Observatoire des media

ACRIMED

Les lendemains du 11 septembre (5)

" Nous sommes tous Américains " : (2) Les copistes

L’attaque des deux tours du World Trade Center et du Pentagone a provoqué, dans les médias français et européens, une orgie de compassion pour le peuple américain (à comparer avec l’indifférence pour les souffrances d’autres peuples) et de déclarations enthousiastes en faveur des Etats-Unis et de son gouvernement. Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 à New York et à Washington, le directeur du Monde publiait en "une" de son journal (13 septembre 2001) un éditorial titré : " Nous sommes tous Américains ". Une phrase qui a fait son chemin...

En direct de Los Angeles, Michael Cimino pour France Inter

Sur France Inter, le 18 septembre 2001, nouvelle émission spéciale en direct de New York, dont chaque minute ou presque on nous rappelait l’heure locale sans doute pour accélérer le caractère fusionnel de l’Alliance atlantique, de la civilisation, du monde libre.

Michael Cimino [1] n’avait rien à dire, mais il le disait de Los Angeles : " Nous avons été touchés par l’éditorial de Jean-Marie Colombani dans Le Monde : "Nous sommes tous Américains." "

A la fin de l’entretien, la politologue Nicole Bacharan, qui avait servi d’interprète empressée à ces mots dépourvus d’intérêt : " Thank you Michael and remember this : we are all Americans. "

Source : Le Monde diplomatique (Serge Halimi)

James Rubin (ancien porte-parole du Département Etat)

Dans le cahier spécial du Monde (édition datée du 27 septembre 2001) consacré aux attentats du 11 septembre 2001, on peut lire un point de vue de James Rubin, porte-parole du Département d’Etat du temps de Madeleine Albright. Son analyse, titrée " L’an I d’une coalition contre le terrorisme a sonné ", commence ainsi : " Les Américains ont apprécié la solidarité qui s’est manifestée dans toute l’Europe - non seulement par les dix-neuf Etats membres de l’OTAN mais également les réactions spontanées de citoyens ordinaires. A quoi s’ajoute ce titre fort à la une du Monde : "Nous sommes tous américains". "

Le point de vue se termine par cette phrase : " Les ennemis de la civilisation veulent nous diviser. Il faut être unis pour les vaincre. "

Benjamin Netanyahu plagie Jean Marie Colombani

Benjamin Netanyahu, Address to House Committee, Washington, 24 septembre 2001 (troisième paragraphe : c’est nous qui soulignons) :

" Distinguished representatives, I want to thank you for inviting me to appear before you today. I feel a profound responsibility addressing you in this hour of peril in the capital of liberty. What is at stake today is nothing less than the survival of our civilization. There may be some who would have thought a week ago that to talk in these apocalyptic terms about the battle against international terrorism was to engage in reckless exaggeration. No longer.

Each one of us today understands that we are all targets, that our cities are vulnerable, and that our values are hated with an unmatched fanaticism that seeks to destroy our societies and our way of life.

I am certain that I speak on behalf of my entire nation when I say : Today, we are all Americans. In grief, as in defiance. In grief, because my people have faced the agonizing horrors of terror for many decades, and we feel an instant kinship with both the victims of this tragedy and the great nation that mourns its fallen brothers and sisters. In defiance, because just as my country continues to fight terrorism in our battle for survival, I know that America will not cower before this challenge. "

Ivan Levaï, Américain pendant trois minutes

Ivan Levaï, Revue de presse, 14 septembre 2001, France Musiques, 8h30 :

" Bonjour à tous. Aujourd’hui à midi, nous serons tous Américains. C’est Gilles Dauxerre qui reprend ce matin dans Paris Normandie le titre de l’éditorial que signait dès mercredi en première page du Monde son directeur Jean-Marie Colombani. Nous serons tous Américains en effet en faisant trois minutes durant silence tout à l’heure. […]

Lionel Jospin a invité, vous le savez, l’ensemble des salariés des services publics à s’arrêter de travailler et se taire un instant en signe de solidarité avec nos alliés durement frappés et les syndicats des entreprises privés ont demandé à leurs adhérents de se joindre à ce mouvement.

