme des retraites va tuer tout leur avenir ». Nouvelle interruption, en forme d’aveu : « Mais en quoi ça tue votre avenir, je comprends pas… » Car si Morandini « ne comprend pas », ce n’est pas faute d’avoir cherché à comprendre…

La fin de l’interview est surtout dominée par les interruptions tout en nuances de Morandini :
- Victor Colombani : « […] on va partir à la retraite à un âge qui nous permet même pas de profiter de cette retraite ».
- Jean-Marc Morandini : « Bah, si vous partez à 65 ans, par exemple, ça va, vous avez du temps derrière. Vous savez qu’on vit de plus en plus vieux ? »
- Victor Colombani : « Y a, y a… »
- Jean-Marc Morandini : « Et puis vos parents sont partis à 65 ans à la retraite, sans doute »
- Victor Colombani : [tente de dire qu’il y a des solutions alternatives qui permettraient de partir à 60 ans à taux plein]
- Jean-Marc Morandini : « Parce que vous voulez partir à la retraite à 60 ans ? »
- Victor Colombani : « On estime que y a du progrès social… »
- Jean-Marc Morandini : « Non mais vous, vous, qui avez 16 ans, Victor, vous voulez partir à la retraite à 60 ans, c’est un de vos soucis, aujourd’hui ? »

Après 2 min 38 s d’interview, la boucle est ainsi bouclée. Alors, sans attendre, on passe au standard, pour reboucler la boucle.

Car vont alors se succéder trois auditeurs, dont les temps de parole cumulés totaliseront 8 min 35 s [1], tous trois (farouchement) opposés à la mobilisation lycéenne – car, comme Morandini nous en avertira en fin d’émission : « je précise qu’il y avait des auditeurs qui vous soutenaient, bien évidemment, mais on a souhaité prendre des auditeurs qui étaient contre vous afin de créer le débat, c’est toujours plus intéressant ».

« Créer le débat » : voilà donc le « travail » de Morandini. Non pas interroger les lycéens sur leurs motifs, mais leur poser inlassablement la même question qui n’en est pas une, pour assurer « l’animation » du débat. David Pujadas ? Battu à plate couture. Il se trouvera sans doute d’éminents journalistes pour estimer que l’essentiel reste, pour Morandini, d’avoir donné la parole à son interlocuteur. Peu importe si les conditions de cette prise de parole le privaient de toute possibilité de s’expliquer sur le fond.

Quant au « débat » entretenu par le standard, qu’on en juge…

- Pour le premier auditeur, « Victor » est endoctriné, les jeunes manifestent d’ailleurs pour s’amuser, et Morandini confirme : « C’est ce que je disais tout à l’heure. » Du reste, poursuit l’intervenant, « les lycéens sont emmenés par la CGT pour aller en manif’ ». Bref : « ils sont manipulés ». Le débat devient de plus en plus intéressant…

... D’autant que Morandini coupe la réponse de Victor Colombani par une intervention qui l’élève soudain de plusieurs étages : « Mais ça vous fait peur de travailler, Victor ? »

- Vient le tour de « Nicole », une auditrice, dont la longue intervention [2], passablement virulente, est assez justement résumée par Morandini en ces termes : « Donc, ce que vous dites à Victor, c’est “défile pas, va travailler” quoi ! » « Voilà, exactement », s’exclame l’auditrice satisfaite.

Après la publicité, Jean-Marc adresse un rappel à ses auditeurs : « Je reprécise encore, parce que c’est important dans le dialogue avec lui, qu’il a 16 ans, qu’il est en première, donc c’est pas un adulte qui manipule des jeunes, il a 16 ans lui aussi, et il est également étudiant (sic), et c’est important dans le dialogue avec lui. » Un avertissement dont Morandini semble pourtant avoir oublié l’importance « dans le dialogue avec lui » – et qui, au passage, semble accréditer la thèse de la manipulation…

- Le troisième et dernier auditeur à prendre la parole indique lui-même la portée de son intervention : « Comme les auditeurs précédents, voyant la tournure du débat, bon, je voyais plus trop en fait l’intérêt d’intervenir, parce qu’il me semble que tout a déjà été dit. » Tout, même l’éloge de l’animateur, pour son sens du « débat » : « Je partage l’opinion de l’auditrice précédente, je vois peu d’animateurs comme vous, qui mènent des débats de manière aussi intelligente que vous. » La preuve ? L’objection, poursuit-il, que Morandini a faite tout à l’heure au lycéen manipulé : « Vous lui avez dit : “Mais est-ce que peut-être vous ne vous rendez même pas compte que vous êtes instrumentalisés…” »

Et c’est Morandini, le meneur de débats intelligent(s), qui une nouvelle fois reformule avec subtilité – et fidélité – l’intervention de l’auditeur : « Je voudrais que Victor vous réponde. En gros il dit que vous êtes un petit branleur, pour résumer. »

