Observatoire des media

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Les prédications d’Alain Finkielkraut (4) : « Mon pugilat avec Edwy Plenel »

par Mathias Reymond,

Toutes les semaines, le samedi matin sur France Culture, Alain Finkielkraut expose ses opinions face à deux faire-valoir. Cette fois, il n’y a qu’un seul invité... un seul invité dans ce non-débat révélateur du système Finkielkraut. L’invité du samedi 19 février 2005 ? Edwy Plenel, un professionnel, sur LCI , de « l’admiration » et de « l’empathie » pour les grands penseurs vivants de notre temps. L’ex-directeur du Monde vantera ses propres mérites à grands coups de « moi je »... quand à Finkielkraut, il ne cessera de s’énerver contre la pensée « dominante » qui n’est pas la sienne. Finkielkraut avait vraiment affaire cette semaine à un concurrent sérieux...

Afin de donner une idée de la qualité d’une discussion de haut niveau sur France Culture, observons le duel entre un intervieweur frustré de ne pas être reconnu par l’interviewé et un interviewé persuadé de sa propre importance.

Un débat de haute voltige

Après quelques divagations philosophiques d’Alain Finkielkraut, Edwy Plenel prend la parole et établit clairement l’esprit du débat : « Quand vous avez dit tout à l’heure que nous avons bien des désaccords, je dirais que j’étais intrigué sur cette invitation parce que ces dernières années, j’ai le sentiment que nous sommes en désaccord sur tout ou à peu près. Sur tout ce qui nous requiert à chaque instant à chaque moment.  » En effet, quelques propos d’Edwy Plenel sur l’école vont suffire, quelques minutes plus tard, à déclencher une réaction véhémente de Finkielkraut, si véhémente qu’elle rendra quasi inaudible deux minutes d’affirmations péremptoires et de citations d’ouvrages réduits à leur titre.

Alain Finkielkraut : « Evidemment, là je suis presque en train de sortir de mes gonds !
Edwy Plenel : Je vous vois bondir !
AF : Ecoutez. Des sociologues, des sociologues en 1989, Baudelot et Establet, nous ont dit : ‘le niveau monte’, ils ont obtenu le soutien de toute la presse euh de gauche...
EP : Ça n’existe pas toute la presse...
AF : ...la presse de gauche, je dis la presse de gauche : le Nouvel Observateur, Libération et euh et Le Monde. Euh Libération en a même fait sa manchette.
EP : Mais c’est pas le soutien, est-ce que c’est une œuvre...
AF : Attendez, attendez !!!
EP : Est ce que c’est un travail, est-ce que c’est...
AF : C’est un... c’est un pur délire idéologique !
EP : Mais non...
AF : Tout le... Alors... Laissez moi finir ! Le monde ...
EP : ... ce sont des gens qui travaillent.
AF : ... les professeurs, tous les professeurs, de quelque discipline que ce soit constatent que ce n’est pas vrai, il y a eu récemment un rapport...
EP : Tous les professeurs, ça n’existe pas non plus !
AF : Une rapport, un rapport... Un rapport euh sur les études scientifiques signé par Alain Connes et d’autres grands mathématiciens qui s’alarment... et... de la manière, si vous voulez, la plus déchirante du niveau en français des élèves du secondaire. Les professeurs du supérieur le disent tous. Tout est à commencer en première année du supérieur. Et il y a, il y a effectivement des, euh, textes qui le montrent et qu’est-ce qui se passe ? ‘Penser contre vous-même’, mon dieu. Lorsque des enseignants veulent attirer l’attention de la société et des pouvoirs publics sur le divorce...[tentative de prise de parole d’Edwy Plenel]... sur le divorce des élèves et la langue française. Ils disent voilà : l’orthographe n’est plus connue, la langue se rétrécie et se racornit et... qu’est que... Le Monde pense contre lui-même.
EP : Sortez... vos généralités...
AF : Je les sors d’une chronique de Laurent Greilsamer.
EP : Non mais là, vous n’allez pas citer tout les gens qui écrivent dans Le Monde en me demandant de rendre compte de tous ces gens.
AF : Vous parlez comme cela...
EP : Non...
AF : Ce que je vous dis...
EP : Alain Finkielkraut, je ne comprends pas...
AF : Mais laissez moi finir. Alors je dis les choses autrement. Je dis les choses autrement. Vous avez une émission de télévision ? ça, c’est vous ? C’est vous, l’émission LCI ? Hein ? L’émission de télévision sur LCI ? [1] »

Version sonore :

Ce passage permet de rendre compte du fonctionnement de l’émission hebdomadaire de Finkielkraut [2]. Plenel, grand habitué des débats, arrive à dénoncer les (grosses) ficelles employées par l’animateur, à savoir les raccourcis intellectuels systématiques, les généralités sans fondement - ou, plus exactement, la généralisation systématique et permanente de son petit cas particulier - et enfin ce que l’on pourrait appeler « la pensée par citations ». D’une certaine façon, cette altercation inhabituelle, avec ses interruptions incessantes rendant inaudibles les propos de l’invité, est révélatrice de la logique du « débat » qui est le plus souvent à l’œuvre dans l’émission « Répliques ».

