Alors que la presse française titube, l’exigence s’affirme d’un modèle radicalement différent. Quel serait son cahier des charges ? Produire une information de qualité soustraite à la loi du marché comme aux pressions du pouvoir, loger numérique et papier à la même enseigne, inventer un mode de financement solide et juste. Surprise, les outils nécessaires à la mise en place d’un tel système sont sous nos yeux.
Naguère, les nouveaux riches soucieux de parfaire leur intégration à la bonne société s’offraient un haras, une voiture ancienne ou une villa à Cabourg. Désormais, pour asseoir leur statut, ils s’achètent un journal. MM. Bernard Arnault et François Pinault, deuxième et troisième fortunes françaises, ont depuis longtemps chacun le leur, respectivement Les Echos et Le Point. Les voici rejoints par de nouveaux venus, MM. Xavier Niel et Patrick Drahi, industriels des télécommunications, renfloueurs respectifs du Monde (2010) et de Libération (2014). Financiers autant que philanthropes, ils ont inauguré leur magistère par une réduction drastique des dépenses. Paradoxe : les moyens techniques et intellectuels nécessaires pour produire et diffuser une information de qualité abondent ; mais, à de rares exceptions près, la presse imprimée et numérique chancelle, incapable de juguler la dégradation de ses contenus et de stabiliser son assise économique.
Ă€ s’en tenir aux trois dernières dĂ©cennies, on repère une sĂ©quence presque toujours identique. Un journal, ou un groupe de presse, frappĂ© par la baisse des ventes ou l’amenuisement de ses ressources publicitaires cherche des capitaux ; l’arrivĂ©e d’un investisseur s’accompagne d’un plan social et de la rĂ©duction des moyens rĂ©dactionnels ; le titre redĂ©marre avec une dĂ©pendance accrue vis-Ă -vis du pĂ´le Ă©conomique. « Nous connaissons assez le capitalisme pour savoir qu’il n’y a pas de sĂ©paration entre le contrĂ´le et la propriĂ©tĂ© », expliquaient les rĂ©dacteurs du Wall Street Journal (1er aoĂ»t 2007) après la reprise du quotidien d’affaires par le magnat de la presse Rupert Murdoch. Et la routine reprend, jusqu’à la prochaine crise.
LibĂ©ration a Ă©tĂ© rachetĂ© successivement par M. JĂ©rĂ´me Seydoux en 1995, par M. Edouard de Rothschild en 2005, puis par MM. Bruno Ledoux et Drahi en 2013-2014, comme on se repasse une patate chaude — encore que ses colonnes Ă©voquent plutĂ´t une purĂ©e tiède. Au Monde, les restructurations du capital s’enchaĂ®nent Ă un rythme quasi quinquennal : 1985, 1991, 1995, 1998, 2004, 2010. En l’espace d’une dĂ©cennie, Les Echos, Le Figaro, L’Express, Marianne, Le Nouvel Observateur ainsi qu’une ribambelle de quotidiens rĂ©gionaux et d’hebdomadaires locaux ont eux aussi tendu les bras vers le mĂŞme horizon, la mĂŞme illusion : s’acheter un surcroĂ®t de survie au prix d’un nouveau propriĂ©taire. Pour La Tribune et France-Soir, le rideau final est tombĂ© [2].
Le modèle mixte expire
À en croire les analystes dominants de la presse, deux facteurs favorisent les sinistres à répétition. Le premier tiendrait au poids écrasant du Syndicat du livre, qui pousserait l’inconvenance jusqu’à payer les ouvriers d’impression et de distribution presque aussi bien que des cadres. Le second remonterait à l’immédiat après-guerre et aux fameuses ordonnances de 1944 : le propriétaire d’un quotidien d’information générale et politique ne peut posséder un autre titre de cette catégorie. Dit autrement, l’État proscrit alors la concentration de la presse la plus sensible sur le plan idéologique et politique. Cette disposition, conforme aux préconisations du Conseil national de la Résistance, fut transgressée par des personnages comme Robert Hersant, qui bâtit un empire en rachetant des quotidiens régionaux à coups de millions gagnés dans la presse magazine, non concernée par les ordonnances. Entre autres effets pervers, expliquent les adversaires de la réglementation, ces dispositions auraient engendré une sous-capitalisation structurelle de la presse française. Ainsi les journaux pâtiraient-ils de l’absence de groupes médiatiques capables, à l’instar de Springer et de Bertelsmann en Allemagne, de Pearson au Royaume-Uni ou de News Corporation de M. Murdoch, d’absorber les chocs de la conjoncture. Pareille défaillance aurait ouvert la voie aux amateurs de danseuses qui s’offrent un journal non point comme un actif mais comme un levier d’influence [3].