C’est paradoxal mais le silence total, trois minutes durant, est interdit aux radios. C’est la raison pour laquelle France Musiques, France Inter, France Info, France Culture, France Bleue et FIP diffuseront à midi aujourd’hui en hommage aux disparus dans les attentats aux Etats-Unis le motif O Justi d’Anton Bruckner. C’est le choeur de Radio France qui l’interprétera en direct […] Mais en réalité puisque tous les personnels de cette maison sont invités à se joindre à l’hommage, c’est aussi le cœur de l’entreprise que l’on entendra battre derrière la musique de Bruckner. "

Source : Le Monde diplomatique (Serge Halimi)

Jean d’Ormesson informe Bush d’un nouveau cri

Dans une " Lettre ouverte au président Bush ", Jean d’Ormesson écrit : " Vous connaissez le cri qui est sur toutes nos lèvres : "Nous sommes tous des Américains." " (Le Figaro, 16 septembre 2001.)

Georges-Marc Benamou découvre la perfection

Georges-Marc Benamou, Europe 1, 16 septembre 2001 : " C’est la phrase de la semaine : " Nous sommes tous des A-mé-ri-cains ! " Elle est de Jean-Marie Colombani, le directeur du journal Le Monde […] Il n’y avait rien à dire. Elle [la phrase] était parfaite. "

Max Gallo, porte-parole du consensus général

Lors de l’émission "L’esprit public" de France Culture, le 23 septembre 2001, Max Gallo se rallie à la bannière étoilée lui aussi : " Dans l’ensemble, l’éditorial du Monde du jour de l’attentat avec cette phrase "Nous sommes tous américains" qui a été reprise partout a montré qu’il y avait un consensus européen à la fois des populations et des gouvernants et que la riposte américaine était légitime, qu’elle était nécessaire et qu’elle était inéluctable. […] L’ensemble de la civilisation occidentale à travers ce phare que sont les États-Unis vient de subir une défaite. Il ne s’agit pas de l’accepter. On est donc fondé tout à fait à réagir et à vaincre. "

Pierre Hassner, américain d’un certain point de vue seulement

Dans Le Monde, daté du 23-24 septembre 2001, il explique : " Nous ne sommes pas tous des Américains, de même que tous les Français n’étaient pas des juifs allemands en 1968. Mais, d’un certain point de vue, je pense qu’il est parfaitement vrai de dire : "Nous sommes tous américains." D’ailleurs, dans les deux tours, il y avait beaucoup d’Européens, il y avait des musulmans, des Noirs.

Le Journal Du Dimanche, américain en un certain sens

Jean-Claude Maurice, " La réplique et l’engrenage ", éditorial du Journal du dimanche, 16 septembre 2001 : " Si c’est l’Amérique qui est en deuil, ce sont toutes les démocraties qui sont frappées. Et en danger. En ce sens, oui, nous sommes tous des Américains. "

Seulement "un peu", et seulement "new-yorkais"

Jean Levalois, La Presse de la Manche, 12 septembre 2001 : " Aujourd’hui, nous nous sentons tous un peu New-yorkais. "

Libération, seulement "New-yorkais"

Dans un éditorial, " Les failles de la solidarité ", de Jacques Amalric, publié par Libération le 14 septembre, on lit :

" N’en déplaise aux partenaires européens des Etats-Unis membres de l’Otan, la solidarité internationale ne se décrète pas. Elle se constate. […] La disparition d’Israël ne constitue que les hors-d’œuvre du menu islamiste, le plat de résistance étant constitué par la subversion de tous les régimes démocratiques. Un processus que les terroristes fondent, pour le mener à bien, sur l’effroi qu’ils veulent inspirer. C’est en ce sens que la destruction du sud de Manhattan constitue un avertissement qui nous est également adressé. C’est en ce sens que nous sommes tous des New-yorkais, à défaut d’être des Américains. "

