Observatoire des media

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Presse bourgeoise, ultralibérale, aux ordres… État des lieux et perspectives avec Alain Accardo

par Alain Accardo, Ludivine Bénard,

Nous publions ci-dessous, sous forme de « tribune » [1], un entretien avec le sociologue Alain Accardo, réalisé par Ludivine Bénard et publié sur le site Le comptoir, le 14 juin 2017. Avec tous nos remerciements pour les autorisations qu’ils nous ont accordées. [2]

Alain Accardo est sociologue, maître de conférences à Bordeaux-Montaigne et chroniqueur régulier pour l’excellent mensuel La Décroissance. Il vient de faire paraître, dans la collection Cent mille signes des éditions Agone, un essai intitulé Pour une socioanalyse du journalisme. Pour ce spécialiste de Pierre Bourdieu, hors de question de penser que les journalistes participent à un grand complot pour protéger l’ordre libéral établi ou qu’ils obéissent docilement aux injonctions de leurs richissimes actionnaires. Selon lui, les journalistes se contentent simplement d’être eux-mêmes, c’est-à-dire une « fraction emblématique de la nouvelle bourgeoisie intellectuelle », qui est née dans le système, en vit et tient à le faire perdurer. Par son analyse aussi pertinente qu’originale, Alain Accardo nous livre un état des lieux saisissant de la presse actuelle, qui parlera à n’importe quel pigiste précaire, mais également des pistes − possibles, exigeantes, radicales − pour mettre en place, demain, un vrai service public de l’information.


***

Des mastodontes contrés par les médias alternatifs ?

Le Comptoir : Dans votre livre, vous dépeignez avec précision comment la majorité des journalistes actuels est acquise à ce qu’on appellera, grosso modo, l’ordre libéral établi. Mais, en tant que chroniqueur régulier du mensuel La Décroissance, vous n’êtes pas sans savoir que des médias alternatifs se développent sans cesse. Ne peut-on pas pointer une certaine responsabilité du lecteur − quand il lit encore ! − qui préfère se tourner vers des contenus qui ne le satisfont pas, plutôt que vers des contenus de qualité mais dont il déplore le prix ?

Alain Accardo : Les deux enquêtes qui sont à la base de cet ouvrage ont eu lieu dans les années 1990. Elles visaient donc l’information journalistique telle qu’elle était faite par la presse écrite traditionnelle, quotidienne et magazine, et surtout par la presse audio-visuelle des chaînes de télévision publiques et commerciales et des stations de radio. Les médias alternatifs n’avaient pas encore pris une grande importance, il n’y avait pas d’accès généralisé à l’Internet, pas de réseaux sociaux, pas d’information en ligne, etc. Toutes ces innovations n’ont d’ailleurs pas changé le problème fondamental, celui de la démocratisation réelle de l’information.

L’explosion du numérique a entraîné une évolution de la situation caractérisée, entre autres, par l’aggravation des difficultés de la presse écrite, mais l’inévitable adaptation des médias de presse aux nouvelles technologies n’a pas provoqué, pour autant qu’on puisse le mesurer, sur le plan de l’emploi, un appel d’air comparable à celui qu’avait provoqué en son temps la mise en place d’une information radiophonique puis télévisée. Les effectifs journalistiques semblent s’être stabilisés (vers 37 000 selon la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels) alors que la demande d’embauche est devenue pléthorique, et surtout que l’emploi de journalistes est allé en se précarisant toujours davantage, conformément à la tendance généralisée, dans l’ensemble du monde industrialisé, de toutes les productions soumises à la loi du marché, celles où l’emploi devient inévitablement la variable d’ajustement et l’employé un produit jetable.

