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Marseille, vu du Monde

par Blaise Magnin,

Cet article inédit est extrait du n°11 de notre magazine trimestriel, Médiacritique(s).



Les 14 et 15 février derniers, en publiant coup sur coup un cahier de 4 pages à l’occasion des élections municipales et un « dossier spécial » dans M, son supplément magazine, Le Monde mettait Marseille à l’honneur – ce dont Marseille se serait vraisemblablement bien passé, autant que les lecteurs du Monde… Car il s’agit principalement de s’esbaudir devant une actualité culturelle branchée et désincarnée ressassée partout depuis un an et l’attractivité nouvelle de la ville pour les élites locales et parisiennes, en réduisant le traitement de la vie et des enjeux politiques locaux à la portion congrue, et en ignorant superbement l’essentiel des habitants, de leurs aspirations et de leurs quartiers. Le tout agrémenté du défilé des clichés les plus éculés sur Marseille. Une réussite !

Un dossier en carton

À la simple vue du bandeau annonçant en « une » le dossier consacré aux élections municipales à Marseille, on pouvait déjà craindre le pire :

Ce parti pris d’utiliser en appel de « une » les clichés les plus convenus sur la ville, entre « branchitude » et « violence », n’est pas seulement un choix commercial destiné à attirer l’œil et à appâter le chaland. Il est assumé jusque dans le long article d’ouverture du dossier, qui s’applique à donner corps à ces idées reçues dès le sous-titre : « Branchée ? Violente ? Les deux. Marseille, bataille symbolique de ces municipales, joue avec ses clichés. »

La journaliste qui s’essaie à cet exercice de style, Ariane Chemin, « grande signature » du Monde, semble se perdre dans cette tentative de mise en abyme des « images d’Épinal, clichés, poncifs » dont elle cherche à démontrer qu’ils sont entretenus par les Marseillais eux-mêmes, tout en les entretenant soigneusement. Commençant par relater l’histoire de cette affiche publicitaire pour un polar se déroulant à Marseille, dont le texte (« Marseille, son MuCem, ses meurtres  ») a été refusé par le service juridique de la SNCF, elle conclut : « Comment mieux résumer, pourtant, l’année qui vient de s’écouler ?  » Le MuCem et les meurtres, c’est en effet à peu près tout ce que les grands médias retiennent de Marseille quand ils en parlent – et ce sont les deux thèmes principaux du papier d’Ariane Chemin.

Juxtaposant les témoignages et les anecdotes qui attesteraient du réalisme de ces caricatures, elle réussit même l’exploit de démontrer – sans s’en rendre compte ? – ce que cette imagerie grossièrement folklorisante doit aux contrefaçons médiatiques ! Après avoir relaté les propos du sociologue, spécialiste des phénomènes de délinquance, Laurent Mucchielli qui assure que « la comparaison entre Marseille et Chicago, actuel lieu commun médiatique, est en fait une très vieille représentation, qui faisait déjà les beaux jours de Détective dans l’entre-deux-guerres ! », elle s’évertue à lui donner raison en relayant les rodomontades de quelques jeunes sur internet : « Aujourd’hui, ce sont les petits “Scarface” des quartiers nord qui postent la figure d’Al Capone sur la page d’accueil de leur Facebook. Le mythe a la vie dure, entretenu par les intéressés eux-mêmes »… avant de conclure son papier par la possibilité d’une réplique marseillaise de « “The Wire”, la série américaine culte qui a pour toile de fond les cités de Baltimore et leurs dealers, qui ressemblent tant aux quartiers nord  ». Alors, Chicago ou Baltimore ?

Cet article qui occupe, avec une grande photo, toute la première page du cahier concocté par Le Monde qui en compte quatre, et dont ne voit pas quel éclairage il est censé apporter sur le scrutin municipal à venir, est malheureusement au diapason des trois pages qui suivent ! Ainsi, la seconde page, qui est la seule à aborder les enjeux socio-économiques et la vie politique de la ville, est d’une pauvreté affligeante. Un comble pour un dossier publié à l’occasion des élections municipales…

