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Nagui sur France Inter : Service public ou Vente privée ?

par Aurore K. , Jérémie Fabre,

Pour le grand retour de « Taratata » sur France 2, le 24 octobre dernier, la chaîne a proposé la diffusion d’un concert enregistré quelques jours plus tôt (le 20 octobre) au Zénith de Paris. L’unique moyen d’obtenir des places pour cette grande soirée festive ? Les acheter sur le site Vente-privee.com. Un partenariat discutable sur le service public, a fortiori quand l’animateur de « Taratata », Nagui, semble entretenir des liens privilégiés avec Vente-privee.com. Placement de produit ?

« On est très honnêtes vis-à-vis du public »

Ainsi, le jeudi 11 juin 2015, sur France Inter, Nagui conviait l’actrice Michèle Laroque et le PDG de Vente-privee.com, Jacques-Antoine Granjon, dans l’émission « La bande originale ». Les deux invités venaient parler du financement participatif du prochain film de Michèle Laroque, Jeux dangereux.

Du film en lui-même, peu de choses seront dites, la comédienne bottant en touche lorsqu’on lui parle casting, mais incitant à de nombreuses reprises les auditeurs à devenir des « coproducteurs » de ce long métrage et ainsi obtenir des révélations en avant-première.

Sous couvert de promouvoir un film, c’est surtout sur Jacques-Antoine Granjon et son entreprise Vente-privee.com que les projecteurs sont braqués. La raison ? Il est le propriétaire du Grand théâtre où a lieu la soirée dédiée aux coproducteurs… et son site de vente en ligne propose les places. Cela semble un peu maigre pour le mettre sur le même plan que Michèle Laroque… et pourtant, le patron de Vente-privee.com parvient à lui voler la vedette à plusieurs reprises.

Lors de la présentation du thème du jour, Nagui introduit ainsi ses deux invités : « Je suis extrêmement déstabilisé, parce que autant j’ai eu la chance déjà de faire des émissions avec Michèle, autant c’est la première fois, Jacques-Antoine, que nous allons faire une émission ensemble. Alors que – il faut le dire, parce qu’on est très honnêtes vis-à-vis du public – on se connaît. Et malheureusement, on s’apprécie. »

Mais si Nagui a l’honnêteté de reconnaître la relation amicale et toute personnelle qui le lie à « Jacques-Antoine », il a la pudeur de taire leurs relations professionnelles, que cette amitié a sans doute favorisées. Il oublie par exemple de préciser qu’avant même le « retour » de « Taratata » en octobre dernier, l’émission était revenue sur le net en s’associant… avec l’entreprise de Jacques-Antoine Granjon.


Nagui, publicitaire méconnu

C’est donc à une émission très amicale qu’on assiste durant une heure et quart – et à un placement de produit proche du matraquage. Tous les prétextes sont bons pour évoquer le site de Jacques-Antoine Granjon, comme par exemple le jeu de devinettes que Nagui propose à ses invités :

- « Grâce à quel produit le site de Jacques-Antoine Granjon, Vente-privee.com, a décollé ? »
- « Ha je sais… des soutiens-gorge », répond Michèle Laroque.
- « C’est fort ça ! On rappelle le principe de Vente-privee.com »
S’ensuit une explication fleuve, prétexte à plus d’1 minute 30 de « rappel » publicitaire...

Cité vingt-trois fois au cours de l’émission, l’entreprise de Jacques-Antoine Granjon est portée aux nues, évoquée comme un projet « courageux », « merveilleux », « magnifique » :
- M. Laroque : « C’est magnifique [...] C’est merveilleux de travailler avec les équipes de Vente-privée. Il y a un bon esprit, c’est merveilleux, tout se fait en deux mails, c’est merveilleux, on se sent porté par une force extraordinaire. »

L’homme est au passage assimilé à un pur mécène ne cherchant pas à faire de bénéfices sur les produits artistiques.
- M. Laroque : « C’est des produits sur lesquels vous ne faites pas de marge, c’est ça ? »
- J.-A. Granjon : « Non, on ne fait pas de marge, presque pas... »

Et plus tard :
- Nagui : « L’élégance c’est de ne pas faire de marge. »
- Un chroniqueur : « Vous gagnez votre vie avec quoi ? »
- Nagui : « C’est de l’image, c’est de la com’. »

Parole d’expert !

Si l’émission a pour thème principal l’aspect financier de la réalisation d’un film, jamais au grand jamais on ne parle de profit. Vous avez dit « de la com’ » ? En tout cas, on n’est jamais très loin de la pub : « C’est formidable, c’est là que l’entreprenariat est au service de la culture [...] Une belle réussite française, on peut le dire ». Et c’est l’ami Nagui qui le dit.


Le philanthrope et le VRP

Pendant l’émission, Michèle Laroque précise que les bénéfices qui seront liés à l’opération de financement participatif seront reversés à des associations caritatives. « C’est classe, c’est chic », s’auto-complimente l’actrice expliquant qu’il s’agit d’une belle aventure humaine, pour l’amour de l’art.

Sur le site internet touscoprod.com, où la première partie du financement participatif a eu lieu avant de migrer vers Vente-privee, on ne parle pourtant plus que « d’une partie des bénéfices reversés » :

Nous ne proposons pas de droit aux recettes mais le principe de cette campagne est d’offrir des contreparties contre vos souscriptions. Par exemple des contenus exclusifs, des visites sur le tournage ou encore le t-shirt officiel sur lequel seront inscrits tous les noms des coprods (photo ci-dessous)... Cependant l’équipe du film s’engage à reverser une partie des bénéfices à des associations caritatives et à la création. Le choix des associations et des films soutenus sera soumis aux votes des coprods.

Plus tard dans l’émission, on revient à Jacques-Antoine Granjon, « l’entrepreneur qui n’a jamais eu de patron », cette fois en glorifiant sa capacité à aimer l’argent :
- « J’ai des amis qui faisaient ça, qui n’avaient pas l’air de travailler beaucoup, qui faisaient beaucoup de soirées… »
- « La motivation, c’est l’argent facile pour sortir ? », questionne une chroniqueuse sur le plateau en riant. Et J. -A. Granjon de confirmer. Et Michèle Laroque de s’extasier :
- « J’adore, c’est tellement rare les gens qui assument de vouloir juste gagner de l’argent car c’est très sympa et c’est mal vu en France... »
- « Oui mais il ne faut pas que ça cache la masse de travail derrière », précise Jacques-Antoine, dont la masse de labeur lui a permis d’engranger une belle masse d’euros (plus de 800 millions selon Challenges).

Vers la fin de l’émission, Nagui n’oublie pas de remercier le PDG pour sa présence, sorte de cadeau fait aux auditeurs : « J’ai envie de dire merci car souvent vous venez à ce micro pour parler d’un projet, là vous n’avez pas particulièrement besoin de nous, tout va bien, la salle est pleine le 15 juin. » On l’aura compris, Jacques-Antoine Granjon est un grand philanthrope.

Et Nagui un excellent VRP.



Aurore K. et Jérémie Fabre



Annexe : Sur Twitter aussi…

Sur le compte Twitter de Nagui, les références à Vente-privee.com sont aussi légion :

Une forme de publicité qui a au moins, cette fois, le mérite d’être assumée.

 
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