L’information est une marchandise comme les autres et sa production, l’affaire d’une industrie comme les autres, aux mains de puissants groupes industriels et financiers, ou aux mains de l’État capitaliste qui fait fonctionner le public sur le modèle du privé. Par rapport à ces mastodontes, les médias alternatifs ne peuvent faire le poids, ni par l’audience ni par le prestige social. Le type de journalisme le plus connu du grand public demeure celui qui a cours dans les rédactions des télés et des radios, où s’empressent désormais même les journalistes de la presse écrite. La capacité de ce type de journalisme à apparaître comme LE journalisme par excellence, est évidemment liée à la possibilité dont il use et abuse quotidiennement de se mettre lui-même en vitrine, de soigner sa propre mise en scène et de s’auto-célébrer en permanence, pour ne rien dire de la place démesurée prise par cette activité et ceux qui l’exercent, dans la fantasmagorie littéraire romanesque et cinématographique et par là, dans l’imaginaire collectif.

Cela dit, je voudrais m’arrêter un instant sur l’idée, implicitement contenue dans votre question, que les médias alternatifs produisent, sinon de la bonne information, du moins de l’information meilleure. Cela est vrai de certains, pas de tous. Un trop grand nombre de ceux qui sont relégués, ou se mettent eux-mêmes, en marge du système médiatique, ne proposent en fait d’alternative au modèle dominant, que de simples variantes distinctives qui restent fondamentalement fidèles aux stéréotypes traditionnels profondément inscrits dans l’ethos et l’habitus journalistiques. C’est pourquoi j’ai insisté dans mon travail sur la nécessité pour les membres de la corporation tout entière de procéder à une auto-socioanalyse permanente et sans complaisance pour apprendre à discerner en quoi et dans quelle mesure chacun(e) est une créature du système, comme nous le sommes tous et toutes avant tout effort d’auto-réflexivité, toujours trop tardif, toujours pénible et toujours incomplet.

Il y a finalement assez peu d’originalité dans les médias alternatifs en dehors des innovations technologiques et leurs journalistes, tout comme leurs homologues de la presse institutionnelle, sont trop souvent enclins à confondre les contestations dans le système avec la contestation du système, comme ils tendent à confondre réactions de révolte morale ou de compassion humanitaire avec pensée politique. D’où une vision toujours aussi brouillée et impressionniste de la réalité des rapports sociaux sauf chez les journalistes (les moins nombreux) capables d’analyser le monde social en termes de classes. Il reste beaucoup à faire aux journalistes pour apprendre à décoloniser leur subjectivité et à se défaire de l’emprise du système. Mais cela ne peut s’apprendre, et pour cause, ni en école de journalisme ni en IEP [Institut d’études politiques, NDLR].


Une question de formation ?

Le Comptoir : Vous n’êtes d’ailleurs pas tendre avec les écoles de journalisme, que vous accusez de négliger la culture générale et d’être « plus préoccupées du placement professionnel de leurs diplômés […] que de la qualité réelle de leur formation générale supposée satisfaisante ». Vous appelez donc à créer « un réseau d’écoles de journalisme qui − à la différence des médiocres écoles actuelles ne seraient pas des officines […] fonctionnant toutes pour un marché du travail dominé et régenté par le patronat de presse ». Mais, plus que les seules écoles de journalisme, il semble que ce soit aujourd’hui l’ensemble du système éducatif français qui souffre d’un niveau insuffisant, d’une médiocrité généralisée et de la disparition de la culture générale (on pensera à l’essai de Jean-Claude Michéa sur L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes). Comment les nouvelles formations que vous proposez pourraient-elles combler de telles lacunes ?

Alain Accardo : Comment pourrait-on être tendre avec les écoles de journalisme quand on a eu la possibilité d’observer de près, pendant des années, leur mode de fonctionnement et les résultats de leur travail ? Au demeurant, c’est chez les journalistes eux-mêmes que l’on trouve les critiques les plus saignantes relativement à la formation et aux écoles. Ma critique à moi présente cette particularité qu’elle ne se borne pas à pointer en les déplorant les insuffisances et les travers des pratiques journalistiques, mais qu’elle s’efforce de comprendre ce phénomène d’un point de vue sociologique. Il ne vous aura sans doute pas échappé que l’objet central de mon travail, c’est l’étude, dans une optique qui se veut bourdieusienne (mais pas seulement), de ce vecteur sociologique majeur de la modernité qu’est la classe moyenne, et du fer de lance de cette classe, la fraction moderniste que constitue la petite bourgeoisie nouvelle. La corporation journalistique en est une composante représentative.

