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Maman, qui décide des économistes invités aux « P’tits bateaux » ?

par Olivier Poche,

« Les p’tits bateaux », émission de France Inter consistant à demander à des spécialistes de répondre à des questions posées par des enfants, se fixe la noble tâche de vulgariser des connaissances. Mais parfois, et spécialement quand la question porte sur l’économie, la pédagogie flirte impudemment avec la propagande. Nous avons déjà eu l’occasion de signaler ce genre d’explications à sens unique, mais manifestement sans beaucoup de répercussions sur la ligne éditoriale : dimanche 13 octobre 2013, nouvelle leçon de choses aux allures de catéchisme libéral.

C’est Romane, 10 ans, qui pose la question : « Je voudrais savoir qui décide des prix de ce qu’on mange ». Et c’est Alexandre Delaigue, « normalien et agrégé d’économie » qui se charge de la réponse.

Et Delaigue commence très fort, par une anecdote « probablement fausse », comme il le signale lui-même, et sans rapport avec la question posée, comme il ne le précise pas : « Dans les années 80, un représentant de l’Union soviétique visite un supermarché » occidental et qui, pour la faire courte, est « fasciné » par ce qu’il voit. Anecdote redoublée par une autre, la même d’ailleurs, mais assurément vraie celle-là, puisque « vécue » par notre économiste : « J’ai rencontré quelqu’un qui venait de Pologne […] que j’ai vu effectivement pleurer dans un supermarché… »

Quelle conclusion doit-on en tirer ? Delaigue ne l’indique pas et passe sans transition à la réponse : « En fait, la réponse à la question est très intéressante parce que cette réponse c’est "personne" […] qu’est-ce qui fait qu’entre guillemets, ça marche, c’est un mécanisme décentralisé dans lequel personne ne décide. » Et notre économiste « éconoclaste » (selon son propre blog) d’expliquer que « personne ne réfléchit à l’ensemble, il n’y a pas un grand commissaire à la nourriture en France qui essaierait d’identifier tous les producteurs, toutes les demandes et de le faire », pour finalement avouer que « c’est un mécanisme beaucoup plus fascinant qu’un mécanisme centralisé parce que justement on n’y comprend rien ».

Plutôt que d’analyser ce mécanisme auquel « on » ne comprend rien, et dans lequel personne n’est responsable de rien, « on » affirmera simplement que « ça marche », puisque « l’histoire a tranché » en sa faveur, « mais aussi l’expérience [qui] montre que ce mécanisme est beaucoup plus efficace ».

Romane n’en saura pas plus, mais bénéficiera de deux « arguments » supplémentaires (et hors-sujet), en faveur du libéralisme : une « dimension de motivation » (selon la « question » de la journaliste : « c’est motivant pour les travailleurs, tandis que si on leur impose une règle, qu’ils travaillent plus ou moins, le résultat sera le même ? », sic), et une « dimension de connaissance » (« Si en Colombie vous faites un café pas bon […] le mécanisme de marché va vous dire : il est pas bon », dixit Delaigue).

Des arguments qui montrent surtout qu’il s’agit moins d’expliquer un processus – et encore moins de proposer différentes manières d’appréhender la question posée par Romane –, que de le présenter comme un « mécanisme fascinant », et de le justifier. À choisir, vous prenez le marché libre qui marche, ou l’URSS qui fait pleurer les gens dans les supermarchés ?

Pas de doute, c’est la même affectueuse main du marché, efficace et motivante, qui doit élire les économistes ayant droit de cité dans « Les p’tits bateaux ».

 
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