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Paris-Normandie préfère prescrire qu’informer (17 janvier)

par Denis Perais,

Seul quotidien régional de Haute-Normandie, Paris-Normandie  [1] n’hésite pas à revendiquer sa mission démocratique d’information. Ainsi, Jean-Pierre Boulais avait-il affirmé dans le supplément du 29 avril 2005, "Comprendre la Constitution européenne", que le rôle du quotidien était de « contribuer à apporter des réponses aux questions les plus couramment posées, répondant ainsi pleinement à sa mission d’information  ». Dans son édition du 17 janvier 2006, dans un dossier consacré au contrat première embauche (CPE), Paris-Normandie démontre une nouvelle fois que sa prétendue mission pédagogique dissimule une presse de parti-pris [2].

Des titres à sens unique

En première page, le titre, « Coup de pouce à l’emploi des jeunes » (sans point d’interrogation...), surplombe une grande photo montrant un jeune, tout sourire, en train de réparer une voiture. La légende de la photo est tout à fait explicite : « Pour tenter d’endiguer le chômage des jeunes, Dominique De Villepin a lancé hier le “contrat première embauche”, dans les entreprises de plus de 20 salariés, assorti d’une période d’essai de deux ans. Une façon d’aider les jeunes à entrer dans les entreprises  » (toujours sans point d’interrogation...).

Mais le quotidien ne s’arrête pas là. Toujours en première page, il titre également, « Trois cents emplois à la clé - Ikéa s’installe à Tourville en 2008 », avec un sous-titre qui lui aussi très favorable : « Le roi de l’ameublement en kit va s’installer à Tourville-la-Rivière. Le magasin de 25 000 m2 va être un atout pour Rouen et Elbeuf  » (toujours sans point d’interrogation...).

Après cette mise en bouche, Paris-Normandie insiste, en page “France-Monde”, sur la « qualité » du contrat première embauche. Le titre de l’article, cette fois, est interrogatif : « Emploi : un bon plan pour les jeunes ?  ». Il surplombe une photo qui représente le même jeune en train de sourire en réparant une voiture. Mais la “prudence” du titre fait rapidement place à un soutien explicite, exprimé par la légende de la photo : « Parmi les “garanties” du CPE, figurent le “droit individuel à la formation ” et le Locapass, qui offre un étalement de la caution du logement  ». Un vrai progrès... Le quotidien a fait le choix de ne pas inquiéter les jeunes...

Des objections invisibles

Dans le corps de l’article, seuls les propos de Dominique De Villepin seront rapportés dont notamment ceux-ci : « Ce contrat, c’est une entrée directe dans un emploi stable : il a vocation à aider ceux qui ont de réelles difficultés à entrer sur le marché du travail, pas à se substituer aux autres contrats. C’est l’assurance de construire un vrai parcours sécurisé dans l’entreprise. » En procédant ainsi et sans les critiquer ou donner la parole à ceux qui pourraient le faire, l’article, non signé (qui engage donc l’ensemble de la rédaction), accompagne la politique gouvernementale.

Le quotidien donnera quand même quelques “informations” dans deux encarts. Le premier intitulé, “Emplois des jeunes : des situations inégales” compare (à partir de données Insee et Eurostat) la situation entre la France et le reste de l’Europe sur différents taux de chômage ; le second encart, intitulé “Six mesures phares”, explique le contenu de ce contrat précaire en matière de « formation des jeunes, exonérations de charges sociales, indemnité obligatoire pour stages plus de 3 mois, détachement des salariés, cumul temps partiel et intérim, orientation bénéficiaires ASS  ».

Mais là encore, seuls les propos du Premier ministre seront repris pour expliquer ces "six mesures phares". Pour compléter son dossier, Paris-Normandie décide alors, non pas de donner la parole à des organisations syndicales et politiques mais à deux personnes, un patron et un jeune, avec comme titre, « Deux normands analysent les mesurent du plan Villepin ». Ils ne représentent donc qu’eux-mêmes, ce qui empêche le lecteur d’avoir une représentation circonstanciée de l’avis général sur ce contrat. On ne ne peut que s’étonner de l’absence de commentaires d’organisations collectives [3], comme les syndicats ou les partis politiques, qui ont une autre légitimité que deux simples individus.

Sans surprise, « le président de la Fédération française du bâtiment Haute-Normandie[notons ici qu’il ne s’exprime pas à ce titre], Marc Sauvage applaudit à l’annonce du contrat première embauche (CPE) ». Il en donnera la principale raison : « Quand on est pas toujours sûr de quelqu’un, de sa motivation, alors qu’on s’engage par ailleurs, ce type de contrat permet de se séparer sans se retrouver devant le tribunal  ». Quel beau compliment au projet gouvernemental. Social, Marc Sauvage précise tout de même : « Reste que notre ambition est d’offrir un emploi stable.  »

Pour bien faire comprendre à ses lecteurs de quel côté il penche, le quotidien nous offre aussi en première page, l’éditorial de Jean-Marie Gautier : « L’entrée en jeu des jeunes  ». Il félicite le Premier ministre de lancer « à son tour, une offensive contre l’inemploi des jeunes, “une exigence absolue” et une “exigence économique”. On pourrait ajouter un devoir moral ». En bon pédagogue du “mieux vaut ça que le pire”, l’éditorialiste reconnaît que si la « méfiance  » des syndicats « est structurellement légitime (...), instaurer un contrat spécifique pour les jeunes, c’est à l’évidence toucher aux règles du jeu. Mais cela ne vaut-il pas mieux que les laisser sur la touche ?  »

Mais le tour de force de Paris-Normandie (qui est une véritable manipulation), est de faire valider le dispositif gouvernemental par « l’Ebroïcien, Arnaud Wullen, [qui] cherche du travail dans l’informatique.  » Extraits : « Je trouve la réforme du contrat première embauche très intéressante, dans la mesure où au bout de deux ans, on peut obtenir un CDI.  » Arnaud Wullen ira même jusqu’à prétendre que « les avantages pour l’employeur dans les contrats premières embauches. Il n’en a pas ». Etc.

Bien entendu, le quotidien pourra toujours se retrancher derrière les propos de l’intéressé pour se disculper d’une manipulation grossière. Ce qui est certain, c’est que Paris-Normandie a offert à ses lecteurs un dossier à sens unique, loin d’un travail informatif qu’il prétend incarner. A défaut de connaître les objections de ceux qui contestent le contrat première embauche, les lecteurs, avec leur quotidien, accompagneront les réformes du gouvernement...

Denis Perais

 
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Notes

[1Le quotidien fait parti du pôle des quotidiens normands créé en 2004 par son propriétaire, France-Antilles, appartenant à Philippe Hersant, qui comprend également Le Havre-Presse, Havre-Libre, Le Progrès de Fécamp et l’hebdomadaire Liberté-Dimanche.

[3En fait, une organisation patronale s’exprimera, « la confédération des artisans du bâtiment(Capeb) », qui naturellment, « se dit elle aussi ravie de ce nouvel outil ».

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