En étudiant le microcosme journalistique, je pense qu’on peut, plus largement, comprendre comment le modèle américain du libéralisme débridé a réussi à pénétrer les mentalités des classes moyennes occidentales ou occidentalisées et à faire de celles-ci, dans l’ensemble et non sans contradictions, des servantes zélées du système. Le processus historique de moyennisation (modernisation-tertiarisation) des sociétés développées ou émergentes, et son effet sociologique principal, le développement des petites bourgeoisies nouvelles, n’est pas le seul facteur du triomphe du capitalisme sur la planète, mais il en est assurément un facteur décisif. En engendrant, développant, domestiquant, formatant ces couches et catégories nouvelles, le système travaille à sa propre sauvegarde parce que les classes moyennes ont beau être structurellement des populations clivées, contradictoires, écartelées entre les pôles de la domination sociale, l’histoire montre qu’elles vont de préférence alimenter les forces conservatrices ou contre-révolutionnaires, chaque fois que l’ordre économico-politique dont elles sont nées et qui les fait vivre est menacé. Se situant à gauche socialement, c’est-à-dire par leurs pieuses intentions humanistes, elles sont à droite politiquement, par leur soutien à toutes les politiques réelles et « réalistes », y compris d’austérité et de régression sociale, pour peu qu’on sache ménager leurs intérêts de dominants chez les dominés.

De ce point de vue, la question de savoir quelles sont les causes occasionnelles, annexes ou adjacentes qui contribuent à dégrader le travail journalistique, est une question intéressante, mais pas primordiale. La critique que vous adressez à « l’ensemble du système éducatif français » est certainement très bien fondée. Mais à mes yeux, le problème de fond n’est pas de savoir dans quelle mesure les carences du journalisme sont imputables aux carences de la formation scolaire et universitaire (problèmes réels qu’on s’ingénie, mais en vain, à résoudre au fil des décennies, par des « réformes » internes, ponctuelles ou sectorielles et toujours imparfaites, qui dérangent à peu près autant qu’elles arrangent, sans jamais pouvoir aller à la racine des choses).

La vraie question, à mes yeux, est celle de savoir comment parvenir à changer la logique objective de fonctionnement d’un système social où la nécessité impérieuse de rémunérer toujours plus, et en priorité, un Capital privé toujours plus colossal, tentaculaire et avide, oblige à faire passer au second plan, à retarder ou minimiser, voire à supprimer, tous les investissements qui auraient d’abord pour but l’utilité publique, donc l’amélioration des conditions de vie, de formation, de travail, de rémunération, etc., de tous les salariés, aussi bien dans le journalisme que dans l’enseignement et ailleurs. En attendant de pouvoir mettre fin au système Capital-Salariat, il n’est pas interdit d’imaginer, bien au contraire, un pouvoir réellement démocratique qui déciderait d’affecter les ressources nécessaires (par exemple une partie des milliards de la seule évasion fiscale) à la rénovation d’un système éducatif public qui aurait pour mission d’assurer une formation scolaire et universitaire de qualité mais aussi de faire sortir l’information de masse et le journalisme de leur préhistoire idéologique, qui semble s’être arrêtée au XIXe siècle. L’effort d’imagination à fournir serait d’autant moins difficile qu’il suffirait pour commencer de reprendre enfin le programme préconisé par le Conseil national de la Résistance, qui avait reçu un commencement d’exécution avec le gouvernement de la Libération, et qui fut très vite abandonné sous la pression des lobbies patronaux. La philosophie de cet ensemble cohérent de mesures était de doter la France d’une Information nationale comme on l’avait dotée, avec succès, d’une Éducation nationale, et d’arracher ainsi l’information devenue politiquement vitale pour toute une nation, à la logique des appétits et de l’appropriation privée, comme la IIIe République avait précédemment arraché l’enseignement public à l’Église.