Ni les dérives de la presse contrôlée par M. Murdoch ni les restructurations du capitalisme médiatique outre-Rhin n’ont entamé la certitude des dirigeants de la presse française : chacune de leurs difficultés, pensent-ils, appelle une solution financière au coup par coup. Et qu’importe le sort du concurrent si l’on parvient à restaurer pour un temps ses fonds propres. Avec la montée en puissance du numérique et l’évaporation des ressources publicitaires, il devient difficile d’échapper à l’évidence : le véritable problème se pose non pas à l’échelle d’un titre en particulier mais à l’ensemble de la production d’information ; il ne provient pas d’une sous-capitalisation mais, précisément, des contraintes exercées par la capitalisation elle-même.
Pareille cĂ©citĂ© tient Ă une ambivalence vieille de deux siècles : l’information est pensĂ©e comme un bien public, mais produite comme une marchandise. Substrat indispensable Ă la formation des jugements politiques, elle concourt Ă forger des esprits libres, des imaginaires collectifs, des groupes mobilisĂ©s. C’est l’arme Ă mettre entre toutes les mains. Et parce qu’aucune sociĂ©tĂ© Ă©mancipĂ©e ne saurait s’en priver, l’AssemblĂ©e constituante de 1789 proclame que « la libre communication des pensĂ©es et des opinions est un des droits les plus prĂ©cieux de l’homme » et que « tout citoyen peut donc parler, Ă©crire, imprimer librement » [4]. HĂ©las, le lĂ©gislateur, toujours plus Ă l’aise dans la poĂ©sie des idĂ©es que dans la prose du quotidien, n’a pas sanctuarisĂ© les moyens de son ambition. EnquĂŞter, corriger, mettre en pages, stocker, illustrer, maquetter, administrer et, en ce qui concerne la presse imprimĂ©e, fabriquer et distribuer, tout cela coĂ»te cher. Et bientĂ´t le droit « universel » de « rĂ©pandre, sans considĂ©rations de frontières, les informations et les idĂ©es par quelque moyen d’expression que ce soit [5] » se mue en un privilège — celui d’une poignĂ©e d’industriels suffisamment fortunĂ©s pour s’offrir les grands moyens d’information.
Au fil du temps, le double caractère idéalement collectif et concrètement marchand de l’information s’est sédimenté sous la forme d’une tension entre le marché et l’État. Le premier produit et diffuse ; mais sa logique de course à l’audience par le racolage tire la qualité vers le bas. Le second régule, avec un zèle mollissant, et subventionne, mais sans discernement : 1,6 milliard d’euros accordé chaque année à l’ensemble du secteur. Pour les périodiques d’information politique et générale, les subsides représentent plus de 19 % du chiffre d’affaires. La persistance de ces aides publiques massives mais passives exprime la reconnaissance implicite d’une situation dérogatoire au droit commun des affaires : pas plus que l’éducation ou la santé, l’information de qualité ne saurait s’épanouir sous la férule de l’offre et de la demande. Détourné de l’intérêt général vers les conglomérats commerciaux, le modèle mixte expire [6].
Sur quelles bases économiques construire un nouveau système respectueux du cahier des charges minimal qu’imposent les leçons de l’histoire, une information conçue comme bien public échappant simultanément aux contraintes économiques et aux pressions politiques de l’État ?
La question fouette les imaginations depuis des lustres : nationalisation des infrastructures proposĂ©e par LĂ©on Blum en 1928 (lire « M. Valls aurait-il osĂ© ? »), crĂ©ation de sociĂ©tĂ©s de presse Ă but non lucratif rĂ©clamĂ©e par les sociĂ©tĂ©s de rĂ©dacteurs dans les annĂ©es 1970 [7], mise en place d’une fondation nationale. Ă€ rebours des rĂŞveurs, et alors que la poussĂ©e numĂ©rique porte le système au bord de l’éclatement, les gouvernements successifs limitent leur audace Ă la pose de rustines.
