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Lire : Affreux, riches et méchants ? Un autre regard sur les Bleus, de Stéphane Beaud et Philippe Guimard

par Alexandre Dauphin,

Présentation d’un chapitre d’Affreux, riches et méchants ? Un autre regard sur les Bleus, de Stéphane Beaud et Philippe Guimard (à paraître en juin 2014 aux éditions de La Découverte). Des pages utiles, à quelques jours du coup d’envoi de la Coupe du monde de football, alors que l’effervescence règne déjà dans les rédactions et que les envoyés spéciaux arrivent au Brésil, pour comprendre les rapports conflictuels entre journalistes spécialisés et footballeurs professionnels.

La grève des joueurs de l’équipe de France de football lors du mondial 2010, suivie peu après par leur élimination sans gloire de la compétition, avait suscité des réactions très violentes à l’encontre des « bleus ». Considérés comme des « traîtres », des « gamins immatures » ou des « racailles de banlieue », ils avaient été mis au pilori par la presse spécialisée mais aussi par les médias généralistes, dans un emballement d’une brutalité sans guère de précédents.

Dans un livre qui tranchait avec le reste de la production consacrée au « scandale » de Knysna (Traîtres à la nation ?, éditions de La Découverte, 2011), Stéphane Beaud et Philippe Guimard, avaient tenté de porter un regard sociologique sur cette affaire en confrontant les trajectoires sociales des joueurs aux transformations récentes du football professionnel. Ils pointaient au passage le rôle ambigu des médias qui se présentent souvent comme des observateurs neutres du monde du football tout en émettant en permanence des jugements, parfois sans fondement, qui peuvent avoir des effets non négligeables sur les carrières des joueurs.

Affreux, riches et méchants ? se présente comme un prolongement de la réflexion initiée dans ce livre. La partie de l’ouvrage dédiée à l’analyse du rapport entre journalistes sportifs et joueurs, consiste pour l’essentiel en une reprise de l’argumentation développée dans Traîtres à la nation ?, enrichie cependant d’éléments nouveaux. Sans trop entrer dans le détail de cette analyse évoquée plus longuement dans un article publié ici-même, peu après la parution de l’ouvrage, notons que les rapports entre journalistes et footballeurs professionnels sont devenus plus conflictuels au fur et à mesure des transformations qu’ont connues à la fois le football professionnel et la presse sportive.

Le mode de recrutement des joueurs professionnels a ainsi beaucoup évolué. Les joueurs deviennent professionnels plus jeunes dans un secteur fortement dérégulé, où les salaires et les montants des transferts ont littéralement explosé. Les plus doués d’entre eux peuvent ainsi se retrouver propulsés très jeunes dans les meilleurs clubs, très exposés et mal entourés, sans avoir eu le temps de « mûrir » et d’apprendre à faire face aux sollicitations, notamment médiatiques. Ces « joueurs-stars » sont, plus qu’avant, issus des cités et porteurs d’une culture « de banlieue » qui ne les incite pas, contrairement à leurs ainés, à la déférence face aux institutions ou aux journalistes.

Du coté des journalistes, on constate une évolution parallèle : les journalistes sont de plus en plus souvent issus d’écoles de journalisme plutôt que du milieu sportif et, de ce fait, beaucoup plus distants socialement des joueurs que ne l’étaient leurs ainés. Ils sont par ailleurs soumis à une pression nouvelle, liée au développement d’internet et des réseaux sociaux ainsi qu’à la médiatisation grandissante du football, pour obtenir en permanence des informations, même anecdotiques, là où leurs prédécesseurs avaient beaucoup plus de temps pour produire des papiers plus fournis. La pression du scoop, le fait d’avoir à solliciter constamment des joueurs peu enclins à se livrer et pratiquant la langue de bois, les amènent à développer une forme de rancœur vis-à-vis des footballeurs. Rancœur qui va se traduire par des critiques vis-à-vis des joueurs où ce sont autant les personnalités et même, parfois, les origines sociales, que les qualités sportives de ces footballeurs qui sont mises en cause.

Cette tension latente entre joueurs et journalistes peut parfois conduire à des « dérapages », verbaux et, plus rarement, physiques de la part de footballeurs. Depuis l’épisode de Knysna, plusieurs « affaires » ont ainsi défrayé la chronique : les déclarations de Patrice Evra dirigées contre plusieurs chroniqueurs et commentateurs ou les insultes de Samir Nasri à l’encontre d’un journaliste en marge du dernier « Euro ». Mais c’est l’agression d’un journaliste par Cyril Jeunechamp, un joueur de Montpellier, qui a le plus retenu leur attention car elle illustre bien jusqu’où peut aller cette tension entre journalistes et footballeurs. Comme l’indiquent les auteurs : « Le malentendu entre joueur et journaliste est en effet complet : là où le second considère l’écriture de cet article comme une simple routine professionnelle (un énième papier au sujet d’un secret de vestiaire croustillant pour le lectorat de l’Équipe), le premier le reçoit bien au contraire comme une profonde atteinte à son honneur professionnel et social. »

Le mérite du livre est là. Dans la continuité de Traîtres à la nation ?, Affreux, riches et méchants ? re-contextualise ces affrontements entre journalistes et joueurs et permet de mieux comprendre la violence des réactions de certains joueurs face à ce qui s’apparente, de leur point de vue, à des agressions de la part des médias. On peut néanmoins regretter, sur le plan de la critique des médias, que le livre n’approfondisse pas suffisamment l’analyse des évolutions récentes des médias sportifs et le développement d’un journalisme qui privilégie le commentaire à chaud plutôt que le reportage et le scoop plutôt que l’analyse.

Alexandre Dauphin







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