Observatoire des media

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Lire : Main basse sur l’information, de Laurent Mauduit

par Olivier Poche,

Le livre de Laurent Mauduit Main basse sur l’information [1] vaut surtout pour l’éloquente synthèse qu’il propose, compilant la plupart des informations disponibles sur l’emprise récente de quelques milliardaires sur les médias.


« Révolte citoyenne »

Le propos du livre, clairement énoncé dans son Introduction, est de dénoncer « l’état de servitude dans lequel sont placés la presse et tous les grands médias d’information, radios et télévisions », et de provoquer une « révolte citoyenne », nécessaire et urgente. « Au terme de ce quinquennat socialiste », la situation médiatique est catastrophique, et même si cette dernière est « l’aboutissement d’une histoire longue », « jamais, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la liberté et le pluralisme de la presse n’ont été à ce point menacés ; jamais le droit de savoir des citoyens n’a été à ce point malmené ».

En cause ? « Une poignée de milliardaires [qui] contrôlent à eux seuls la quasi-totalité des grands médias nationaux, de presse écrite ou audiovisuels. » Des milliardaires qui n’ont pas « la presse ou l’information pour métier », et qui s’en emparent « non selon des logiques professionnelles mais d’influence ou de connivence ». Et Mauduit d’en établir une première liste : 1. Bolloré ; 2. Drahi ; 3. Le trio Bergé-Niel-Pigasse (BNP) ; 4. Arnault ; 5. Safa ; 6. Lagardère ; 7. Bouygues ; 8. Dassault ; 9. Pinault ; 10. Bettencourt.

N.B. — On complétera utilement ce diagnostic (partagé) et cet aperçu par la consultation de quelques sources, non mentionnées par l’auteur, qui figurent sur notre site, comme la carte « Médias français : qui possède quoi ? » [2] ; « Les grandes manœuvres de concentration multimédia : comment et pourquoi ? » ; et « Concentration des médias (2) : convergences et dépendances ».

Laurent Mauduit dénonce ainsi une « période de régression démocratique », où une « gigantesque normalisation économique menace gravement la qualité de l’information », et même un « retour à la presse du temps du Comité des forges ». Une « main basse sur l’information », qui frappe par son ampleur et par la façon dont elle se déroule : « tapageuse, avec ostentation, parfois avec provocation ». Il est donc temps, dit-il, « de renouer avec l’ambition du Conseil national de la Résistance », tout au contraire des renoncements et compromissions du « pouvoir socialiste ».

Et le livre de dresser un état des lieux, en dix chapitres [3].

Après un premier chapitre censé illustrer le « naufrage » de la presse française par la remise du prix du livre politique 2016 à Alain Minc, plagiaire convaincu [4], le diagnostic et les faits sur lesquels Laurent Mauduit s’appuie occupent la majeure partie du livre, en cinq chapitres principaux : l’auteur commence par retracer précisément le parcours des deux figures de proue du moment dans le petit monde des milliardaires médiavores : Vincent Bolloré et Patrick Drahi (chap. 2 et 3), avant de conter la « mort » du Monde (chap. 5), dévoré par le trio BNP. Il élargit ensuite le panorama en passant en revue d’autres titres de presse (chap. 6), avant d’aborder le cas de l’audiovisuel (chap. 8 et 9).

Interrompant le fil de la démonstration, trois chapitres proposent un éclairage complémentaire. Le premier (chap. 4) est une « courte pause » historique qui, reprenant le titre d’une brochure publiée en 1931 [5], met en perspective « l’abominable vénalité de la presse française » : du scandale de Panama à nos jours sombres, en passant par l’entre-deux-guerres, l’Occupation, puis le programme du CNR, Camus et Combat, Le Monde, Mauduit trace à (très) grands traits l’histoire d’une refondation, aujourd’hui trahie. Le chapitre 7 est une « nouvelle pause » – un éloge de la presse et de sa vertu démocratique à travers les âges et par les meilleurs auteurs, de Voltaire et Beaumarchais à Orwell et Ricœur. Enfin, le chapitre 10 développe, pour amorcer la conclusion, un parallèle historique, avec le Second Empire, où les grandes fortunes se ruaient sur les chemins de fer, comme celles d’aujourd’hui ciblent les télécoms.

Ne pouvant tout restituer, on ne retiendra ici, pour l’essentiel, que l’historique et les détails de la mainmise récente des Drahi, Bolloré et consorts sur des titres médiatiques, sur tous supports, dont Laurent Mauduit fournit une version synthétique, précise et bien informée.


