Observatoire des media

ACRIMED

Retour sur le traitement médiatique de la mort d’Adama Traoré

par Julien Salingue,

Nous mettons en ligne, avec l’aimable autorisation du site source, une interview de Julien Salingue, co-animateur d’Acrimed, réalisée et publiée par le site Clique le lundi 8 août 2016 (Acrimed).

Adama Traoré est décédé le 19 juillet dernier, suite à son interpellation par les gendarmes de Beaumont-sur-Oise, dont les circonstances restent floues. Sa mort ainsi que les manifestations de soutien en sa mémoire ont été quasiment passées sous silence dans les grands médias, et notamment sur la télévision du service public. Julien Salingue, docteur en Science politique et co-animateur d’Acrimed, a co-écrit avec Pauline Perrenot un texte dénonçant le sous-traitement de la mort du jeune homme. Pour Clique, il revient sur le traitement des violences policières en banlieue dans les médias dominants, et réagit aussi à la recrudescence des idées xénophobes chez les intellectuels habitués des médias lors de ces derniers mois. (Clique)


Qu’est ce qui vous a poussé à écrire sur le traitement médiatique de la mort d’Adama Traoré ?

On envisageait depuis quelques jours d’écrire quelque chose sur cette « affaire » lorsqu’on nous a signalé, le soir de la marche du 30 juillet dernier en mémoire d’Adama Traoré, que le traitement de cet événément dans les journaux télévisés de TF1 et de France 2 avait été particulièrement lamentable. Et quand on a regardé le sujet diffusé par France 2, on s’est dit qu’il y avait probablement quelque chose à faire.


Qu’est-ce qui a retenu votre attention concernant ce sujet diffusé ?

Deux éléments nous ont choqués. D’abord, le fait que cette information ait été glissée en brève entre des sujets longs sur des choses aussi passionnantes que les moules de l’île d’Oléron, les milliardaires américains ou le chassé croisé des vacances. Et non seulement c’était très bref, mais en plus les informations diffusées étaient fausses. On s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire parce que c’était révélateur d’un sous-traitement et d’un mal traitement de cette affaire.


Est-ce que vous avez été surpris de ce traitement mineur de la mort d’Adama Traoré par la télévision du service public ?

Malheureusement, nous n’avons pas vraiment été étonnés. On sait que de manière générale, les grands médias, service public compris, parlent très peu de ce type d’affaire. Et dans la quasi totalité des cas ils reprennent à leur compte la version policière des événements, et ne reprennent quasiment jamais les versions alternatives et notamment celle de la famille, des proches, sauf lorsqu’il y a des mobilisations qui se développent. Les cas de violences policières souffrent toujours d’un sous-traitement voire d’un mal traitement.


Pourquoi avoir concentré votre analyse sur la télévision du service public ?

Parce que l’on considère que nous sommes en droit d’exiger du service public qu’il ait un traitement de l’information qui soit non pas au service des intérêts et des points de vue de certains mais au service du public. Ici en l’occurrence il y a toute une partie de la population qui se sent concernée, qui se mobilise, et qui ne se sent pas représentée dans ce qui fait l’information sur le service public.


Vous luttez pour plus d’équilibre entre la version officielle donnée par les forces de l’ordre et celles données par les victimes…

Oui car c’est un problème que l’on rencontre beaucoup dans les cas de violences policières dans ces quartiers populaires, mais aussi dans les autres cas, comme par exemple les mobilisations sur la Loi Travail, ou la manifestation du 29 novembre lors de la COP 21 [1], qui nous ont montré comment systématiquement les grands médias reprennent la version policière des événements ainsi que le langage policier : les « casseurs », les « dérapages », etc. Très souvent il y a un accompagnement de cette version là, et on s’est rendu compte qu’il fallait vraiment lutter pour pouvoir faire entendre autre chose.

Nous ne demandons pas que les médias prennent pour argent comptant la version des manifestants, des familles des victimes comme Adama Traoré, mais qu’à partir du moment où il y a plusieurs versions des événements, il faut que l’on entende toutes ces versions. Il n’y a pas de raisons que la version policière soit plus véridique que les versions dites alternatives.


Pensez vous qu’à terme les grands médias pourraient corriger le tir sur ce genre d’affaires ?

C’est ce que l’on espère, et c’est d’ailleurs notre démarche au sein d’Acrimed. Nous ne sommes pas là pour faire du tir au pigeon gratuitement. L’objectif est de pointer certaines dérives, certaines pratiques pour qu’elles changent. Avec ce type d’articles, a fortiori lorsqu’ils circulent largement, l’objectif est qu’au sein de la rédaction de France Télévisions, il y ait des gens qui se rendent compte qu’il y a un problème et qui se disent qu’il faut corriger le tir.

Et on ne désespère pas que dans un prochain JT de France Télévisions il y ait un sujet un peu plus correct qui soit diffusé sur la mort d’Adama Traoré. Notre but n’est pas de critiquer gratuitement mais d’avoir une critique utile.