Il ne s’agit pas seulement d’améliorer le niveau de culture générale ou les capacités d’expression écrite et orale des journalistes, qui en auraient bien besoin. Il s’agit, bien plus profondément de réformer l’entendement journalistique mystifié par les intérêts de classe et conditionné par les puissances du Marché. Car enfin, pourquoi le journalisme devrait-il rester la chasse gardée de la petite et de la grande bourgeoisie, avec les problèmes que l’on sait ? Dès lors qu’un service d’utilité publique répondant à un besoin collectif, est accaparé par une classe (ou une fraction de classe) sociale, c’est l’indice que la démocratie n’est plus qu’un thème de rhétorique électoraliste. Comment peut-on parler de démocratie quand les enfants de familles bourgeoises s’emparent, à chaque génération, de la majeure partie des postes de direction dans tous les domaines, quand une Assemblée dite nationale ne compte pratiquement plus d’ouvriers dans ses rangs, quand un enfant d’ouvrier agricole ou de femme de ménage a une probabilité quasi nulle de devenir professeur agrégé, ingénieur de grande école, médecin, avocat, architecte, député, quand l’exclusion et la ségrégation frappent les classes populaires dans à peu près tous les secteurs, quand les écoles de journalisme et les IEP sont obligés de pratiquer la « discrimination positive » pour arriver à transformer en journalistes quelques enfants sortis d’une ZEP ? Comment les ténors du journalisme peuvent-ils encore jouer aux grands démocrates quand on sait comment leurs propres médias traitent leurs précaires ? Mais il serait ridicule, bien sûr, d’imaginer que l’aristocratie journalistique se sente plus solidaire de son prolétariat que de son actionnariat. Cela manquerait furieusement de « pragmatisme ».


Quelle signification accorder à de récents licenciements ?

Le Comptoir : Récemment, nous avons pu voir la suppression du service de macroéconomie de La Tribune, après l’arrivée d’un nouvel investisseur, entraînant le départ de Romaric Godin. Nous avons également assisté au licenciement d’Aude Lancelin, directrice adjointe de la rédaction de L’Obs, officiellement pour des motifs managériaux. Or, ces deux profils sont largement connus des lecteurs pour être plutôt à contre-courant de l’ordre établi et leurs départs ont tout l’air d’être motivés par des raisons politiques. Le système est-il désormais obligé d’éliminer ses opposants en interne ? Arrive-t-il en bout de course ?

Alain Accardo : Ne sachant rien de précis sur la trajectoire de ces deux journalistes dans les médias, je m’abstiendrai de tout jugement sur leur cas personnel, sauf pour remarquer que, le champ médiatique étant ce qu’il est, il est difficile de concevoir qu’on puisse atteindre les postes élevés qu’ils ont occupés respectivement à La Tribune et à L’Obs, sans donner satisfaction à leurs employeurs, sans leur fournir des raisons de penser que leur confiance était bien placée, ce qui exclut logiquement que ces journalistes aient pu faire ouvertement figure d’opposants. Opposants à quoi, d’ailleurs ? La plupart des agents qui ont des démêlés avec leurs employeurs excellent à transformer rétrospectivement les querelles de personnes et les conflits d’intérêts matériels en motifs de contestation ou de rupture un peu plus nobles, tels que des désaccords idéologiques. Lesdits désaccords, quand ils existent, portent plutôt sur des questions ponctuelles (traitement d’un dossier par exemple, censure d’un article, etc.) Ils ne sont généralement pas de nature à provoquer des ruptures radicales, des renoncements définitifs. À partir d’un certain degré de notoriété, la carrière journalistique tend à prendre l’allure d’un jeu de chaises musicales, on quitte une rédaction pour une autre, et souvent avec une promotion à la clé. Si ceux qui abandonnent le poste qu’ils occupaient étaient des opposants réels au système, si leur critique remettait en cause la substance du système, on ne leur proposerait pas de les recaser ailleurs. Ils seraient des parias, irréconciliables avec un système d’information uniformément accaparé et imprégné par l’économie libérale et fonctionnant de façon pseudo-démocratique.

