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Pressions économiques sur des journalistes en Suisse romande (3)

Suite et fin : des possibilités de réagir face aux pressions, surtout internes
par Christa Mutter,

A l’occasion de la Journée du 25ème anniversaire du Conseil suisse de la presse consacrée, le 12 novembre 2002, au thème « Les collaborateurs des médias face aux pressions économiques et politiques » Christa Mutter (journaliste, Fribourg) présentait l’exposé suivant dont la version orale fait foi et que nous reproduisons ici avec l’autorisation de l’auteur, en trois parties.

Après I. Les pressions extérieures exercées par des entreprises, des associations et des personnes de contact et II. La pression interne de l’éditeur et de la direction du journal, troisième partie de l’exposé : Des possibilités de réagir face aux pressions, surtout internes

III. Des possibilités de réagir faces aux pressions, surtout internes

1. Considération sur le rôle du Conseil de la Presse

Les journalistes apprécient de pouvoir s’adresser au Conseil de la Presse. Comme il n’y a pas de commission d’éthique des éditeurs en Suisse romande et seulement une commission d’éthique interne du SLJ, le CSP est pratiquement l’unique instance pour les questions déontologiques.

Un rédacteur qui s’y connaît en pressions a un avis clair : « Un renforcement du Conseil de la presse est sans doute le seul moyen de permettre une supervision du travail des journalistes, qui soit acceptable par les personnes mises en cause dans des articles, et qui ne mette pas en péril la santé financière des journaux. »

En revanche, l’idée émise par le Conseil de la Presse que des menaces de boycott devraient être publiées (chiffre 10.1 de la Charte) ne rencontre pas d’approbation. Claude Defago estime que cela aurait au mieux un effet domino. D’autres disent qu’il ne faudrait pas faire de la publicité pour les boycottages mais les ignorer.

Le rôle joué par le Conseil de la Presse fait l’objet d’une critique différenciée. Ainsi, les échos concernant la décision dans l’affaire Jeannet/Bilan étaient dans l’essentiel positifs, mais pour Mathieu Fleury, secrétaire central de la FSJ, celle-ci démontre aussi les limites et les faiblesses de la pratique actuelle : « Le Conseil de la Presse ne tient compte que de ce qui est publié. Ainsi, l’un des plus grands problèmes de l’indépendance journalistique est exclu du contrôle. » Il faudrait aussi se souvenir que le Conseil de la Presse a réagi de façon beaucoup plus virulente lors d’une affaire semblable en 1992 (Bilanz/Finanz und Wirtschaft) où il parlait notamment du danger de « corruption relationnelle ».
Un des journalistes concernés remarque aussi que la composition de la chambre qui a traité la question Jeannet était problématique, puisque plusieurs personnes y étaient directement ou indirectement liées à Edipresse.

Souvent les journalistes doivent choisir : soit violer les règles élémentaires de son métier, soit risquer des ennuis sans pouvoir compter sur le soutien du patron. Car c’est le journaliste, celui-là même qui est garant de l’éthique, qui s’expose au blâme et éventuellement sa rédaction en chef, mais pas l’éditeur.

2. L’utilisation des moyens juridiques : expériences

Les associations de journalistes résument leurs expériences. Ceux qui essayent d’engager des procédures contre la direction de leur journal ne peuvent le faire que s’ils ont déjà quitté leur poste ou s’ils peuvent se permettre de le perdre. En plus, ils courent le danger de ne plus trouver de poste dans d’autres rédactions du même éditeur.

« Même sans parler des conséquences professionnelles, cela prend beaucoup de temps de se battre et l’investissement psychique et financier est considérable. Ce qui rend encore plus difficile de conserver une position critique », dit un ex-rédacteur de Bilan. L’avocate genevoise Joanna Bürgisser a défendu ces dernières années une demi-douzaine de cas de journalistes pour des questions déontologiques. Elle confirme : « Ces plaintes constituent souvent une charge émotionnelle importante. Sur la base de ces expériences, je suis forcée de constater que celui ou celle qui porte plainte contre son éditeur ou son rédacteur en chef, risque le licenciement. »

Pour elle, une des plus grande difficultés réside dans la méconnaissance totale du travail journalistique qu’elle rencontre parmi les juges non-professionnels des prud’hommes : « Pour ce qui est du droit de travail, les journalistes ont les mêmes chances que tout un chacun. Mais concernant les questions déontologiques, ces juges non-professionnels ne saisissent simplement pas de quoi on parle et où se situent les enjeux. »

Ainsi, le volet d’éthique professionnelle d’une plainte n’a pas été pris en compte dans un jugement de première instance : un rédacteur en chef adjoint, qui a protesté contre un article à la gloire d’une entreprise du rédacteur en chef, a été licencié suite à cette intervention.

Pour des journalistes en Suisse romande, l’exiguïté de leur marché de travail rend la situation encore moins commode. Si on a des problèmes avec un patron, il reste peu de débouchés. « Celui qui est scié chez Edipresse, va chez Ringier. S’il a aussi de problèmes chez Ringier, cela devient difficile », explique Bruno Clément, secrétaire de comedia. En effet, les quelques niches qui restent sont déjà bien occupées : la radio et la télévision, quelques rédactions régionales et peu de rédactions spécialisées.

Des moyens qui méritent étude

Mathieu Fleury de la FSJ demande : « Un moyen important serait le droit de refuser de couvrir certains sujets sans devoir craindre des conséquences ». Comédia exige cela explicitement comme moyen individuel de défense des droits, accompagné des exigences collectives inscrites dans des chartes rédactionnelles.

La clause de conscience qui a été évoquée pour la première fois dans l’affaire Bilan pourrait aussi devenir un instrument approprié pour la défense des questions déontologiques. Mais un accord a été conclu dans le cas précité ; il n’existe donc encore aucune de pratique juridique.

Se battre malgré tout

Le mot de la fin appartient à Joanna Bürgisser qui apporte un regard d’extérieur tout en ayant une connaissance approfondie des conditions de travail dans les médias. Concernant les journalistes dont elle a assuré la défense, elle dit : « Ce sont presque toujours des journalistes avec une grande expérience professionnelle, qui aiment leur métier et qui défendent la qualité de la profession. Et ils se demandent ce qu’est devenu la presse. »

Les journalistes qui se battent seraient spécialement exposés parce qu’ils sont très peu nombreux. Joanna Bürgisser conclut : « Si un journaliste porte plainte, il est viré. Si plus de la moitié de la rédaction se bat, elle a des chances d’obtenir gain de cause. Ces journalistes luttent pour la liberté de la presse parce que c’est une valeur démocratique et qu’il faut la défendre ; il faudrait que plus de journalistes s’engagent car c’est le seul moyen de garantir la qualité du journalisme. »

Dans ce sens, je tiens à remercier le CSP pour l’importance qu’il accorde à cette question et à saluer les travaux du Forjec et de la FSJ. J’aimerais également mentionner que comedia vient de créer un groupe de travail sur les questions que nous traitons ici. Ce sont ces organisations qui développent la conscience de la problématique. Après quinze ans d’expérience journalistique, j’ai l’impression que cette conscience est plus présente dans la vie de tous les jours des journalistes en Suisse romande, ceci probablement à cause de l’organisation plus rigoureuse de la formation.

J’aimerais remercier toutes les consœurs et tous les confrères pour leurs informations et surtout pour la qualité de leur travail effectué dans des conditions souvent difficiles.

 
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