Mais le petit branleur préfère répondre « sur la question de l’instrumentalisation de ce mouvement » :
- Victor Colombani : « Les seules personnes qui en ont parlé c’est la fédération de parents d’élèves qui a tendance à être plutôt de droite, la Peep, Raymond Soubie… »
- Jean-Marc Morandini, vexé de cette précision (qu’il n’avait d’ailleurs pas donnée quand il avait cité, en introduction, la position de la Peep), en demande une autre : « Vous, vous êtes de gauche ? »
- Victor Colombani : « Raymond Soubie… L’UNL est une organisation… »
- Jean-Marc Morandini : « Vous, vous êtes de gauche ? »
- Victor Colombani : « qui se réclame de gauche là-dessus… »
- Jean-Marc Morandini : « Donc, vous êtes de gauche ? »
- Victor Colombani (qui tente de reprendre son propos) : « Raymond Soubie… »
- Jean-Marc Morandini (impérieux) : « Vous me répondez, s’il vous plaît ! Vous êtes de gauche ? »
- Victor Colombani : « Je suis entièrement de gauche, c’est pour ça que... »
- Jean-Marc Morandini : « D’accord ! Voilà, c’est bien… »

Et c’est ainsi qu’en insistant courageusement, Jean-Marc réussit finalement à obtenir une réponse à cette question décisive... et à empêcher le « petit branleur » de s’expliquer sur la question de « l’instrumentalisation ».

***

Si l’on veut entendre Morandini prendre la mesure de son interlocuteur, voici un florilège des meilleurs moments du débat :

Un « débat intéressant » et instructif sur la façon dont on peut donner la parole d’une main tout en la reprenant de l’autre. Et un exemple caricatural, mais significatif, de la façon dont la mobilisation lycéenne et, dans une moindre mesure, étudiante, a été médiatiquement (mal)traitée.

Olivier Poche

Complément : Morandini radote, mais il n’est pas gâteux

… Seulement égal à lui-même.

Depuis cette interview, Morandini a poursuivi sur sa lancée. Quelques exemples :

- le lendemain, 12 octobre, recevant Corinne Tapiero, vice-présidente de la Peep, il ne précise pas son appartenance politique, ni ne lui fait subir l’interrogatoire qu’il a infligé à Victor Colombani. Mais il lui pose d’abord cette question burlesque : « 357 lycées touchés [chiffre gouvernemental], vous dites que c’est un succès du côté des lycéens ou pas ? » Puis il revient aux fondamentaux : « Mais, pour poser les questions clairement, est-ce que vous refusez aujourd’hui le droit aux lycéens de faire grève ? »

- Le 13 octobre, rebelote avec Marc-Philippe Daubresse, ministre de la Jeunesse : « Est-ce que vous reconnaissez aux jeunes le droit de manifester ? » demande Morandini qui, semble-t-il, ne conteste pas ce droit. Mais, ce faisant, il donne au « débat » la taille d’un dé à coudre où les questions de fond n’ont aucune place.

- Le 19 octobre, le gérant du dé à coudre reçoit successivement Jean-Baptiste Prévost (de l’Unef), et Rémi Martial (du Mouvement des étudiants) : « On va dialoguer ensemble sur l’implication des lycéens, des étudiants dans ce conflit, sont-ils vraiment à la place… à leur place ? On vous attend… »

- Le 26 octobre, jour de la manifestation étudiante, et alors que sont d’ores et déjà prévues deux autres journées de grèves et de manifestations, il invite à nouveau Jean-Baptiste Prévost, présenté ainsi : « Le président de l’Unef, c’est le principal syndicat étudiant, celui qui continue à manifester aujourd’hui, il va nous dire pourquoi et, surtout, vous allez lui dire ce que vous pensez des manifestations qui continuent, est-ce que vous comprenez que les étudiants continuent à se mobiliser, ont-ils raison de le faire ? »

Et après avoir consacré quelques émissions à disserter sur la légitimité des lycéens à se mobiliser, Morandini demande au représentant des étudiants pourquoi ceux-ci continuent à le faire : « Vous êtes le dernier village gaulois qui résiste ? ». C’est la première « question ». La deuxième suit la première : « Mais, côté grèves, on a le sentiment que tout le monde lève le pied, dans les raffineries le travail reprend petit à petit, voilà, on a le sentiment que le mouvement touche peut-être à sa fin, et vous, au contraire, on voit que vous êtes de plus en plus mobilisés, pourquoi ? »

Et quand Jean-Baptiste Prévost tente d’expliquer que « [...] la campagne de l’Unef sur la question des retraites [...] ça a commencé le 4 octobre dans les universités », le proviseur Morandini le coupe et siffle la fin de la récréation : « Oui, mais là, ça sert plus à rien, c’est fini, là »

 
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Notes

[1Le passage de Colombani au « Grand Direct de l’Info » dure en tout 14 min 50 s.

[23 min 50 s, pendant lesquelles Victor Colombani parvient difficilement à « répondre », en trois tranches de 10 s. Le dernier mot revient à « Nicole », avant que Morandini lance la publicité.

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