Les félicitations d’un "expert"

Dominique Moisi (directeur-adjoint de l’IFRI) [2], Financial Times, 13 septembre 2001 :

" We are all Americans : the front page headline in Le Monde, one of France’s leading newspapers, set the tone without ambiguity. For a publication well known in the 1950s for its neutralist views, and more recently for its often anti-American positions, its stance is highly symbolic. Outside the American embassy in Paris passers-by have laid bouquets. […] All over Europe, not only in London but from Paris to Madrid, from Berlin to Rome, the terrorists who struck at America have re-created the strong sense of western solidarity loosened by the end of the cold war. If the terrorists had wanted to unify the west, to transform the terms if not the nature of the Israeli-Palestinian conflict and - maybe temporarily - to take Israel out of its sometimes self-imposed isolation, they could not have done a better job.[ …] Just as President John F. Kennedy proclaimed in cold war Berlin in 1961, "I am a Berliner", most Europeans watching the incredible images on their television screens felt : "We are all New Yorkers. "

Alain Minc surenchérit : "tous Israéliens"

Lors un entretien avec Alain Minc conduit par Erik Izraelewicz, dans Les Echos (20 septembre 2001), Minc prophétise avec chaleur que " nos sociétés occidentales vont devenir des sociétés à l’israélienne. " Il explique : " Nos sociétés sont à la fois vulnérables et formidablement solides. Ce qui s’est passé lundi [17 septembre 2001] lors de la réouverture de Wall Street est à cet égard très intéressant. Tout le monde s’est serré les coudes. Là encore, on rejoint la métaphore israélienne. Il n’y a rien de plus fragile et de plus résistant que la société israélienne. Israël a été une maquette pour l’Occident. Ce que nous allons vivre, les Israéliens l’ont vécu depuis longtemps. Maintenant, c’est notre réalité. "

Dans le même entretien, Minc déclare : " Les attaques terroristes contre l’Amérique vont provoquer un bouleversement sociologique, beaucoup plus qu’une quelconque mutation économique. La ligne de front s’est déplacée : Israël était en première ligne face au terrorisme et le pays s’était organisé en conséquence. L’Occident dans son ensemble est désormais sur la ligne de front. Plongées dans une situation identique, nos sociétés vont de plus en plus ressembler à celle d’Israël, c’est-à-dire une société hyper-démocratique mais perpétuellement sur le qui-vive. Il n’y a pas plus démocratique qu’Israël. […] C’est ce modèle de société vers lequel nous allons aller progressivement. […] La frontière entre société d’ordre et société civile va s’atténuer. L’autosurveillance va se développer. On va réinventer ce qu’était la garde nationale au XIXème siècle, ce système d’autodéfense dont la bourgeoisie s’était dotée pour ne pas avoir à dépendre de l’armée. "

L’Aveu

Sur France Info, Revue de presse, le 13 septembre, cette exhortation et cet aveu : " Si les unes de tous ces journaux n’arrivent pas à vous convaincre de la gravité des événements que nous vivons, lisez ce qu’ils écrivent. Lisez Jean-Marie Colombani à la une du Monde. Lisez Serge July de Libération, Michel Schifres dans Le Figaro. Lisez la chronique de Jacques Julliard, l’éditorial de Jean Daniel dans Le Nouvel Observateur. Celui de Claude Imbert dans Le Point ou de Denis Jeambar dans L’Express. Lisez ces dizaines de pages, ces centaines d’articles qui expliquent finalement tous la même chose. "

Sources : Acrimed, Le Monde Diplomatique (Serge Halimi), PLPL.

 
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Notes

[1Cinéaste. Auteur notamment de "Voyage au bout de l’enfer" et "La Porte du paradis". (Note d’Acrimed).

[2Institut Français des Relations Internationales.

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