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Lire : Les Experts cathodiques, de Caroline Lensing-Hebben

par Henri Maler,

Les Experts cathodiques. Chercheurs face à la tentation médiatique de Caroline Lensing-Hebben, paru en 2008 [1], est, selon les mots mêmes de son auteure, « la forme désacadémisée d’un Master Recherche » qui porte, malgré tout, la marque de ses origines. La question de la tentation médiatique des chercheurs est abordée « sous l’angle des paroles des chercheurs eux-mêmes ». Autrement dit, « c’est au discours de chercheurs médiatisés s’exprimant sur la parole médiatisée que ce travail s’intéresse  », au risque de rester, du moins partiellement, prisonnier de ce discours. Mais tel qu’il est ce travail fourmille d’aperçus très intéressants. Tentative de présentation, inévitablement simplificatrice et appauvrissante.

Caroline Lensing-Hebben s’appuie, pour l’essentiel, sur un corpus d’entretiens avec 34 « enquêtés » (représentants les diverses disciplines des sciences humaines et sociales) qu’elle distribue en deux groupes qu’elle désigne ainsi : « La Minorité visible » (26 chercheurs parmi les plus médiatisés et « La « Majorité silencieuse » (8 représentants parmi les chercheurs les moins médiatisés). Sur cette base, en s’efforçant de problématiser les discours de ces témoins et acteurs, Caroline Lensing-Hebben parcourt les diverses faces de la médiatisation.

(1) Le premier chapitre – « Genèse d’une médiatisation. L’entrée du chercheur dans le cercle » – est consacré aux « déterminants des chances d’accès aux positions occupées dans l’espace médiatique ». Parmi tous ceux que mentionne l’auteure, on retiendra : le poids des titres et institutions de référence, l’importance des qualités et propriétés requises pour être un « bon client », la fonction des « listes » de ces « bons clients ». Mais on retiendra aussi, et notamment, l’ajustement de Sciences Po et des sondologues aux attentes des journalistes politiques, ou la primauté de la performance médiatique sur les compétences scientifiques. Et surtout, bien que cet aspect eût peut-être mérité une étude plus poussée (et plus tranchante), le rôle des propriétés sociales, intellectuelles et politiques comme facteurs d’affinités et de discriminations.

(2) Le chapitre 2 – « Paroles d’experts » – s’efforce de cerner ce que recouvrent les figures de « l’expert » et « de « intellectuel » et les dénominations correspondantes, la place qui est attribuée à l’expertise ( « les experts au chevet d’un journalisme en perte de compétence », leur rôle d’accompagnement ou de caution, leur activité hors antenne, etc.), les qualifications et les fonctions que les chercheurs sollicités s’attribuent, entre l’expert spécifique et l’intellectuel universel.

(3) Le chapitre 3 – « Vulgarisation scientifique dans l’audiovisuel » – s’arrête, comme le suggère son titre, sur les conditions, les modalités et les contradictions de la vulgarisation scientifique dans l’espace médiatique. Faut-il, et comment, mettre à la disposition du plus grand nombre ce qui n’est pas naturellement accessible ? Si la vulgarisation a fait l’objet d’une « suspicion historique », elle s’impose désormais. Mais au prix de tensions entre la logique scientifique et la logique médiatique, différemment assumées par les chercheurs.

(4) Le chapitre 4 – « Les raisons de leur course à la médiatisation » – revient sur l’accès à la médiatisation en s’intéressant aux « motivations qui incitent les chercheurs à investir l’espace médiatique malgré l’ensemble de contraintes à l’œuvre pour un scientifique ». La lecture de l’ouvrage de Caroline Lensing-Hebben invite à distribuer les raisons invoquées et les motifs réels entre les motivations scientifiques, civiques, morales ou politiques et ceux qui reposent sur la recherche d’avantages moins désintéressés. Parmi les premiers, on relèvera, entre autres, le « désir de faire partager les résultats de la recherche par-delà la communauté des initiés », la tentative de répondre à la « taraudante question de l’utilité », la volonté d’ « agir dans la cité » et d’exercer une influence. Quant au second genre de motifs, ils relèvent de la recherche de rétributions symboliques (la notoriété et ses effets) ou matérielles (des rémunérations complémentaires).

(5) Le chapitre 5 – « Le savant et le politique » – s’interroge sur « les usages politiques des travaux scientifiques dans les médias » et parcourt les diverses figures et postures des chercheurs face à l’engagement politique : de ceux qui s’imposent ou qui revendiquent un devoir de réserve à ceux qui affirment leur engagement, scientifiquement fondé selon certains d’entre eux et plus ou moins occasionnel. On relèvera ici que le positionnement politique (ou le non positionnement) revendiqué sont loin d’être indépendants du contenu et de la validité scientifiques des travaux des chercheurs. Mais ceci est une autre affaire…

* * *

Une critique académique soulignerait sans doute les défauts de la méthodologie, l’éclectisme des références sociologiques, les maladresses de l’exposition. Mais une critique généreuse retiendra d’abord que cet ouvrage offre une ample matière à réflexion. Une critique dans la mêlée, comme celle que pratique Acrimed, pourra s’y approvisionner en munitions.

Henri Maler

 
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Notes

[1INA/Éditions Bords de l’eau, novembre 2008, 272 pages, 18 euros.

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