Cinq ans de servitude

C’est avec Vincent Bolloré (chap. 2) que Laurent Mauduit commence sa descente aux enfers médiatiques [6]. De la prise en main à la mise au pas de Canal+, d’i-Télé à Direct Matin, en passant par la « conquête ratée de TF1 » par Bolloré (sur les conseils d’Alain Minc) ou ses vues récentes sur Telecom italia, Laurent Mauduit se propose de reconstituer un morceau tout chaud de l’histoire du capitalisme médiatique français et son cortège de connivences et de tractations, de rivalités et de collusions, de censures et d’influences. Le tout avec la complicité ou le silence du pouvoir politique, la palme revenant pour finir au CSA et ses gesticulations dérisoires : pour preuve, la composition du « comité pas franchement éthique », constitué d’affidés, « pied-de-nez » de Bolloré à la demande du CSA [7].

Avec Patrick Drahi (chap. 3), Laurent Mauduit évoque un autre morceau de la même histoire, que pimentent cette fois les « mœurs de la finance folle ». L’ascension de Drahi, « financier de seconde zone », créateur d’un « réseau câblé à Cavaillon », qui conquiert un empire en avalant Noos, Numéricable, puis SFR, Virgin Mobile, Portugal Telecom, Libération, L’Express, et bientôt NextRadioTV (BFM, RMC, etc.), se fonde en effet sur un endettement colossal – 52 milliards en moins de deux ans ! [8]–, ce qui implique de faire « cracher » les entreprises rachetées pour rembourser l’emprunt : « une caricature de la finance dérégulée », créature de « l’après-crise financière de 2008 […] où l’argent ne vaut plus rien ». Laurent Mauduit suit, ou tente de suivre, les méandres de ses réseaux, ses sociétés, sa résidence fiscale (en Suisse), son argent (un peu partout [9]), avant de s’arrêter sur un « cas d’école » : Libération. Laurent Mauduit nous en raconte les dernières avanies, le « coup de grâce » de Joffrin qui offre, en 2011, Libé au promoteur Bruno Ledoux [10], qui ouvrira à son tour la porte à Drahi.

N.B. — « Avant même que l’histoire de Patrick Drahi ne croise celle de Libération, le journal est en mauvaise situation ; il a perdu depuis longtemps son indépendance », nous dit Laurent Mauduit. Depuis longtemps en effet, comme on peut le lire dans Libération, de Sartre à Rothschild, ouvrage de Pierre Rimbert paru en… 2005 (Raisons d’agir, 4e trimestre 2005, dont on peut lire un extrait ici), prolongé partiellement ici (novembre 2006), puis là (mars 2007). Sur la période évoquée par Mauduit, on pourra se reporter à nos deux articles : « Libération, mode d’emploi » (décembre 2013) : 1. Une purification politique et éditoriale ? et 2. Une dérive managériale et une déroute commerciale.

Après le détour historique du chapitre 4, Laurent Mauduit se penche sur le cas de son ancien journal, Le Monde, pour nous conter « La seconde mort d’Hubert Beuve-Méry » (chap. 5). C’est l’occasion de détailler les pratiques du « trio BNP » : les parcours, les intrigues et les réseaux de Xavier Niel [11], Mathieu Pigasse et Pierre Bergé sont ainsi passés au crible. On croise souvent Alain Minc ; fugitivement, Emmanuel Macron [12] ; et, inoubliablement, BHL, qui résume magistralement Alain Minc : « Je connais peu de gens qui aient un sens éthique aussi strict, aussi rigide que lui. Il a un goût […] quasi esthétique pour les principes et affiche un mépris aristocratique pour leur violation. »

Mauduit évoque les « pressions et les coups de gueule » de l’actionnaire Bergé, le rachat du Nouvel Observateur et le licenciement d’Aude Lancelin, à propos duquel il propose une analyse très proche de la nôtre [13]. La conclusion semble s’imposer : « En somme, le legs d’Hubert Meuve-Méry est en passe d’être dilapidé. »

N.B. — Sur ce point, il serait vain de dissimuler ici notre désaccord avec Laurent Mauduit, qui situe en 2005 – date de l’entrée du groupe Lagardère à hauteur de 16% du capital – la rupture avec le passé. En vérité, Le Monde avait ouvert la voie beaucoup plus tôt à son asservissement, en constituant un groupe dont le quotidien devait être le « navire amiral », entouré d’une « flottille » d’organes de presse chargés d’empêcher le navire de couler : un groupe qui préparait une entrée en Bourse équivalant à un assujettissement aux marchés financiers aujourd’hui honnis, mais à laquelle Le Monde a dû renoncer faute de moyens. Ces turpitudes économiques (pour ne rien dire ici des turpitudes éditoriales) n’ont pas été dénoncées alors, sauf erreur, par Laurent Mauduit, ni Edwy Plenel, à l’époque directeur de la rédaction, qui a même défendu le projet. Le droit à l’erreur pourrait se doubler d’un droit à l’oubli : encore faudrait-il la reconnaître ! Des résultats financiers calamiteux ont ensuite amené Le Monde à se tourner vers Lagardère. Telle est l’histoire dont nos archives gardent la mémoire : « Le Monde en Bourse ? ».