Bien entendu, dans le journalisme comme ailleurs, un individu peut toujours trouver son chemin de Damas et se mettre à brûler le lendemain ce qu’il adorait la veille. Mais c’est là une forme d’héroïsme rare, que le système ne peut tolérer et dont il se débarrasse le plus vite possible. À supposer que les deux journalistes dont vous parlez soient des opposants réels, ils ne seraient que deux cas récents sur une très longue liste de journalistes que le patronat de presse de toutes les époques a su récompenser pour leur docilité ou punir pour leur non-conformité à la « bien-pensance » dominante. Au demeurant, il n’y a pas lieu de regarder comme des symptômes de crise du système tous les remous et les grincements imputables au fonctionnement normal d’une rédaction. Comme tous les groupes de travail, les équipes journalistiques, surtout les plus nombreuses, sont traversées de conflits divers et variés qui peuvent être très dommageables à un individu, mais sont sans danger pour le système. Le monde entrepreneurial a toujours su se défendre et d’abord contre ses propres salariés, comme on peut le constater dans tous les secteurs de la production. Le licenciement des travailleurs (en commençant par les syndiqués et les « fortes têtes ») et le management sans ménagement des « ressources humaines » n’est pas le signe que le système « arrive en bout de course » mais au contraire le signe qu’il fonctionne normalement, c’est-à-dire conformément à sa logique, sans état d’âme et sans entrave, et qu’il poursuit imperturbablement sa course. Peut-être cette course frénétique finira-t-elle par rentrer dans un mur. Mais ce genre de mur, c’est comme les pyramides d’Égypte : il faut mobiliser les masses pour l’édifier, et pas seulement la bonne volonté de quelques individus isolés, si héroïques, brillants et généreux soient-ils, comme je m’honore d’en avoir quelques-un(e)s pour ami(e)s parmi les journalistes.

Dans l’ensemble, la population des journalistes forme une population « moyenne » qui est née et vit du système et entend y rester. Son légitimisme, mot savant pour désigner sa fascination et son respect petit-bourgeois pour le pouvoir établi des grands bourgeois, la rend inapte aux luttes sociales, je veux dire pour d’autres objectifs que la défense de sa niche fiscale ou d’une prétendue « liberté de la presse » (qui n’est rien d’autre que le droit des journalistes à faire ce qu’ils veulent et pas du tout le droit du public à être vraiment informé), etc. C’est pourquoi les mobilisations journalistiques sont assez dérisoires, comme en témoignent encore ces jours-ci les remous à France Télévision qui se soldent, une fois de plus, par le vote d’une « motion de défiance » des personnels envers la hiérarchie, et ce, à la suite du renvoi d’un journaliste qui va, n’en doutons pas, continuer à gagner son très confortable salaire en jouant au petit caporal dans un autre JT. Une motion de défiance ! La Direction en tremble encore ! Mais ces journalistes sont contents, ils ont administré la preuve qu’ils sont des êtres libres. Libres de quoi ? « De sucer des bonbons à la menthe », comme dirait Erri De Luca.


Pour un service public de l’information

Le Comptoir : Comment décoloniser le journalisme de la pensée libérale ? Existe-t-il des moyens concrets de le faire à l’échelle d’un État (une proposition portée par le programme de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, par ailleurs) ?

Alain Accardo : Une fois encore, en cette année 2017, le pays se retrouve en campagne électorale. Plutôt que le pays d’ailleurs, ce sont les médias institutionnels de toute nature (y compris les instituts de sondage) qui se sont mobilisés et tournent maintenant à plein régime pour effectuer la mise en scène « démocratique » de la comédie à grand spectacle que sont les élections législatives. Les cuisines rédactionnelles surexcitées s’activent quotidiennement pour nous mijoter, à grand renfort d’articles et d’émissions, la ratatouille de ce qu’elles appellent « l’information ». Puisque ce sont les journalistes et leurs employeurs qui ont la haute main sur l’élaboration des menus, on peut leur faire confiance pour ne jamais y faire figurer un véritable débat national sur l’état scandaleux de l’information de presse dans notre pays et sur les voies pour y remédier. Gageons qu’aucun candidat « sérieux » ne se hasardera à aborder de lui-même la question, tant est forte la crainte de s’aliéner la presse. Pourtant, entre autres maux majeurs ruinant notre santé démocratique, il y a l’état dans lequel se trouve l’information telle qu’elle est confisquée aujourd’hui par les grands médias de presse et leurs journalistes.