Paradoxalement, imaginer une refondation pérenne des médias écrits d’intérêt général ne requiert pas un effort d’imagination surhumain. Trois éléments permettent de charpenter un cadre. Le premier consiste à distinguer radicalement la presse d’information ayant vocation à alimenter le débat public de la presse récréative. Si les deux genres peuvent se prévaloir d’une égale dignité, seul le premier joue un rôle-clé dans l’exercice par tous de la chose publique, ce qui fonde sa légitimité à percevoir des financements de la collectivité. Sur les 4 726 publications recensées en France par la direction générale des médias et des industries culturelles en 2012, à peine plus de 500 répondaient à la qualification de presse nationale ou locale d’information politique et générale, dont 75 quotidiens et près de 300 hebdomadaires. Le reste mêle publications spécialisées grand public ou techniques, un océan de papier où 838 trimestriels de loisirs et 181 mensuels consacrés aux services marchands voisinent avec une poignée de périodiques ayant sans doute vocation à migrer dans la première catégorie.
L’administration fiscale reconnaĂ®t d’ailleurs implicitement la distinction dans l’article 39 bis A du code des impĂ´ts, puisque celui-ci circonscrit l’exonĂ©ration sur les bĂ©nĂ©fices aux sociĂ©tĂ©s « exploitant soit un journal quotidien, soit une publication de pĂ©riodicitĂ© au maximum mensuelle consacrĂ©e pour une large part Ă l’information politique et gĂ©nĂ©rale, soit un service de presse en ligne (…) consacrĂ© pour une large part Ă l’information politique et gĂ©nĂ©rale ». Allons un peu plus loin : les titres consacrĂ©s au divertissement assumeront leur statut de marchandise, ceux dĂ©volus Ă l’information revendiqueront celui de bien collectif, avec ses servitudes et son… Service commun.
Car le deuxième principe du modèle proposé repose sur la création d’un service mutualisé d’infrastructures de production et de distribution de l’information. Du journaliste au kiosquier ou à la page Web, la presse forme une chaîne humaine et technique. Situés au centre du processus, les travailleurs intellectuels négligent volontiers les autres maillons. D’autant que la division technique et sociale du travail mise en place après la seconde guerre mondiale a peu à peu entériné la séparation des activités d’impression, de diffusion, de gestion des abonnements (généralement externalisées), de développement informatique, enfin de production du journal proprement dit. Cette dispersion conduit à une impasse.
Le Service commun procurerait aux journaux — imprimĂ©s ou en ligne — non seulement les imprimeries, le papier, les messageries qui acheminent les liasses, une partie des kiosques, mais Ă©galement des locaux, des serveurs, des outils de stockage et de diffusion, des moyens de recherche et de dĂ©veloppement. Il fournirait Ă toutes les entreprises de presse d’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral les services administratifs, comptables, juridiques, commerciaux, et opĂ©rerait une plate-forme commune d’abonnement, de paiement et de gestion de bases de donnĂ©es. Il rĂ©munĂ©rerait des techniciens, des dĂ©veloppeurs et des « bidouilleurs » informatiques qui, tout en restant intĂ©grĂ©s au sein des Ă©quipes de chaque titre, collaboreraient pour amĂ©liorer les applications, accroĂ®tre la qualitĂ© et la puissance du kiosque en ligne, s’assurer de la sĂ©curitĂ© des donnĂ©es personnelles, amĂ©liorer la lisibilitĂ© des sites et inventer de nouvelles conceptions graphiques. Le Service intĂ©grerait l’ensemble de la filière. De haut en bas, il engloberait les infrastructures de l’Agence France-Presse et prendrait en charge le salaire, enfin portĂ© Ă un niveau dĂ©cent, des kiosquiers. Au centre, il financerait celui des correcteurs, secrĂ©taires de rĂ©daction, maquettistes, photograveurs, graphistes… dont les postes se trouvent actuellement menacĂ©s d’éradication par la course Ă l’automatisation, mais sans lesquels un texte prend des allures de fleuve gris.