Reprenant la comparaison avec « l’époque du Comité des forges » – parce qu’« il n’y a plus, comme ce fut longtemps le cas, cohabitant dans le même système, une presse en quête d’une voie plus indépendante » –, le chapitre 6 la justifie par un « tour d’horizon des autres titres », dans une succession de rappels historiques et de portraits : sont ainsi évoqués les cas du Parisien, des Échos, du Crédit mutuel, de Bernard Tapie, Iskandar Safa, etc.

Deux chapitres, qu’on lira même si le livre, égrenant les « symptômes » du mal – mais en réalité de maux très divers –, s’étiole un peu, s’intéressent enfin au « naufrage des médias audiovisuels privés » (chap. 8, qui revient notamment sur les cas Houzelot, Elkabbach, Zemmour…), naufrage qui a « tiré vers le fond » l’audiovisuel public (chap. 9, qui évoque la nomination d’Ernotte, Pujadas, Lenglet…), soumis au politique, et dont la « différence » avec le privé s’amenuise.

La conclusion appelle à prendre des mesures, dont elle donne un aperçu, et dénonce celles prises (ou non) par le pouvoir socialiste.


***


Les lecteurs et lectrices d’Acrimed trouveront donc, dans Main basse sur l’information, un recueil utile d’informations jusque-là éparses et de détails édifiants, même si, sur l’analyse des contenus et les propositions, ils resteront sans doute sur leur faim – il est vrai que ce n’est pas l’objet du livre. Et ils remarqueront peut-être que Laurent Mauduit ignore superbement les analyses qui, antérieures aux siennes, comme celles du Monde diplomatique (mentionné une seule fois) ou d’Acrimed (jamais mentionné), se sont déjà inquiétées de processus qui ont connu récemment une brutale accélération [14].

« Le temps est venu », nous dit-il, « de se révolter contre l’état de servitude dans lequel sont placés la presse et tous les grands médias d’information, radios et télévisions. C’est pour inviter à cette révolte citoyenne que j’ai écrit ce livre. » Faut-il souligner que le temps est venu depuis longtemps et que cette révolte n’a pas attendu Laurent Mauduit ? Mais laissons, et félicitons-nous de la prise de conscience salutaire, aussi tardive soit-elle, de Laurent Mauduit : puisque ce dernier invite à une « révolte citoyenne » sur le front des médias, Acrimed y prendra sa part, dans l’esprit qui l’anime et selon les objectifs qu’elle poursuit depuis… 1996.


Olivier Poche (avec Henri Maler)

 
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Notes

[1Don Quichotte éditions, septembre 2016.

[2Également en ligne sur le site du Monde diplomatique, en partenariat avec lequel la carte a été réalisée.

[3Voici la liste, les titres et la pagination de ces dix chapitres, non numérotés dans le livre :
– Introduction, précédée d’un Avertissement (p. 9-28)
– 1. Quand la presse fait naufrage (p. 29-43)
– 2. Le putsch médiatique de Bolloré (p. 45-99)
– 3. La folle boulimie de Drahi (p. 101-158)
– 4. L’abominable vénalité de la presse française (p. 159-196)
– 5. La seconde mort d’Hubert Beuve-Méry (p. 197-202)
– 6. La razzia des oligarques (p. 263-303)
– 7. La sentinelle de la démocratie (p. 305-331)
– 8. Les chemins télévisuels de la servitude (p. 333-362)
– 9. La privatisation rampante de l’audiovisuel public (p. 363-402)
– 10. La démocratie illibérale (p. 403-420)

[4Comme le journal PLPL le soulignait dès 1999 et Acrimed le confirmait quatre ans plus tard. Lire ici même « Alain Minc, plagiaire servile en 1999, serial plagiaire en 2013 ».

[5Document reproduit et commenté par Laurent Mauduit sur son blog.

[6Ne le cachons pas : l’auteur, à grands coups de « naufrage », « désastre » et autre « catastrophe », ne rechigne pas à quelque dramatisation.

[817 milliards pour la seule SFR.

[9Et notamment au Panama, paradis fiscal.

[10Lui aussi passé par le Panama…

[11Sur lequel on n’oubliera pas de lire notre dossier : « Xavier Niel ou le “capitalisme cool” ».

[12Dans un trouble rôle d’« agent double d’Alain Minc » dans les tractations entre Le Monde et le trio BNP.

[14Laurent Mauduit ne peut pourtant pas plaider l’ignorance : il nous a fait parvenir son livre, aimablement dédicacé. Qu’il en soit ici remercié !

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