Il convient donc, au lieu de nous pourlécher du plat qu’ils nous servent, de mettre au contraire les pieds dedans. La situation actuelle de la grande presse d’information (écrite et audio-visuelle) est caractérisée par la perte de toute autonomie réelle par rapport au pouvoir politique et aux puissances d’argent. L’hétéronomie des médias d’information a deux ensembles de causes : d’une part la privatisation des moyens de production de l’information (avec la financiarisation, la concentration et la dépendance par rapport à la publicité) ; d’autre part les structures de la personnalité journalistique (ethos professionnel, mentalités et dispositions profondes socialement incorporées). Le premier ensemble de causes est généralement le mieux et parfois le seul aperçu par la plupart de ceux qui réfléchissent aux remèdes à apporter à la situation présente. Certains proposent par exemple de réactualiser, en leur apportant les adaptations et les prolongements nécessaires, la philosophie et les décisions adoptées à la Libération par le législateur, dont le projet initial de démocratisation de la presse devait malheureusement être vite enterré.

Il va de soi qu’une telle démarche non seulement continue à s’imposer mais encore qu’elle ne doit pas s’arrêter à des demi-mesures. Si à la Libération déjà, les réformateurs issus de la Résistance se préoccupaient légitimement de combattre la concentration des titres entre les mains de groupes privés, a fortiori faut-il aujourd’hui abattre la puissance tentaculaire des véritables « empires » qui se sont constitués. Il importe donc de détruire ceux-ci par l’expropriation et une législation anti-monopole favorisant le développement d’une presse indépendante et non lucrative.

Mais il importe aussi de s’attaquer plus fondamentalement à la privatisation des moyens de production (y compris de celle des biens symboliques comme la culture et l’information), qui est à la racine de la soumission des médias au pouvoir de l’argent. C’est là une condition indispensable à l’instauration, en principe et en fait, du droit à l’information, dans tous les domaines, comme un droit fondamental du citoyen, sur le même plan et au même titre que le droit à l’instruction, à la santé, etc. Un État réellement démocratique doit se porter garant de l’égal accès à l’information pour tous les citoyens sans discrimination, tant comme utilisateurs (être informés) que comme producteurs (informer les autres).

C’est dire qu’il incombe à la collectivité de se doter d’un véritable service public de l’information et de financer la satisfaction de ce besoin fondamental de la vie en démocratie, comme elle finance l’instruction, la santé ou la sécurité publiques. On ne peut pas se réclamer de l’idéal démocratique et laisser la production et la diffusion de ce bien symbolique vital qu’est l’information à la merci des appétits et des manœuvres mercantiles.

Mais il ne servirait strictement à rien de financer à grands frais un service public de l’information si on laissait la responsabilité de son fonctionnement et de sa gestion au même genre de personnel journalistique qui occupe aujourd’hui les postes du prétendu « service public » ou qui peuple les rédactions des grands médias. Il n’y a malheureusement pas grand-chose à retenir de l’actuel système de recrutement, de formation et de gestion du personnel journalistique des différents secteurs institutionnels. Le résultat le plus constant des mécanismes actuels est de confier les rênes des appareils médiatiques à une caste largement cooptée et acquise à l’ordre capitaliste, celle-là même qu’on a pu décrire comme Les nouveaux chiens de garde.