Dans ces conditions, la masse salariale des entreprises de presse se rĂ©duirait aux seuls journalistes — encore que cette exception, qui vise essentiellement Ă tuer dans l’œuf le soupçon de soviĂ©tisme qu’une telle organisation collective ne manquera pas d’éveiller chez les dĂ©fenseurs de l’irrĂ©ductible individualitĂ© des rĂ©dacteurs, ait vocation Ă se rĂ©sorber. En attendant, la diffĂ©rence d’employeur n’affecterait pas les collectifs de travail : les Ă©quipes ne seraient pas sĂ©parĂ©es en fonction de leur mode de rĂ©munĂ©ration et continueraient Ă travailler sous le mĂŞme toit.
Partager les infrastructures
En matière d’impression, d’administration et de logistique, la mutualisation engendrerait d’importantes Ă©conomies d’échelle. Du reste, son principe ne reprĂ©sente pas une percĂ©e conceptuelle inĂ©dite : de nombreux services et industries de rĂ©seau (tĂ©lĂ©coms, transports, Ă©nergie) mutualisent des infrastructures coĂ»teuses Ă construire et Ă entretenir. Si la concurrence règne en aval parmi les acteurs, tous empruntent le mĂŞme rĂ©seau, qui forme ce que les Ă©conomistes appellent un « monopole naturel » — chaque compagnie aĂ©rienne ne construit pas son aĂ©roport. CĂ´tĂ© numĂ©rique, le Service s’accorde harmonieusement avec le style de travail collaboratif des dĂ©veloppeurs de logiciels libres habituĂ©s Ă partager leurs trouvailles ; sa centralisation et ses moyens lui font remplir l’obligation de sĂ©curitĂ© et de confidentialitĂ© des donnĂ©es personnelles plus facilement que dans la configuration actuelle, oĂą s’empilent des dizaines de prestataires privĂ©s. Au moment oĂą les gĂ©ants du Web transforment ces informations en marchandise, cette qualitĂ© ne relève pas de l’anecdote.
À qui profiterait la mutualisation et à quelles conditions ? À toute la presse d’information d’intérêt général, sans distinction d’opinion, de prestige ou de taille, pourvu que ses éditeurs adoptent le statut d’entreprise à but non lucratif (le bénéfice n’est pas distribué aux actionnaires), ne possèdent pas plus d’un titre dans chaque type de périodicité (quotidien, hebdomadaire, etc.) et proscrivent toute publicité de leurs colonnes ainsi que de leurs écrans. C’est-à -dire non seulement la réclame classique, sous forme d’inserts, de bannières ou de vidéos surgissantes, mais également les diverses formes d’écriture publirédactionnelle que les services marketing promeuvent au sein des rédactions. L’intention ici n’est pas de réduire l’information à un noyau sec dépourvu de pulpe, d’imprévu et de fantaisie, mais plutôt de s’assurer qu’elle réponde au désir des rédacteurs et à l’intérêt des lecteurs plutôt qu’aux exigences des annonceurs.
La mise en place de ce modèle provoquerait Ă coup sĂ»r un grand courant d’air frais : crĂ©er ou reprendre un journal ou un site d’information serait d’autant plus facile que les dĂ©penses se limiteraient aux salaires des seuls journalistes, le reste Ă©tant fourni par le Service. Enfin pourvue de moyens, la presse « alternative » pourrait sortir des marges.
Comment financer le Service ? C’est le troisième et dernier pilier du système, le point oĂą s’apprĂ©cie la crĂ©dibilitĂ© de l’ensemble. Dans notre schĂ©ma, les recettes des ventes couvrent les salaires des journalistes ainsi qu’une partie des dĂ©penses mutualisĂ©es (environ la moitiĂ©, lire « Vers la cotisation information »). Reste Ă trouver une source pĂ©renne qui remplace Ă la fois les aides publiques, supprimĂ©es, et la publicitĂ©, abolie. Il faut Ă©carter d’emblĂ©e deux solutions souvent avancĂ©es en pareilles circonstances : d’une part, l’impĂ´t, qui prĂ©sente le risque de soumettre l’information Ă une tutelle trop directement politique ; d’autre part, la philanthropie — dont dĂ©pendent par exemple la plate-forme d’enquĂŞte ProPublica et l’organisation First Look Media —, qui subordonne le sort de l’information Ă la gĂ©nĂ©rositĂ© de quelques milliardaires.