Quelques objections d’Edwy Plenel synthétisent bien la situation dans laquelle se trouvent les invités de Finkelkraut : ou ils sont d’accord avec lui et tout va bien, ou ils ne le sont pas et ils doivent alors subir un réquisitoire de la part de celui qui est censé pourtant donner la parole et qui, en fait, est l’invité principal et permanent de sa propre émission : « Alain Finkielkraut, le débat n’est pas réquisitoire et le débat n’est pas la proclamation. » ; « Entendez ce que je dis, je le dis posément, vous m’avez interpellé violemment, avec violence... » ; « En tout cas, arrêtez de bondir pendant que je parle, laissez moi poser mes mots un petit peu, ce serait mieux. » .

Alain Finkielkraut ? Un penseur oublié des médias...

Les rares auditeurs qui n’étaient pas encore lassés d’écouter cette confrontation stérile ont pu alors assister à un tableau touchant, à savoir Finkielkraut se posant en victime des médias, cet intellectuel multimédiatique omniprésent reprochant implicitement à Edwy Plenel de ne pas l’avoir invité dans son émission pour « répliquer » à Daniel Lindenberg [3], ou s’insurgeant explicitement contre la presse parce qu’elle n’avait pas couvert la sortie de l’un de ses impérissables livres...

Plenel rappelle alors à Finkielkraut qu’il est loin d’être ostracisé par les médias, ce que nous avions déjà souligné [4] : « Votre pensée, vos sensibilités sont dominantes aujourd’hui, Alain Finkielkraut, vous n’êtes pas marginal. Elles sont dominantes : Figaro, Figaro Magazine, France Culture, des émissions de radio, des débats télévisuels, le Nouvel Observateur - quelques sensibilités semblables, quelques sensibilités semblables au Figaro, etc. ». Plenel aurait pu ajouter que, lui non plus, n’était pas ostracisé par la presse, ses ouvrages donnant lieu à des comptes rendus dithyrambiques...

A l’énoncé de ces vérités, on entend Finkielkraut gesticuler sur sa chaise prêt à exploser, ce qu’il fera mais seulement quelques minutes plus tard, lorsque Plenel lui dira calmement, en connaisseur : « Alain Finkielkraut vous avez toutes les tribunes que vous voulez.
AF : (étonné) Ah bon, qu’est-ce que vous racontez ?
EP : (affirmatif) Vous n’êtes pas censuré...
AF : Non, je ne suis pas censuré mais... « Les battements du monde » est un livre que j’ai publié avec Peter Sloterdijk (...) et on n’a eu aucun compte rendu ou à peu près. Ni dans votre journal, ni ailleurs, alors arrêtez !!
EP : Ça arrive à tous les auteurs...  »

« A peu près » signifie, pour Alain Finkielkraut, qu’il n’a eu des comptes rendus « que » dans Le Figaro à deux reprises (le 11 octobre 2003 et le 27 novembre 2003), La Croix (le 23 octobre 2003), L’Humanité (le 4 novembre 2003,) Le Point (du 29 avril 2004), L’Express (du 30 août 2004), et brièvement Le Monde (le 17 janvier 2004) : tous ces journaux ont évoqué ou présenté le livre en question, certains en ayant même publié « les meilleures feuilles ».

Edwy Plenel ? Un espace de liberté à lui tout seul...

Si, face aux envolées démesurées et à l’hystérie de son interlocuteur qui s’aperçoit qu’il n’arrive pas à faire une bouchée de celui qu’il avait invité « pour mieux se le faire », Edwy Plenel peut passer pour un débatteur pondéré, raisonnable et même sympathique, il n’en demeure pas moins que l’ex-directeur du Monde symbolise une autre forme d’interview qui, malgré les apparences, n’est guère différente dans le fond, de celle de notre « philosophe » : Plenel est en effet le promoteur de l’interview-promotion comme il le reconnaît d’ailleurs lui-même bien qu’il désigne la chose avec d’autres mots, plus nobles, plus acceptables. Plenel, modestement, ne se veut ici que l’ami des grands penseurs vivants (ceux qui sont morts sont, en effet, moins intéressants car il n’est pas possible de se montrer avec eux à la télé, mais comme les grands penseurs ne sont pas légion, on comprend que notre journaliste ait « l’admiration » facile) : « Cette émission, je la conçois comme une émission d’empathie ou d’admiration, ce n’est pas une émission de débat. (...) Je pense qu’il importe que il y ait un lieu où l’on voit paisiblement des gens que l’on ne voit pas d’habitude , ce qui est le cas de la plupart des invités y compris certains qui vous sont proches, je pense à Benny Lévy. (...) Je préfère que les gens aient le temps de poser leur parole et leur discours. Et par ailleurs, j’assume le fait de faire une émission d’empathie et d’admiration où je fais partager des coups de cœur, où je donne envie.  » [souligné par nous]