Cette minorité privilégiée, d’origine majoritairement bourgeoise, truste les postes de direction et de responsabilité ; elle encadre et exploite, pour le compte des actionnaires, une armée docile d’exécutants que ni sa sociologie, ni sa formation, ni sa philosophie, ni son statut de plus en plus précaire ne prédisposent – à l’exception, çà ou là, de courageux groupes de réfractaires et d’îlots valeureux de résistance – à combattre l’aliénation des médias par l’argent et la connivence politique avec tous les courants de droite et de gauche du néolibéralisme.

Une véritable information de service public exige un type nouveau de journalisme, en rupture avec le modèle cher aux écoles de journalisme actuelles (de statut public ou privé). Celles-ci ne sont que des officines de placement pilotées par le marché de l’emploi, c’est-à-dire par le stéréotype professionnel correspondant aux besoins des entreprises de presse. Dûment formatés dans cette perspective, les journalistes sont poussés, pour la plupart, à des fins publicitaires de massification et de manipulation de leur cible (lectorat, audience), à produire et diffuser l’information caricaturale et putassière que nous connaissons aujourd’hui et dont la critique n’est plus à faire.

Un journalisme de service public digne de ce nom implique la mise en place de filières de formation qui, contrairement à celles d’aujourd’hui, recrutent davantage d’élèves issus des classes populaires et dispensent, par l’intermédiaire d’enseignants qualifiés, un enseignement à la fois universitaire et technologique de haut niveau. Celui-ci devrait avoir pour finalité de faire acquérir aux étudiant(e)s non seulement la maîtrise des technologies de l’information mais en même temps et surtout le niveau élevé de culture générale et aussi de conscience civique et de souci du bien public sans lesquels l’exercice du métier ne peut plus obéir qu’à des ambitions carriéristes médiocres et dégénérer finalement en contribution, délibérée ou non, au maintien technocratique de l’ordre idéologique.

L’obtention d’une telle compétence inséparablement intellectuelle et éthique devrait déboucher sur des emplois stables et décemment rémunérés, avec une gestion des carrières analogue à celle de la fonction publique, sur la base des seules aptitudes et des seuls mérites avérés, seul moyen de soustraire, dans le principe, les parcours professionnels à l’arbitraire des copinages, du clientélisme et du népotisme qui règne présentement. Cela supposerait, en outre, l’instauration d’une autorité de tutelle et d’instances de contrôle élues dans lesquelles seraient démocratiquement représentées toutes les composantes de la profession (y compris bien sûr les syndicats), qui auraient pour tâche principale de faire établir des contrats de travail non abusifs, et de faire respecter par tous des règles de déontologie aujourd’hui bafouées par le journalisme de marché.

Quant à ceux qui s’inquiètent de ce que deviendrait dans un tel cadre la liberté de conscience des « fonctionnaires » de l’information, on peut répondre qu’on ne voit pas en quoi cette liberté de conscience serait plus menacée que celle des agents en service dans les administrations publiques existantes, par exemple celle d’un professeur de philosophie ou d’histoire dans l’exercice normal de sa fonction dans l’Éducation nationale. L’emprise de l’État sur l’information n’est néfaste que lorsque l’État est lui-même sous la coupe du Capital et qu’il cautionne l’idéologie bourgeoise dominante. Et il est piquant de voir que, sous prétexte de ne pas attenter à la prétendue liberté du journalisme, on s’accommode de ce qu’un journalisme acoquiné avec le pouvoir politique, asservi à la finance et imprégné de libéralisme étend son emprise sur le monde intellectuel, alors qu’au contraire ce qui peut subsister de journalisme critique est condamné à la marginalité et au dépérissement.

Sans une double réforme conjointe des structures objectives et des structures de subjectivité, il est vain d’espérer démocratiser des médias qui sont devenus, dans leur substance même, des piliers essentiels de la ploutocratie régnante. On aimerait savoir ce qu’en pensent nos candidats défenseurs de la démocratie.

 
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Notes

[1Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’association Acrimed, mais seulement leurs auteurs dont nous ne partageons pas nécessairement toutes les positions.

[2Les sous-titres et la présentation sont d’Acrimed.

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Actualité des médias n°10 (novembre 2017)

Du côté des programmes, des informations et des entreprises médiatiques.