Le mode de financement qui ne doit rien au marché ni à l’État existe déjà : la cotisation sociale. Sa puissance a fondé le succès de la Sécurité sociale et assuré le versement depuis des décennies des pensions de retraite. Le sociologue Bernard Friot [8] y voit à la fois le produit des luttes sociales passées et l’embryon d’une société enfin soustraite aux forces du marché. Les gouvernants s’acharnent sur cette preuve en actes que le tous-pour-chacun fonctionne au moins aussi bien que le chacun-pour-soi. Contrairement à l’impôt, la cotisation socialise une partie de la richesse produite par le travail avant que les salaires ne soient payés et le capital rémunéré. Versée aux caisses (santé, retraite, famille), elle n’entre pas plus dans les budgets de l’État qu’elle ne sert de support spéculatif. Pourquoi, plaide Friot, ne pas étendre ce schéma à l’ensemble de l’économie ? En attendant que le rapport de forces politique permette l’accomplissement d’un tel projet, une application sectorielle s’envisage aisément : la création d’une cotisation information financera le Service. Au fond, quoi de plus logique que cette conquête sociale prenne en charge un bien collectif ?
Ni impôt ni publicité
D’autant que l’effort n’en serait pas un. Nos calculs (lire « Vers la cotisation information ») montrent que les besoins annuels de financement s’élèvent Ă 1,9 milliard d’euros, un chiffre Ă comparer au 1,6 milliard d’aides Ă la presse, lesquelles seront supprimĂ©es. Ce montant correspond Ă un taux de cotisation information de 0,1 % assis sur la valeur ajoutĂ©e et acquittĂ© par toutes les entreprises et administrations. Pour la collectivitĂ©, la diffĂ©rence avec le modèle en vigueur reprĂ©sente donc un surcoĂ»t de 300 millions d’euros. C’est le prix d’une information libre : moins d’un tiers de la rallonge budgĂ©taire de 1 milliard d’euros accordĂ©e par le gouvernement Ă Dassault en janvier dernier pour moderniser le chasseur-bombardier Rafale…
Dès lors, les sociĂ©tĂ©s de presse d’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral n’auraient plus pour seule dĂ©pense que les salaires des journalistes, que financerait la vente des journaux en ligne ou imprimĂ©s — l’excĂ©dent Ă©tant reversĂ© au Service. Quant aux formidables Ă©conomies d’échelle engendrĂ©es par la mutualisation, elles se traduiraient par une baisse significative du prix des journaux en ligne et imprimĂ©s.
Aux sceptiques qui jugeraient irréaliste l’idée d’un financement par une nouvelle cotisation, il n’est sans doute pas inutile de rappeler que, au-delà du système paritaire hérité de l’après-guerre, elle fut discrètement mise en œuvre en 2010 par… M. Nicolas Sarkozy pour remplacer la défunte taxe professionnelle. Ce prélèvement, baptisé cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE), s’applique actuellement aux sociétés à un taux variant entre 0,5 % et 1,5 % en fonction du chiffre d’affaires. Son produit, alloué au financement des investissements locaux (routes, ponts), a dépassé les 15 milliards d’euros en 2013, mais il ne fait pas l’objet d’une gestion paritaire et fonctionne comme un impôt.