Pour saisir tout à la fois la structure politique de la ville, le mode de scrutin en vigueur, mais aussi « les principaux enjeux des municipales » (« De fortes inégalités socio-économiques », « L’endettement de la ville » et « La sécurité »), le lecteur devra se contenter d’éplucher une carte de Marseille très lourdement enrichie par une infographie foisonnante, qui occupe une demi-page. Intitulée « Marseille, la fracture nord-sud », cette carte affiche pour l’essentiel, par secteur, les résultats du deuxième tour (et la place de Marine Le Pen au premier tour) de la dernière élection présidentielle, ainsi que la « couleur politique  » issue des dernières municipales. Criblée de points figurant les « îlots les plus riches  » et les « îlots les plus pauvres  », elle permet d’entrapercevoir des inégalités sociales béantes, mais ne donne lieu à aucun commentaire. Pas même le commencement d’une analyse ou d’une explication qui permettrait d’en saisir les conséquences sur la vie de la cité et ses équilibres politiques ! Le clivage entre le nord et le sud de la ville, flagrant lui aussi, n’est pas davantage commenté.

L’aspect proprement politique de cette élection est donc expédié dans l’autre moitié de la page avec un seul article de synthèse, convenu et plat, intitulé « Un dernier combat difficile pour “l’ogre Gaudin” », qui résume l’élection à son second tour probable, où s’affronteraient le maire sortant et Patrick Menucci, avec le FN en position d’arbitre en cas de triangulaires « dans des secteurs clés ». Le tout étant « complété » par une série de six portraits des « principaux candidats  », intitulée « La gauche en ordre dispersé », mais évoquant le candidat du Front de gauche comme celui du FN… – portraits si brefs qu’une consultation de Wikipédia se révélerait plus instructive.

Pourtant, dans une ville où le Front national est solidement implanté, et de longue date, où la CGT est puissante, où perdure une tradition anarchiste et libertaire vivace et où réside encore une population ouvrière importante, les sujets d’enquête sociale à forte résonance politique ne devraient pas être si difficiles à trouver.

Mais ce sont sans doute là des sujets trop triviaux pour Le Monde qui, hormis un article « tarte-à-la crème » sur l’OM, « passage obligé pour les candidats », préfère consacrer le reste de ce dossier « spécial municipales » à « la culture » – mais la culture comme l’aime Le Monde, c’est-à-dire élitiste, avant-gardiste et institutionnelle… Un premier article, le moins contestable, se penche sur l’avenir de « La Friche » de la Belle-de-Mai, un établissement culturel et artistique établi dans l’ancienne Manufacture des tabacs de Marseille, après le succès et l’affluence dus à l’opération « Marseille-Provence 2013 capitale européenne de la culture ». Certes, il est surtout question d’enjeux financiers et de la rentabilisation du lieu, certes, l’on apprend au détour d’une phrase que le quartier de la Belle-de-Mai est un des plus pauvres de France, sans que le journaliste ne cherche à savoir, en dehors de l’installation d’une crèche et d’un skatepark, quels types de relations les habitants entretiennent avec cet équipement culturel, certes tout ceci est bien maigre pour une ville parmi les plus cosmopolites de France, animée par un réseau associatif d’une grande richesse, mais au moins apprend-on quelque chose sur la vie culturelle marseillaise.

Car dans la quatrième et dernière page, on pourra surtout vérifier le tropisme du Monde pour les patrons philanthropes et les demi-intellectuels bavards ! Avec un portrait de Jacques Pfister, ex-PDG d’Orangina, président de la chambre de commerce et d’industrie Marseille-Provence, président de l’association Marseille-Provence 2013, qui « a porté l’opération Capitale européenne de la culture 2013. Sans s’engager politiquement. » Ce qui doit vouloir dire qu’il n’a pas encore pris parti pour le second tour prévu par Le Monde.