En quoi la mort d’Adama Traoré est-elle significative d’une tendance générale des médias à ne pas traiter correctement l’information quand elle est située en banlieue ?

Il y a plusieurs choses qui se combinent. Il y a la tendance à une adhésion quasi spontanée des grands médias aux versions policières, et il y a la question du traitement médiatique de ce qu’il se passe dans les quartiers populaires et de la vie des populations qui y résident [2]. Globalement ce sont des endroits qui sont mal connus par les rédactions, par une grande partie des journalistes. Il n’y vont pas, il n’y ont pas vécu, ils n’y ont pas grandi, ils ne savent pas ce que c’est. Il ne faut pas généraliser, car il y a aussi des journalistes qui viennent de là, mais qui sont par ailleurs souvent entourés de gens qui ne connaissent pas ces quartiers qui ont un côté très exotique maintenu grâce à des clichés tenaces.

Donc lorsqu’il y a un événement de ce type qui survient, on croit plus spontanément la parole de la police que celles des familles, on n’y va pas ou alors il faut vraiment qu’il y ait quelque chose qui se passe, des protestations visibles, une mobilisation. Souvent on en parle à partir du moment où il y a de la « casse », et là d’un coup cela devient une information intéressante.


Donc selon vous on profite des coups médiatiques potentiels en délaissant les spécificités de ces quartiers là…

On a l’impression que pour beaucoup de grands médias ces quartiers n’existent que quand il y a un attentat, une mosquée soupçonnée d’être « radicale », des « émeutes », et d’un coup on s’y intéresse. On ne se demande jamais quel est le terreau socio-économique des événements qui peuvent s’y dérouler. Pour moi qui travaille un peu plus sur l’information internationale, il y a des choses que l’on retrouve. C’est à dire qu’il y a plein de pays dont on ne parle jamais, on ne s’y intéresse pas du tout. Et on s’y intéresse uniquement lorsqu’il y a un événement qui peut provoquer un buzz médiatique et qui rentrerait bien dans les clichés. Et on retrouve ce genre de mécanisme propre à l’information internationale dans le traitement médiatique des quartiers populaires, ce qui dit quelque chose.

Ces quartiers sont quasiment considérés comme des endroits étrangers. Il y a aussi autre chose qui entre en jeu : c’est la composition sociale des rédactions, et cela joue forcément. Quand on ne connaît pas, on ne connaît pas. Soit on prend le temps de connaître, soit on répète des clichés un peu bêtement parce qu’il faut dire quelque chose.


Qu’est ce que cela traduit ?

C’est tout autant une série de clichés et de préjugés qui se reproduisent au sein des rédactions, que des choix éditoriaux, dictés parfois par des choix économiques, qui font que ces zones sont très mal traitées, parce que l’on y met pas les moyens. Et donc on ne construit rien dans la durée, on ne fait qu’envoyer des journalistes lorsqu’il se passe quelque chose qui peut être « médiatisable ». Mais on ne s’intéresse pas à la vie de ces populations d’une manière générale.


Depuis quelques mois, le débat public en France est nourri par une montée de certaines idées réactionnaires, xénophobes, racistes devenues autorisées dans le débat intellectuel. Est-ce que vous ressentez ce phénomène ?

Bien sûr. Mais il ne faut pas considérer le champ médiatique comme indépendant des autres champs, et notamment politique. Les médias peuvent jouer un rôle d’accompagnement, d’amplification, de certaines paroles, de légitimation aussi. Mais il y a toujours une relation au champ politique. D’autant plus quand on est dans un pays où le Front National fait plus de 30% à certaines élections, ou quand certaines déclarations de représentants des Républicains sont calquées sur celles du Front National, ou quand un Premier Ministre en exercice explique que les Roms n’ont pas vocation à rester en France…

Ce n’est pas étonnant qu’il y ait dans les médias une reprise de ces discours là. Et ce n’est donc pas étonnant non plus que des gens qui ne sont pas des politiques, qui sont considérés comme des intellectuels et qui il y a quelques années n’auraient pas été invités se retrouvent à avoir une place à part entière parce que l’on considère qu’après tout, ce qu’ils disent fait partie du débat public.

Et ainsi il y a des effets de légitimation entre le champ politique et le champ médiatique. « Les politiques le disent, cela veut dire qu’on a le droit d’en discuter. On en discute dans les médias, ce qui en fait une question légitime ». Il y a eu une accélération ces dernières années, mais ce schéma se nourrit depuis longtemps. Eric Zemmour est à la télévision depuis un bon moment. Alain Finkelkraut a une émission sur France Culture depuis plus de 30 ans.


Ces prises de positions de plus en plus extrêmes semblent s’accentuer…

Cela s’accélère parce qu’il y a une série d’événements, comme les attentats, qui s’accompagnent d’une montée en puissance de ces discours, mais c’est un phénomène qui s’inscrit sur la durée. Si on s’interroge sur l’expansion de la diffusion du discours islamophobe dans les médias dominants, cela remonte à longtemps, comme le prouve par exemple le livre de Thomas Deltombe L’Islam imaginaire : La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005. Ce que l’on voit aujourd’hui, c’est que des gens comme Yves Thréard, Ivan Rioufol, Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, squattent les plateaux de télévision et disent peut-être les mêmes choses qu’ils disaient des années auparavant mais aujourd’hui on les entend beaucoup plus et cela participe d’un effet de légitimation. Et leur parole est renforcée par la puissance symbolique des médias dans lequel ils interviennent.