DiffĂ©renciation radicale entre presse d’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral et presse de divertissement, crĂ©ation au bĂ©nĂ©fice de la première d’un service mutualisĂ© d’infrastructures, financement par une cotisation information : ces piliers reposent sur des principes juridiques et des outils fiscaux qui existent. Ils esquissent un système capable de conjuguer qualitĂ© et pĂ©rennitĂ©, adaptĂ© aussi bien Ă l’imprimĂ© qu’au numĂ©rique, potentiellement extensible Ă l’audiovisuel ainsi qu’aux plates-formes de diffusion vidĂ©o numĂ©rique. Ils limitent l’appropriation privĂ©e des moyens Ă©crits d’information d’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral sans pour autant en transfĂ©rer le contrĂ´le Ă l’État : les entreprises de presse demeurent dans leur diversitĂ© mais avec un statut non lucratif, un pĂ©rimètre salarial restreint aux journalistes, une interdiction de la concentration. L’appropriation privĂ©e des mĂ©dias Ă©crits telle qu’elle se pratique en France depuis des dĂ©cennies relève d’ailleurs plus de la prestidigitation que du capitalisme d’investisseurs, puisque, tous comptes faits, les sommes versĂ©es par les industriels pour acheter la presse s’avèrent bien maigres comparĂ©es aux prodigalitĂ©s publiques. MM. BergĂ©, Niel et Pigasse ont achetĂ© LeMonde en 2010 pour 60 millions d’euros ; entre 2009 et 2013, l’État a versĂ© 90 millions d’euros Ă ce groupe (sans compter les aides indirectes). Cette annĂ©e, M. Drahi a dĂ©boursĂ© 14 millions d’euros pour acquĂ©rir une moitiĂ© du capital de LibĂ©ration ; mais, rien qu’entre 2012 et 2013, la puissance publique a gratifiĂ© ce quotidien souffreteux de 20 millions d’euros. Si la règle du « qui finance contrĂ´le » s’appliquait, l’État serait propriĂ©taire d’un très vaste groupe de presse… Notre modèle remet l’économie Ă l’endroit : la collectivitĂ© (par la cotisation) et les usagers (par l’achat) financent les infrastructures communes et jouissent de la concurrence des idĂ©es.
La mise en œuvre concrète de l’édifice soulève à l’évidence quantité d’objections. Comment, par exemple, distinguer sans ambiguïté les publications vouées à l’information des titres récréatifs ? Si le renoncement obligatoire à toute forme de publicité opère un tri, des zones floues persistent. En outre, les modalités de séparation s’avèrent délicates : nombre de groupes produisent à la fois une presse informative et une presse récréative, les deux disposant de services communs. La création du Service, l’abolition des aides publiques, la non-lucrativité et la déconcentration inciteraient probablement les industriels à se séparer de l’information pour se recentrer sur le secteur récréatif et spécialisé, lequel bénéficierait du transfert de la publicité bannie des titres d’intérêt général (plus de 1,4 milliard d’euros en 2013 pour la seule catégorie presse d’information politique et générale, une somme largement suffisante pour compenser la suppression des aides d’État).
Qui dirigerait le Service, cet organisme mutualiste comptant à la fois plusieurs milliers de salariés et une grande variété de métiers ? Un mode de gestion paritaire, tel qu’il fut expérimenté au sein des caisses de Sécurité sociale entre 1945 et 1960, découle assez logiquement du mode de financement par la cotisation. Des représentants élus des diverses branches du Service, mais aussi des éditeurs, des journalistes, des lecteurs définiraient ensemble les besoins à satisfaire, les orientations à prendre, les investissements à réaliser. Mais comment éviter la bureaucratisation, comment engendrer une dynamique commune à des métiers héritiers de traditions fortes mais éclatées ? Arbitrer les conflits et réguler l’allocation des moyens du Service aux publications requiert des instances reconnues par tous comme légitimes.
Le modèle proposĂ© ici laisse plus de trois points en suspension… Nul ne peut prĂ©tendre isoler hermĂ©tiquement un secteur des pesanteurs du rĂ©gime Ă©conomique et des pouvoirs publics, comme l’éprouvent quotidiennement les personnels d’enseignement, de santĂ© ou de recherche. Il serait toutefois naĂŻf d’attendre qu’un bouleversement social propage ses ondes de choc jusqu’aux industries de la communication pour bâtir un modèle d’information rationnel et dĂ©sirable. D’autant que, par leur fonctionnement actuel, les mĂ©dias font obstacle au changement. Notre esquisse lève cet obstacle et propose une application sectorielle, en attendant mieux, d’une Ă©conomie mutualisĂ©e. Avec l’espoir de dĂ©mentir enfin l’écrivain autrichien Robert Musil, qui dĂ©plorait il y a dĂ©jĂ près d’un siècle : « Les journaux ne sont pas ce qu’ils pourraient ĂŞtre Ă la satisfaction gĂ©nĂ©rale, les laboratoires et les stations d’essai de l’esprit, mais, le plus souvent, des bourses et des magasins [9]. »
Pierre Rimbert