Complétant ce portrait qui est aussi un chef-d’œuvre de complaisance, un entretien avec l’architecte du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), inauguré en juin 2013, s’appesantit encore sur la principale réalisation de « Marseille-Provence 2013 capitale européenne de la culture ». Et, comme pour le portrait précédent, on se demande ce que vient faire cet entretien dans des pages en principe consacrées aux municipales…

La réponse ne viendra ni de la citation mise en exergue, « Marseille a besoin de tendresse » (sic), ni de la fibre sociale et du sens de la démocratisation culturelle manifestés par l’architecte. Lorsque le journaliste lui indique que « le MuCEM reconnaît ne pas avoir encore séduit les classes populaires… », ce dernier rétorque : « On ne peut les amener de force… J’ai obtenu qu’on puisse circuler gratuitement sur les rampes périphériques du musée. C’était la seule manière de tendre la main à la cité. »

Un Marseille au goût du Monde

Le dossier « spécial Marseille » publié le lendemain dans le supplément week-end, au format magazine, du Monde, ne vaudra pas mieux du point de vue de la qualité de l’information, que celui prétendument consacré aux municipales. Il s’ouvre par un reportage photographique proposant plusieurs clichés des anciens hangars à bateaux transformés en cabanons, nichés dans les calanques entourant Marseille. Ces cabanons « devenus dans les années 1930 le refuge des classes populaires » sont aujourd’hui « menacés de destruction » car situés « au cœur d’un parc national ».

Le choix de les photographier en hiver, lorsqu’ils sont fermés et que leurs terrasses sont désertées par leurs propriétaires symbolise sans doute très bien le sort qui les attend. Tout comme le choix du Monde d’esthétiser la mort d’un certain style de loisirs ouvriers symbolise sans doute très bien le rapport que ce journal entretient avec les classes populaires. Quant aux loisirs actuels des Marseillaises et des Marseillais issus des quartiers nord, ce n’est pas dans Le Monde que l’on apprendra de quoi ils sont faits… En revanche, pour ce qui est de relater le « vent de branchitude [qui] a soufflé sur quelques rues » en 2013, et l’ouverture de « concept stores, cantines de luxe et bars à cocktails [qui] drainent une nouvelle clientèle aisée », on peut compter sur l’enthousiasme du quotidien du soir.

Le jeu de mots ridicule qui fait office de titre, « Il fait bobo à Marseille », dit tout de l’article qui suit, dont on peut résumer le propos simpliste par ces deux phrases introductives : « “Meilleure ville de l’année” avec San Francisco pour le magazine anglais Wallpaper, “capitale secrète de la France” pour le New York Times… Depuis 2013, Marseille semble avoir décroché son label de ville en vogue, entraînant la naissance d’une tribu identique à celle que l’on croise dans toutes les grandes métropoles : les bobos.  » Si même la presse anglo-saxonne le dit…

Suit une litanie d’adresses de restaurants et de commerces « branchés » conseillées par divers témoins, adeptes ou spécialistes de la culture « branchée » – telle par exemple « Tania Bruna-Russo, ancienne journaliste de Canal +, récemment installée dans la cité » qui témoigne : « En tant que bobo parisienne pur jus, je ne me suis jamais sentie aussi bien qu’à Marseille aujourd’hui ! » Et le journaliste, sous le charme, de révéler ce scoop qui ravira tous les « bobos branchés » que compte Marseille : « Au printemps, elle ouvrira, dans une ancienne boulangerie un peu défraîchie, le Bongo, un restaurant inspiré des cantines branchées californiennes ».

Le dernier article significatif de ce dossier dédié à la cité phocéenne est consacré au « souk des Capucins », présenté comme « un marché populaire entouré d’échoppes [qui] draine toutes les communautés de la ville ». Classé, lui aussi, dans la rubrique « Le style », il est agrémenté par des clichés et des œuvres du « photographe et plasticien Lorenzo Vitturi » qui « commente ses étranges sculptures ». Un cocktail éditorial qui, s’il rend sans doute davantage compte de ce qu’est réellement la ville, ne saurait déplaire à ces « bobos » qui fascinent tant Le Monde.



***




Comme si tout ceci ne suffisait pas, Marseille s’est de nouveau retrouvé en « une » du Monde le jeudi 27 février. Il s’agissait d’annoncer deux points de vue sur la ville proposés par deux écrivains dans les pages « Débats » du quotidien. La titraille choisie pour les présenter en première page ? « Marseille, ville qui monte ou ville qui plonge ? » Une question alléchante et percutante qui aurait encore gagné en concision formulée ainsi : « Marseille, top ou flop ? » En tout cas, Le Monde, dont on pensait qu’il avait déjà touché le fond depuis bien longtemps, apporte la preuve avec ce genre de problématique tout en nuances, qu’il continue de creuser…

Blaise Magnin

 
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