L’intention serait noble et le projet estimable si une enquête minutieuse ne conduisait à comprendre ce que Plenel entend par « des gens que l’on ne voit pas d’habitude » : il s’agit de Bernard-Henry Lévy (invité au moins 4 fois), Philippe Sollers (au moins 3 fois), Pierre Rosanvallon (au moins 3 fois), André Glucksman (au moins 2 fois), Sylviane Agacinski (au moins 2 fois), Jean-Paul Fitoussi (au moins 2 fois) autant de penseurs qui sont, tout le monde le sait, plus méconnus les uns que les autres [5]. On retrouve aussi, parmi les invités de Plenel à son émission sur LCI, Jorge Semprun, Pascal Bruckner, Luc Ferry, Bernard Pivot, Elie Cohen, Jean-François Kahn et une pléthore de journalistes du Monde dans cette longue liste de convives que « l’on ne voit pas d’habitude ». Cet espace de liberté pour découvrir des inconnus, Plenel le caractérise ainsi : « C’est un lieu qui a quelque part ma marque ». A l’époque où Alain Finkielkraut offrait ses contributions au Monde, il avait aussi pour habitude de venir promouvoir ses œuvres (le 12.09.98 et en mai 2000) sur LCI. Mais maintenant Finkielkraut ne collabore plus au Monde, et Plenel rappelle que « nous sommes en désaccord sur tout ou à peu près »...

Après avoir évoqué ce haut lieu de promotion - pardon, d’admiration - qu’est l’émission de LCI, Edwy Plenel revient aussi sur ce qu’il a apporté au journal Le Monde, et à l’esprit d’indépendance qui y régnait : « Je pense en effet qu’il y avait peut-être un lieu ; et d’autant plus symbolisé par le fait qu’avec ma sensibilité, mon histoire, mon itinéraire, mes livres, je l’incarnais  ; qui échappait à cela [aux sensibilités du Figaro et de Finkielkraut]. Je pense que c’est une des clés de l’hystérie qui a entouré Le Monde ces dernières années. » Les journalistes du Monde apprécieront... Quant à réduire les critiques à l’égard de l’évolution du Monde à une critique exclusivement dirigée contre la personne de Plenel, les lecteurs apprécieront...

Pour résumer : une sensibilité dominante - celle de Finkielkraut et du Figaro - face à une autre sensibilité dominante - celle de Plenel et du Monde, bien que Finkielkraut brouille les pistes ou, plus banalement, regrette de ne pas pouvoir s’exprimer partout : « Il m’arrive de donner des entretiens dans le Figaro Magazine, mais je dois vous dire : je suis de gauche. Je ne le dis pas pour montrer patte blanche...  »

Le « Répliques » de cette semaine a été révélateur de tout un système d’opposition et de conflits d’intérêts, de faux-débats et de vraies promotions. Et, en conclusion, Edwy Plenel donne, comme c’est son habitude, une leçon de journalisme... pour les autres : « On peut essayer justement de ne pas être dans un système consanguin, incestueux, où tout le monde circule de l’un à l’autre. » De l’un à l’autre... Comme du Monde à France Culture, par exemple ? En effet, en plus d’être rédacteur au Monde et animateur du « Monde des idées » sur LCI, Edwy Plenel est aussi chroniqueur sur France Culture, le dimanche à 18 heures 40... Le monde est petit... Ce matin là sur France culture, Finkielkraut avait vraiment affaire à un concurrent sérieux.

Mathias Reymond

Pour avoir une vision globale de la tonalité de l’émission,
une compilation d’extraits, hormis celui que l’on peut trouver plus haut (6 minutes 15) :

Les deux dernières minutes rendent compte du retournement de la situation, où Alain Finkielkraut demande (supplie ?) à Edwy Plenel de le laisser s’exprimer...

 
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Notes

[1Il fait référence ici à l’émission « Le Monde des idées » diffusée toute les semaines sur LCI.

[3Daniel Lindenberg avait mis Alain Finkielkraut dans sa liste des « Nouveaux Réactionnaires ».

[5La documentation de PLPL précise les dates de leurs venues : BHL - 14.11.98, 15.01.00, 27.10.01, 27.04.03 ; Philippe Sollers - 13.02.99, 18.03.00, 29.12.01 ; Pierre Rosenvallon - 27.02.99, 23.09.00, 31.01.04 ; André Glucksmann - 29.04.99, 06.09.03 ; Sylvianne Agacinski - 28.09.02, 26.02.05, Jean-Paul Fitoussi - 12.06.99, 03.02.01.

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Actualité des médias n°10 (novembre 2017)

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