Dans ce contexte est-ce que les chaines d’informations en continu ou les réseaux sociaux participent à ce mouvement ?

L’accélération du temps médiatique est propice à des polémiques desquelles la réflexion est absente, qui sont du pain bénit pour les discours les plus réactionnaires, les plus racistes. Les formats médiatiques jouent beaucoup. Ce n’est pas qu’une question de contexte politique.

Le fait de se jeter sur le moindre événement, sans aucun recul, pour tenter de faire un peu de bruit contribue à renforcer des clichés et des préjugés. Je ne pense pas que la rédaction de BFM TV ou d’I-télé aient un agenda politique précis mais cela permet à de vrais réactionnaires, qui eux ont un agenda politique, de s’engouffrer et de surfer sur ces pratiques là.


Pourquoi le débat intellectuel dans les médias, et la télévision, se voit cadenassé par une petite poignée d’habitués ?

Au sein d’Acrimed, nous avons une réflexion sur les conditions dans lesquelles nous intervenons ou pas dans les médias, et notamment à la télévision. Nous ne sommes pas souvent invités, mais quand cela nous arrive, nous ne répondons pas forcément ‘oui’. On examine concrètement quelles sont les conditions de débat. Et souvent les conditions pour pouvoir dire des choses intéressantes ne sont pas réunies. Parce qu’il y a beaucoup de formats d’émissions de ‘soi-disant débat’ qui ne sont absolument pas faites pour débattre, où l’on va avoir en tout trois minutes pour s’exprimer, au milieu de gens qui vont dire des choses très différentes, et donc finalement on n’a pas vraiment le temps d’échanger, de discuter et de donner du poids aux arguments.

Ces formats correspondent à des discours formatés et les deux, la forme et les contenus, se nourrissent mutuellement. Toute une série d’émission sont idéales pour tenir un discours très simpliste, très schématique et très caricatural, parce qu’on ne peut pas y faire autre chose.

Et cela crée un type d’invité modèle qui est l’expert, disponible rapidement (habite à Paris), capable de dire des choses en très peu de temps mais qui ont l’air d’être intéressantes, au sein desquelles on peut facilement isoler une « petite phrase », et surtout qui accepte de se conformer à ce format là et qui n’a pas l’intention de le remettre en question. C’est pour cela qu’à l’arrivée, au-delà même du contenu idéologique, on a un résultat très homogène. Il y a beaucoup de spécialistes qui ne sont pas invités sur les plateaux, soit (parfois) parce qu’ils refusent, en raison des conditions évoquées précédemment, soit (souvent) parce qu’ils ne sont pas considérés comme des « bons clients ».


Exprimer un point de vue réellement différent semble donc tenir de l’exploit…

C’est ce que dit Noam Chomsky. Le retard accumulé, en ce qui concerne l’expression d’autres arguments, est tel que même si l’on donne autant de temps de parole à un invité qui n’est pas un habitué des médias, il a perdu d’avance car même s’il exprime son point de vue et a formellement autant de temps que son contradicteur, ce dernier, et ses collègues « experts » que l’on voit tout le temps ont en réalité des heures et des heures d’antenne d’avance (et des heures et des heures d’antenne à venir). Sur le moment, on aura peut être une réelle confrontation d’idées, mais dans le climat général, cela n’aboutira pas à grand chose.


On a l’impression qu’il n’y a personne en face de ces gens-là …

Je ne dirais pas qu’il y a personne en face, mais le fait est que ces formats sont parfaits pour « ces gens-là ». Les « intellectuels » des années 2010, en tous cas ceux qui sont ultra-présents dans les médias, sont aussi le produit de ce type de format très courts, qui mettent l’accent sur les « petites phrases », le clash… au détriment du débat d’idées et de l’échange d’arguments.

Prenons l’exemple d’un sociologue spécialiste de l’immigration à qui l’on propose de débattre avec Eric Zemmour. Je ne suis pas persuadé qu’il faille dire oui. Car on va se retrouver dans un format hyper adéquat pour Zemmour, dans lequel il a des années d’avance, et donc ce n’est pas forcément évident d’accepter l’invitation et de penser qu’en 15 minutes on va développer des arguments et, si nécessaire, rétablir certaines vérités. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut lâcher l’affaire. Mais je pense il y a quelque chose d’important dans le fait de se dire que lorsqu’on est invité quelque part, on a le droit de fixer des conditions, qu’elles soient acceptées ou non, de refuser de participer à certains pseudo-débats, d’expliquer publiquement pourquoi on refuse, afin de ne pas contribuer à légitimer des formats médiatiques qui, en réalité, tuent le débat.


Julien Salingue (propos recueillis par Jalal Kahlioui)

 
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